la collection d’Artois, Didot

La Collection d’Artois et la famille Didot: un petit bijou pour bibliophiles

A la fin du XVIIIe siècle, la famille Didot occupe une place de premier plan dans le paysage éditorial français. François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’Aîné, fait figure d’éditeur officiel.
La collection d’ouvrages, que lui demande Louis XVI « pour l’éducation du Dauphin », par un brevet d’Avril 1783, est bien connue.
De même, le Comte de Provence, frère du Roi, confie à Pierre-François Didot (1732-1795) l’impression de ses éditions : Didot devient « Imprimeur de Monsieur ».
Ces deux collections sont renommées; la collection du Dauphin est toujours très recherchée; elle a en effet de nombreux atouts : tirages très limités, belle typographie, beau papier, souvent bien reliée.
Il est peut-être le moins connu des trois frères mais Charles-Philippe, Comte d’Artois, a lui aussi commandé une série d’ouvrages à François-Ambroise Didot.
Hamilton, Mémoires du Comte de Gramont, relié aux armes du Comte d’Artois, Gros et Delettrez, 2011.
Charles-Philippe est né en 1757. Louis XV choisit de lui donner le comté d’Artois en apanage, semble-t-il pour rassurer les délégués de cette province, qui craignaient la colère du Roi, à la suite de l’attentat de Damiens, natif d’Artois, en mars de cette année 1757.
En 1780, c’est donc un jeune prince de 22 ans qui s’adresse à Didot, pour lui commander une « collection d’ouvrages français, en vers et en prose, imprimés par ordre du Comte d’Artois« . C’est en tout cas sous ce titre que la collection est généralement désignée ; mais il ne figure pas tel quel dans les ouvrages imprimés.
Daucourt, le Berceau de la France, page de titre du tirage « Artois ».
La seule mention qui s’en rapproche figure dans le titre des listes récapitulatives, insérées à la fin du dernier tome publié en 1780, puis à la mi 1781, et enfin fin 1781. Ces titres portent « Première Liste des ouvrages imprimés par ordre de Mgr le Comte d’Artois« , sans autre mention ni distinction, puis  « Seconde Liste des ouvrages imprimés par ordre de Monseigneur Comte d’Artois« , cette fois-ci en séparant la prose des Poésies, catégorie qui ne regroupe que les Œuvres choisies de Boileau, et enfin « Troisième liste des ouvrages imprimés par ordre de monseigneur Comte d’Artois« , séparant de nouveau les Poésies, comportant cette fois-ci les Fables de la Fontaine et les Œuvres choisies de Gresset. Nulle mention de vers ni de prose dans ces listes…
Première liste des ouvrages, insérée à la fin des Amours de Roger et Gertrude, 1780.
A noter qu’après les deux premières années le rythme de parution s’essouffle : de 27 tomes publiés en 1780 et 1781, nous passons à 6 tomes seulement (trois titres) en 1782, puis, en 1784 : Tom Jones, en 4 tomes. En 1786, Didot écrit dans la réédition de L’épitre sur les progrès de l’imprimerie, en note d’un passage fort élogieux sur Artois : « Monseigneur Comte d’Artois a commencé dès l’an 1780 une collection d’ouvrages de son choix, composée en partie des plus jolis romans que l’on connoisse : elle se monte actuellement à 64 vol. Ce Prince fait présent des exemplaires de cette édition imprimée par ses ordres. » Mais la série s’arrête là. Au total la collection comprend 35 titres, répartis en 64 volumes.
Didot Fils aîné, épitre sur les progrès de l’imprimerie, édition de 1786.
Didot, Essai de fables nouvelles, 1786. On voit plusieurs membres de 
la famille mis à l’honneur sur cette page de titre.
Cette collection groupera des ouvrages légers : des romans principalement, et quelques recueils poétiques. Les auteurs choisis ne sont pas tous français, mais les ouvrages sont écrits dans cette langue. Dans un cas exceptionnel, il s’agit d’une traduction. Ils sont pour la plupart contemporains ; il s’agit d’auteurs à la mode, voire reconnus, et des textes emblématiques, dans le genre choisi. Dans certains cas l’ouvrage est publié la même année, comme pour Les Jardins de l’abbé Delille.
Ce parti-pris non académique a nui à la réputation de la collection. Les bibliographes ne sont pas tendres sur ses qualités littéraires : « collection intéressante que par son exécution typographique et sa rareté« , écrit Gabriel Peignot. « Le choix aurait pu être plus sévère« , d’après Brunet. Renouard est du même avis : « cette collection pourroit être d’un d’un meilleur choix littéraire« .
Ces jugements sévères sont motivés par la présence d’auteurs fort oubliés, déjà au début du XIXe siècle, comme par exemple Daucourt, Mme de Tencin, d’Arnaud, de Saint-Réal… Il ne faudrait pourtant pas croire que tout soit de la même farine. La collection regroupe également des noms plus solides : Voltaire, Montesquieu, La Fontaine, Mme de La Fayette, Hamilton, Boileau, notamment.
Les éditions sont soignées ; dans certains cas le texte est revu spécialement, une préface est rédigée.
C’est dans cette collection que les nouveaux caractères Didot sont utilisés. La collection est tirée à soixante exemplaires, que le Comte d’Artois se réserve et distribue dans son entourage. Ces exemplaires sont tirés sur un papier de qualité : un papier vélin, nouveauté en France, papier fin, résistant, très blanc.
Didot tire pour son usage personnel un certain nombre d’exemplaires, dont le nombre est estimé entre 40 et 60, suivant les bibliographes. Ceux-ci sont tirés sur un papier d’Annonay, de qualité moindre : c’est un vergé, légèrement plus jaune, mais tout aussi fin et résistant.
Trois exemplaires sont tirés sur peau de vélin : l’un pour le Comte d’Artois, le second pour son trésorier, Mr de Verdun de Montchiroux, le troisième pour Didot. On peut rêver : Deux de ces exemplaires sont en France, à la BNF et à l’Arsenal, le troisième à la British Library (celui de Verdun de Montchiroux, réfugié à Londres pendant la Révolution). Mais certaines bibliographies affirment qu’il y eut quatre exemplaires tirés…
Il semblerait qu’un tirage supplémentaire puisse exister ; en effet on trouve mention de quatre exemplaires sur vélin, avec les caractéristiques Didot, des Oeuvres de Boileau (ex Le Camus de Limare, Hangard, la Borde, MacCarthy). De même, la vente Renouard présente un exemplaire de Tom Jones sur vélin.
D’Arnaud, Lorezzo, page de titre du tirage « Didot ».
Les exemplaires « Didot » se distinguent des exemplaires Artois par deux différences : le papier, comme on l’a vu, et la page de titre. Sur la page de titre Artois se trouvent les mentions : « par ordre de Mgr le Comte d’Artois, A Paris, de l’Imprimerie de Didot l’Aîné« , avec la date. Le fleuron reprend les armes du Comte d’Artois. Pas moyen de se tromper !
Par contre les exemplaires Didot sont moins facilement repérables. En effet, s’agissant d’une impression privée, non mise dans le commerce, les mentions habituelles ne peuvent y figurer. Nous n’avons donc plus les mentions relatives au Comte d’Artois, ni son fleuron. Mais nous n’avons plus non plus l’imprimeur ! la seule mention, comme toute édition clandestine qui se respecte, est un lieu (Paris) et la date. Le fleuron d’Artois est remplacé par un fleuron passe-partout.
Ceci nuira à l’identification des exemplaires en question, d’autant qu’il s’agit de textes couramment édités à cette époque.
A noter que les autres caractéristiques de l’édition sont en tout point identiques : jusqu’à la liste des ouvrages publiés, présente trois fois comme on l’a vu, qui est également présente dans les exemplaires Didot.
Le format utilisé est traditionnellement désigné comme un in-18 dans les bibliographies, quelquefois un in-16. Les dimensions correspondent effectivement à ce format : suivant l’ardeur du relieur, les ouvrages mesurent de 12,5cm à 13,5 cm de hauteur, sur 7,5 cm à 8,5 cm. Le format bibliographique est en réalité un in-12 par demi-feuille.
L’édition n’est pas illustrée, mais suivant la mode du temps, certains collectionneurs ont truffé leurs exemplaires, tel Renouard, qui s’était constitué un « exemplaire de choix » à partir de trois collections entières…
Ex-Libris de Thierry de Ville-d’Avray, premier valet de chambre de Louis XVI, sur les Contes d’Hamilton.
Cette collection, distribuée aux proches du Comte d’Artois, qui n’étaient pas forcément bibliophiles, n’a pas toujours été traitée avec le même soin. Elle était livrée en feuilles, son rythme de parution était irrégulier, et de nombreux exemplaires furent rapidement dépareillés.
Fénelon, Télémaque, enrichi de figures, maroquin de Lefèbvre, Sotheby’s, 2007, 
bibliothèque Marcel de Merre, vendu 9000 euros.
Notons par exemple que l’exemplaire du Duc de la Vallière (qui a une excuse valable), présenté à la vente de 1783 (lot 4134) ne comprenait que 21 volumes, soit les 12 premiers titres, et les trois premiers tomes du treizième, brochés. Il s’agit du seul lot retiré de la vente par la duchesse de Chatillon. Plus significativement, dans la vente du fonds de Bure, en 1838, sous le numéro 1506 on trouve une collection « complète », mais dépareillée : 56 volumes en feuilles, 7 brochés et un relié. Le numéro 1507 présente neuf volumes brochés, le numéro 1508 17 volumes « Didot » brochés.
Christies, octobre 2008, lot 200 : Collection d’Artois, 
25 volumes, maroquin citron, provenance : Comte de Paris.
Au fil du temps, les collections complètes se sont encore raréfiées. Ainsi, à la vente Christie’s du 14 octobre 2008, l’exemplaire du Comte de Paris ne comportait plus que 25 volumes, soit 14 des 35 titres au total.
De même est passé récemment en vente un tome isolé : Daphnis et Chloé, aux armes de Marie-Antoinette, figurant à la vente de la bibliothèque Marcel de Merre, en juin 2007 (Sotheby’s), vendu 4320 euros.
Daphnis et Chloé, maroquin aux armes de Marie-Antoinette.
Par nature, les provenances sont souvent prestigieuses ; on trouve donc souvent ces volumes dépareillés dans de belles reliures, du temps ou légèrement postérieures. Un beau thème de collection, peu encombrant !
Collection d’Artois, 37 volumes, demi-maroquin, vente Ader, mars 2015.
Voici la liste des titres de la collection d’Artois :
En 1780 :

 

  • Montesquieu, le Temple de Gnide, 1 tome, 76 pages.
  • Duclos, Acajou et Zirphile, 1 tome, 69 pages.
  • (Godard de Beauchamps), Ismène et Isménias, 1 tome, 115 pages.
  • Mme de la Fayette, Zayde, 3 tomes, 156; 135; 166 pages
  • Mme de la Fayette, la princesse de Clèves, 2 tomes, 184; 166 pages
  • Tressan, histoire du petit Jehan de Saintré, 1 tome, 182 pages
  • Marmontel, trois contes moraux, 1 tome, 170 pages
  • Mme Riccoboni, lettres de la Comtesse de Sancerre, 2 tomes, 156; 160 pages
  • Cazotte, Ollivier, 2 tomes, 188; 168 pages
  • Daucourt, le berceau de la France, 2 tomes, 175; 152 pages
  • Mme Riccoboni, Lettres de Milady Juliette Catesby, 1 tome,  193 pages
  • Tressan, le prince Gérard, comte de Nevers, 1 tome,  171 pages
  • Voltaire, Contes et Romans, 6 tomes, 189; 180; 198; 178; 178; 179 pages
  • Longus, Daphnis et Chloé, 1 tome, 200 pages
  • Mme Riccoboni, Histoire d’Aloïse de Livarot, 1 tome, 77 pages
  • Mme Riccoboni, les amours de Roger et de Gertrude, 1 tome,  79 pages
En 1781 seront de nouveau publiés 27 tomes :
  • Tressan, histoire de Tristan de Léonois, 1 tome,  212 pages
  • Prévost, Manon Lescaut, 2, 179; 174 pages
  • Duclos, les confessions du Comte de ***, 2 tomes, 129; 128 pages
  • d’Arnaud, Sargines, 1 tome,  130 pages
  • Mme de Graffigny, lettres péruviennes, 2 tomes, 185; 166 pages
  • Mme de Tencin, le siège de Calais, 2 tomes, 122; 126 pages
  • d’Arnaud, Lorezzo, 1 tome,  152 pages
  • de Saint Réal, Don Carlos, 1 tome,  135 pages
  • de Saint Réal, conjuration des Espagnols contre Venise, 1 tome,  142 pages
  • Hamilton, mémoires du Comte de Gramont, 3 tomes, 168; 189; 183 pages
  • Boileau, Œuvres choisies, 1 tome,  227 pages
  • la Fontaine, Fables, 2 tomes, 244; 294 pages
  • Gresset, Œuvres choisies, 1 tome,  158 pages
  • Fénelon, les aventures de Télémaque, 4 tomes, 192; 226; 197; 208 pages
  • Hamilton, contes, 3, 211:164:207 pages
En 1782 seront publiés :
  • Delille, les Jardins, 1 tome,  140 pages
  • Montesquieu, les Lettres persanes, 3 tomes, 184;189;201 pages
  • la Fontaine, les Amours de Psyché et de Cupidon, 2 tomes, 156; 171 pages
Aucune publication en 1783. La collection se termine en 1784 avec :
  • Fielding imité par La Place, Tom Jones, 4 tomes, 336; 293; 297; 369 pages
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le Racine de Didot

Les Œuvres de Racine publiées par Pierre Didot : l’édition du Louvre.

En 1789,  François Ambroise Didot est  âgé de 59 ans. Il peut se montrer satisfait de sa carrière : sous sa direction l’imprimerie Didot, fondée par son père François, est à l’origine de nombreuses inventions ou innovations en France : l’introduction du papier vélin, inventé par Baskerville, le point typographique, dit point Didot, la presse à un coup, qui permet de doubler les cadences…

De même, il a publié des collections d’ouvrages, qui témoignent de la reconnaissance obtenue : « la Collection des Classiques français et latins imprimés pour l’éducation du Dauphin », publiée « par ordre du Roi » à partir de 1783, dans les formats in 4°, in-8° et in-18, et également la « Collection d’ouvrages français, en vers et en prose » imprimée « par ordre du Comte d’Artois », qui comptera 64 volumes, à partir de 1780.

En 1789, donc, François Ambroise se retire et cède la direction de l’entreprise familiale à ses deux fils, Pierre, né en 1761, et Firmin, de trois ans son cadet.

Pierre et Firmin vont se répartir les rôles : à Pierre l’imprimerie et le travail d’édition, à Firmin le travail de création et de fonderie des caractères.

En 1789, l’entreprise Didot est proche du pouvoir en place, comme on le voit. Mais la Révolution qui arrive ne va pas lui nuire : l’Etat utilisera ses compétences incontournables pour l’émission des assignats, ce qui confortera la prospérité de l’imprimeur.

Pierre Didot, « l’aîné », comme il se nomme rapidement, a des ambitions pour l’imprimerie. Il poursuit les Collections prestigieuses de son père, et met rapidement en chantier de nouveaux projets, qui sont bien dans l’air du temps.

L’époque a changé, depuis quelques années. Les découvertes de Pompéï ont suscité un intérêt, un engouement pour l’Antiquité. La Révolution naissante va conforter cette vogue, par rapprochement avec les Républiques Romaine et Grecques. Les vertus antiques sont magnifiées : l’époque veut des Héros et se cherche des modèles dans les auteurs anciens, mais également dans les grands tragédiens modernes, Racine en tête.

L’iconographie suit le mouvement : le néo classicisme triomphe, les décors sont antiques, les poses nobles, la douceur et le naturel des peintres et illustrateurs du siècle passé sont abandonnés. Le peintre qui domine à ce moment est Jacques-Louis David, avec des œuvres monumentales, comme « le Serment des Horaces », en 1785, ou le projet pour « le Serment du Jeu de Paume ».

A partir de 1791, Pierre Didot conçoit une nouvelle Collection ambitieuse. Il s’agira des œuvres d’auteurs antiques et modernes, illustrés par les meilleurs artistes du moment, dans un format monumental : l’in-folio.

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Gravure de Mathieu d’après Girodet, pour Andromaque, de Racine, Acte I, scène II, détail.

Pour l’illustration de cette Collection, il demande naturellement l’assistance de David. Mais celui-ci n’apparaîtra pas, son nom ne sera jamais cité, peut-être parce que l’illustration n’est pas un genre noble. Sa participation sera pourtant importante : il choisit parmi ces élèves ceux qui participeront au projet, suit attentivement les étapes des réalisations, participe lui-même, en fournissant certains dessins, qu’il fait signer d’un de ses élèves, en retouchant, voire refaisant certaines compositions jugées (par lui) trop faibles, à chaque étape, en écartant certains des artistes qui ne lui plaisent plus.

Le projet est de longue haleine, en effet Pierre Didot vise la perfection en tous points : correction du texte, correction de la typographie, caractères, illustrations. Son frère Firmin gravera de nouveaux caractères, plusieurs fois, pour ces éditions. David corrigera lui-même les dessins. Tout ceci est très onéreux, et prend beaucoup de temps. Le tirage sera très restreint, suivant l’habitude des Didot, mise en œuvre notamment sur la Collection du Dauphin.

Le premier auteur publié sera Virgile, en latin, publié seulement en 1798. Il s’agit de : Publius Virgilius Maro. Bucolica, Georgica, et Aeneis. Parisiis, in Aedibus Palatinis, 1798, Reip. VI., Excudebam etrus Didot, natu major (Paris, Imprimé au Louvre par P. Didot Aîné, 1798, An VI de la République), illustré par 23 estampes d’après les desseins de Gérard et  Girodet, peintres. Le tirage est limité à 250 exemplaires, signés et numérotés à la main par Pierre Didot, en dernière page. Le prix est de 900 francs pour les cent premiers exemplaires, gravures avant la lettre, et de 600 francs pour les cent cinquante exemplaires suivants, avec les gravures avec la lettre. Ce livre ne contient « aucune faute typographique, si ce n’est un J dont le point manque » (Auguste Vitu).

600 francs : cette somme est considérable pour l’époque, l’équivalent de deux années de salaire d’un ouvrier, de plusieurs mois pour un officier.

L’adresse porte : « imprimé au Louvre ». En effet, l’année précédente, le ministre de l’Intérieur, François de Neufchateau, pour encourager Pierre Didot dans cette entreprise, lui a permis de s’installer dans les locaux libérés par l’Imprimerie royale. Cette adresse donnera son nom à cette Collection. Un premier ouvrage a paru cette année-là, portant cette adresse : les Amours de Psyché et Cupidon, suivies d’Adonis, poème, format in-4°, « orné de gravures d’après les desseins de Gérard, peintre ». Il semble bien que certains de ces dessins puissent être attribués à David, toujours dans l’ombre.

La publication du Virgile donna lieu à une présentation lors d’une séance à l’Institut, auquel deux exemplaires « tirés à part » furent offerts, et à un rapport, le 5 ventôse an VI, par Armand-Gaston Camus :

« Le Virgile est d’un caractère plus pur que tout ce que nous avons vu. On croirait impossible d’imaginer mieux, si Didot lui-même n’annonçait qu’il espère faire un pas au-delà dans l’édition du Racine qu’il projette ».

L’année suivante, 1799, voit la parution du second ouvrage de la Collection : les œuvres d’Horace, toujours en latin : Quintus Horatius Flaccus, Opera omnia, Parisiis, in aedibus Paltinis scientiarum et artium ; excudebat Petrus Didot natu major, un volume in-folio, orné de 12 vignettes d’après les dessins de Percier. Le tirage est également de deux cent cinquante exemplaires, dont les cent premiers ont les gravures avant la lettre. Deux exemplaires sur sont été imprimés sur peau de vélin. L’un d’eux, avec les dessins de Percier, provenant de la bibliothèque de Junot, a été adjugé 83650 Livres frais compris par Christies le 13 juin 2002 à Londres.

La collection sera poursuivie par les Œuvres de Racine, en 1801, puis les Fables de La Fontaine, qui paraîtront en 1802, en deux tomes, illustrées de douze vignettes d’après les dessins de Percier, ferment la marche. Didot quittera le Louvre en 1805.

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Racine, frontispice, gravure avec la lettre.

Voici l’annonce du Racine dans l’Annuaire de la librairie :

« Œuvres de Jean Racine, imprimées sur pap. Vélin, à 250 exemplaires, numérotés et signés, et ornés de 57 Estampes. Trois volumes grand in-fol., divisés en trois livraisons. – De l’Imprimerie de Pierre Didot l’aîné. – 1ere Livraison, composée du 1er volume, dédié au Premier Consul Bonaparte, portant pour titre :

Oeuvres de Jean Racine. Tome premier. – A Paris, de l’Imprimerie de Pierre Didot l’aîné, au Palais National des Sciences et des Arts. An IX ; M.DCCCI.

Volume grand in-fol., de VIII pag. (titre et faux-titre, dédicace et avis de l’imprimeur au lecteur), et de 467 pag. de texte ; orné de 24 estampes, dont une servant de frontispice, 5 pour la Thébaïde, 5 pour Alexandre, 5 pour Andromaque, 3 pour les Plaideurs, et 5 pour Britannicus ; même suite des pièces contenues dans ce volume.

Chacune des pièces offrira une estampe par chaque acte ; ce qui fera monter la totalité à cinquante-sept, en y comprenant le frontispice. Les Dessins de chaque pièce sont tous de la composition d’un même Auteur ; de sorte que l’ensemble de l’ouvrage produira, sans bizarrerie, une variété piquante. Ainsi, pour le Tom. 1er, la Thébaïde a été composée en son entier par Moitte, sculpteur ; Alexandre, par Gérard, peintre ; Andromaque, par Girodet, peintre ; Britannicus, par Chaudet, sculpteur ; les Plaideurs par Taunay, peintre.

Pour le Tom. 2d : Bérénice, par Sérangeli ; Bajazet, par Gérard ; Mithridate, par Peyron ; Iphigénie, par Gérard ; Phèdre, par Girodet, peintre.

Pour le 3e Vol. les Dessins d’Esther et d’Athalie sont de la composition de Chaudet, sculpteur.

A l’égard des caractères, gravés par Firmin Didot, ils ont encore quelque supériorité sur ceux employés dans le Virgile et l’Horace, in-fol. déjà publiés, qui forment les 2 premiers vol. de cette Collection.

Le papier de la fabrique de Montgolfier d’Annonai, a plus d’éclat que celui du Virgile et de l’Horace.

La 1ere Livraison, composée du 1er vol. a été mise en vente vers la fin de l’an 9 ; la IIe, composée du 3e vol., paroîtra six mois après la première ; et la IIIe et dernière, composée du 2d vol., six mois environ après la seconde.

On paie la totalité de l’Ouvrage, en recevant la 1ere Livraison ou le 1er vol. ; et le prix est de 1200 fr. pour l’exemplaire avec figures après la lettre, et de 1800 fr. avec figures avant la lettre, dont on a tiré 100 exemplaires. On remet aux Souscripteurs un bon pour retirer les deux autres Livraisons à mesure qu’elles paroîtront, sans qu’ils aient rien à payer de plus.

A la publication de la IIe Livraison ou du 3e vol., l’exemplaire avec figures après la lettre sera irrévocablement fixé à 1500 fr., et à 2250 fr. avec figures avant la lettre.

Lors de la 3e et dernière Livraison, ou à la publication du 2d vol., l’exemplaire sera de 1800 fr. avec figures après la lettre, et de 2700 fr. avec figures avant la lettre. »

Trois volumes in-folio dont le prix peut atteindre 2700 francs ! C’est le traitement annuel d’un officier, plusieurs années de revenus de la plus grande partie de la population !

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Page de titre.

Cette édition des Œuvres de Racine présente bien sûr toutes les pièces de théâtre, par ordre chronologique, qui forment les deux premiers tomes. Le troisième tome renferme les deux pièces chrétiennes : Esther et Athalie,  auxquelles sont joints d’autres écrits (« œuvres diverses en vers et en prose ») :

  •  la Nymphe de la Seine à la reine, ode ;
  •  le Renommée aux Muses ;
  •  Idylle sur la Paix ;
  •  Epigrammes ;
  •  Hymnes traduites du Bréviaire romain ;
  •  Cantiques spirituels ;
  •  Plan du premier acte d’Iphigénie en Tauride ;
  •  Premiere lettre à l’auteur des Hérésies imaginaires et des deux Visionnaires ;
  •  Seconde lettre en réponse à celles de MM. Dubois et Barbier d’Aucourt ;
  •  Discours prononcé à l’Académie françoise, à la réception de M. l’abbé Colbert ;
  •  Discours prononcé à l’Académie françoise, à la réception de MM. T. Corneille et Bergeret ;
  •  Extrait du Traité de Lucien, intitulé : Comment il faut écrire l’Histoire ;
  •  Fragments historiques ;
  •  Réflexions pieuses sur quelques passages de l’Écriture-Sainte ;
  •  Ouvrages attribués à M. Racine :
  •  Discours prononcé à la tête du Clergé, par M. l’abbé Colbert, coadjuteur de Rouen ;
  •  Relation de ce qui s’est passé au siege de Namur.

Il ne s’agit donc pas des Œuvres complètes de Racine, il manque notamment l’Abrégé de l’Histoire de Port-Royal. Ce n’est pas une édition savante : le texte est présenté avec les préfaces de l’auteur, mais sans notes ni texte de présentation.

On note dans cette liste une apparente faute d’orthographe, qui pourrait choquer dans un ouvrage d’une telle ambition : « Premiere » est écrit sans accent grave. Mais c’est volontaire : Pierre Didot a la volonté de réformer l’orthographe, et met ses idées en application. De ce fait, dans cet ouvrage ne figure aucun accent grave… Ses réflexions sur le sujet déboucheront quelques années plus tard sur la création d’un nouvel accent, l’accent « moyen », intermédiaire entre l’accent grave et l’accent aigu, symbolisé par un trait vertical. Mais cette innovation n’aura pas de postérité.

Ici, Firmin Didot, qui a gravé les caractères, a poussé la recherche de la perfection à son terme. « Lorsqu’on regarde une page composée en Didot, le gris typographique exprime une sorte de légèreté, de simplicité qui lui est bien particulière. Cela tient à ce que chaque lettre possède, par elle-même, ses qualités. Elle le doit à l’excellence du rapport entre les pleins et les déliés, à l’exacte verticalité des fûts, à l’exacte horizontalité des empattements et aux prolongements horizontaux donnés aux attaques. » (Yves Perrousseaux, Histoire de l’écriture typographique).

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extrait de « l’imprimeur au lecteur ».

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exemple de la typographie. Extrait de la « seconde lettre … »

Avec ce projet démesuré, Pierre Didot frappe les esprits. Les promesses de parution ne seront d’ailleurs pas tenues : la dernière livraison sera effectuée en 1805. Mais ce petit souci n’a pas d’influence sur la réception de l’ouvrage. A l’exposition nationale de 1806, il est proclamé « la plus parfaite production typographique de tous les pays et de tous les âges », jugement confirmé par le jury de l’Exposition universelle de Londres en 1851.

Pierre Didot n’a rien ménagé pour s’assurer le succès. Publié peu après la Paix de Lunéville, le 20 pluviôse an IX (9 février 1801), qui doit apporter enfin la paix en France, l’ouvrage est dédié au général Bonaparte, Premier Consul, auquel Pierre Didot s’adresse directement :

Précurseur de la paix, que l’on doit à tes armes,
ce fruit des arts naquit dans le sein des alarmes :
si, digne de Racine, il l’est encor de toi,
quelqu’un de vos lauriers s’abaissera sur moi.
de vos noms réunis, Enfant de la Victoire,
La France avec orgueil contemplera la gloire:
Ses destins sont remplis; le favori de Mars
Dépose ses lauriers dans le temple des Arts.
Oui, préside aux travaux, anime l’industrie;
Fais d’un nouvel éclat rayonner ma patrie;
Et puissent tes exploits, qu’admire l’univers,
Etre un jour consacrés par d’aussi nobles vers !

Habilement, il s’associe au Héros du jour, Bonaparte, et à l’auteur célébré, Racine.

L’avis de l’imprimeur au lecteur lui permet ensuite d’exalter son travail. Il met en avant les grands mérites des artistes, qui ont fourni les dessins « commencés l’an 1er de la république » (soit huit années plus tôt !), celui de son frère Firmin, qui a gravé et fondu les caractères, spécialement pour cette édition, celui du citoyen Montgolfier, dont la fabrique fournit le papier,  celui des typographes, et le sien propre :

Si, au milieu des secousses inséparables d’une révolution, et toujours affligeantes pour les arts, j’ai pu amener à une heureuse fin l’ensemble de cette édition remarquable, il ne m’a fallu rien moins qu’une constance inaltérable et un désintéressement total, joints au désir ardent d’élever à la gloire de Racine un monument typographique qui devînt pour ainsi dire national. Elle paroit enfin sous les plus heureux auspices, accueillie par la paix, et décorée du nom immortel du héros qui en a agréé l’hommage.

Elever un monument : Pierre Didot y est parvenu. 3 volumes in-folio, d’un poids de 21 kilos, ornés de 57 gravures hors-texte (seul le Théâtre est illustré, d’une planche par acte), d’un style néo-classique affirmé, exaltant l’héroïsme des personnages, fournis par les artistes du moment, élèves de David : Taunay, Girodet, Gérard, Serangeli. Prudhon en a dessiné le frontispice. La présence de sculpteurs parmi les dessinateurs retenus pourrait surprendre : mais pour être un bon sculpteur, il faut bien sûr maîtriser le dessin.

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Gravure de Massard d’après Girodet, pour Phèdre, Acte V, scène VII, gravure avec la lettre. Vente Binoche du 11 novembre 2012.

Cet ensemble de gravures constitue l’apogée du néo-classicisme. On exalte les vertus héroïques, les pauses, théâtrales par nature, sont exacerbées, le ton est sérieux. L’époque n’est pas à la grâce ni à la nonchalance… La délicatesse et la joie de vivre présentes dans les belles vignettes du XVIIIe siècle sont loin !

Une seule pièce de Racine permet de s’échapper un peu de cette atmosphère martiale, sa seule comédie : Les Plaideurs, qui sera illustrée par Taunay.

Ce genre évoluera très vite, et les pauses outrées persisteront, mais au service de l’expression des sentiments : le romantisme n’est pas loin.

Les dessinateurs choisis par David et Pierre Didot sont homogènes :

Jean-François Pierre Peyron (1744-1814), peintre, élève de Lagrenée, illustre Mithridate (tome 2), soit 5 dessins.

07_peyron_mithridate_acte5_scene2 gravure de Langlois d’après Peyron, Mithridate, acte V scène II.

Jean-Guillaume Moitte (1746-1810), sculpteur, élève de Pigalle et Lemoyne, illustre la Thébaïde (tome 1), soit 5 dessins.

08_moitte_thebaide_acte5_scene6 gravure de Blot d’après Moitte, la Thébaïde, acte V scène VI.

Nicolas-Antoine Taunay (1755-1830), peintre, élève de David, illustre Les Plaideurs (tome 1), et fournit donc seulement 3 dessins.

09_taunay_plaideurs_acte2_scene4gravure de Duval d’après Taunay, Les Plaideurs, acte II, scène IV, gravure avec la lettre.

Pierre Paul Prudhon (1758-1823), peintre, concurrent de David, dessine le frontispice.

10_prudhon_frontispice_avant_lettre gravure de Marais, d’après Prud’hon, frontispice, gravure avant la lettre.

Gioacchino Serangeli (1758-1852), peintre italien, venu à Paris en 1790, élève de David, illustre Bérénice (tome 2), soit 5 dessins.

11_serangeli_berenice_acte3_scene3 gravure de Massard d’après Serangeli, Bérénice, acte III scène III.

Antoine-Denis Chaudet (1763-1810), sculpteur, Prix de Rome en 1784, membre de l’Académie de peinture et de sculpture en 1789, illustre Britannicus (tome1), Esther et Athalie (tome 3), et fournit donc 13 dessins.

12_chaudet_athalie_acte5_scene7 gravure de Girardet d’après Chaudet, Athalie, acte V scène VII.

13_chaudet_esther_acte3_scene4 gravure de Coiny d’après Chaudet, Esther, Acte III, scène IV.

14_chaudet_britannicus_acte1_scene3 gravure de Glairon-Mondet d’après Chaudet, Britannicus, acte I scène III.

Anne-Louis Girodet, plus tard Girodet-Trioson, du nom de son père adoptif, (1767-1824), peintre, élève de David, illustre Andromaque (tome 1) et Phèdre (tome 2), soit 10 dessins.

François Pascal Simon Gérard (1770-1837), (créé baron en 1819) peintre, élève de David, illustre Alexandre (tome 1), Bajazet et Iphigénie (tome 2), soit 15 dessins.

15_Gerard_alexandre_acte2_scene2gravure de Le Villain d’après Gérard, Alexandre, acte II scène II.

16_gerard_bajazet_acte5_scene11 gravure de Fischer d’après Gérard, Bajazet, acte V scène XI.

17_gerard_iphigenie_acte1_scene4 gravure de Girardet et Massard d’après Gérard, Iphigénie, Acte 1 scène IV.

Ce sont tous des artistes académiques, au métier classique, la plupart ont séjourné à l’académie de Rome, et sont membres de l’Académie de peinture. On note que les plus jeunes (Gérard a 31 ans, Girodet  34 ans) sont également ceux qui ont le plus été sollicités, et à qui on a confié les pièces les plus importantes : Andromaque, Phèdre, par exemple.

18_girodet_andromaque_acte4_scene5_detail
gravure de Girardet d’après Girodet, pour Andromaque, Acte IV, scène V, détail.

Les planches existent en deux états : avant la lettre et avec la lettre. Pour le frontispice, cela concerne le texte du cartouche. Pour les gravures suivantes, cela cache un petit piège : les gravures « avant la lettre » comportent une partie du texte : le nom de la pièce, l’acte et la scène. Le texte omis correspond au dialogue illustré.

Des réductions des planches seront utilisées pour des éditions moins onéreuses, de format réduit, notamment une édition en 3 volumes in-8°, publiée en 1816. Ces réductions « sont moins estimées ».

Matériellement, l’ouvrage se présente ainsi :

–          Tome 1 :  [4] ff., 466-[2] pp.,  avec le faux-titre, le frontispice, la page de titre, la dédicace au Premier Consul, la page de « L’imprimeur au lecteur », puis les 5 premières pièces de théâtre : la Thébaïde, Alexandre, Andromaque, les Plaideurs, Britannicus, puis la page de justification, au verso du sommaire. Le tome contient, outre le frontispice, 23 gravures (une par acte, soit 3 pour les Plaideurs et 5 pour les autres pièces).

–          Tome 2 : [4]-500-[2] pp., avec les 4 pièces de théâtre suivantes : Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie, Phèdre. Le tome contient 25 gravures (une par acte, soit 5 par pièce de théâtre).

–          Tome 3 : [4]-416 pp, avec les deux dernières pièces : Esther et Athalie, suivies des autres écrits de Racine. Le tome contient 8 gravures (3 pour Esther et 5 pour Athalie, toutes d’après les dessins de Chaudet.

C’est un format in-folio, avec deux feuilles par cahier, de 51 cm x 37 cm environ, d’un poids total de 21 kilos.

Le tirage annoncé est de 250 exemplaires numérotés et signés. A ces exemplaires il faut rajouter l’exemplaire de Firmin Didot, sur peau de vélin, qui contient, outre les gravures avant la lettre, tous les dessins. Firmin Didot tentera de le vendre 32000 francs en 1811. Après un passage en Angleterre, il reviendra en France (à la Bibliothèque Nationale).

A ces 251 exemplaires, il faut ajouter quelques exemplaires non numérotés mais marqués « exemplaire unique » : pour l’Institut, la bibliothèque Mazarine,  la Bibliothèque nationale. Il s’agit sans doute d’une sorte de dépôt légal.

L’ouvrage servira de cadeau officiel, comme notamment l’exemplaire offert en 1806 à Charles-Louis de Vincent,  relié aux armes de l’Empereur, vendu 62000 euros le 7 décembre 2008 par Osenat. Il est relié par Bradel en plein maroquin à long grain cerise, avec doublures et gardes de soie bleu ciel.

L’ouvrage était semble-t-il fourni en cartonnage de papier vélin, avec gardes de soie bleue. Mais ce livre au prix pour le moins élevé s’écoulera difficilement. Il semble que les exemplaires non vendus n’aient pas été numérotés ni signés. Les planches correspondantes ont pu être vendues à part, à des marchands qui les ont vendues au détail.

Des exemplaires encore en magasin ont ensuite été vendus, avec ou sans les planches correspondantes. Ces exemplaires n’ont pas été numérotés ni signés.

Plus tard, vers 1825-1830, des retirages des planches ont été effectués, ce qui a permis de réassortir des volumes de texte seul.

Dans certains cas, il a été apposé, sur certains de ces exemplaires, une signature et une numérotation apocryphes.

19_signature_mobysnewt_seuleSignature (certainement exacte) de l’exemplaire en vente à la librairie Moby’s newt.

Nous trouvons donc actuellement de nombreuses configurations.

Certains exemplaires sont reliés en maroquin rouge, aux armes de l’empereur, avec gardes de soie bleue. Ils font partie des cent premiers exemplaires, avec les planches avant la lettre. Il s’agit certainement de cadeaux officiels, comme l’exemplaire Vincent, ou l’exemplaire du Roi d’Espagne, à la Bibliotheca Real de Madrid, ou encore l’exemplaire passé en vente le 6 décembre 2006 chez Sotheby’s, adjugé 62400 euros.

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exemplaire Sotheby’s, le 6 décembre 2006.

Des exemplaires en reliure le plus souvent d’époque, signés et numérotés, avec les gravures dans l’état correspondant à la numérotation. Cette dernière permet dans certains cas de suivre les exemplaires : celui de la Bédoyère, numéroté 61, en demi-reliure de Thouvenin, se trouve maintenant à la Morgan Library.

Il existe un exemplaire avec les gravures avant la lettre et avec les gravures avec la lettre. Il est dans une reliure de Canape datée de 1912, sans les gardes de soie bleue. Cet exemplaire, qui pourrait être un exemplaire normal dans lequel un retirage des gravures aurait été inséré postérieurement, est en vente à la librairie Moby’s newt de New York.

Des exemplaires sans numérotation, avec les gravures le plus souvent avec la lettre, et le frontispice avant la lettre. Ces exemplaires sont généralement recouverts d’une reliure plus récente (fin XIXe). D’origine moins noble que les précédents, ils sont moins cotés, comme l’exemplaire vendu le 28 mai 2009 par Alde, en demi-vélin à coins, adjugé 2200 euros.

Des séries de gravures seules, avec la lettre, et le frontispice avant la lettre, comme par exemple le lot vendu le 9 novembre 2012 chez Binoche et Giquello, adjugé 600 euros.

Comme on le voit, l’écart de prix entre le « courant » et l’exceptionnel est important : un rapport de 1 à 100… mais même en modeste condition, tenir un exemplaire de cette édition, c’est saisir un moment de l’histoire de la bibliophilie : l’édition du Louvre !

Paul et Virginie, 1806, Didot

La luxueuse édition de 1806 du Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre.


Page de titre de l’édition de 1806 de Paul et Virginie

Les éditions de Paul et Virginie ne se comptent plus, c’est le best-seller de l’époque. Parmi ces éditions, la plus fameuse est l’édition Curmer de 1838. Il s’agit d’une édition destinée à un large public. Son tirage a atteint les 10 000 exemplaires…

Mais avant celle-ci, une édition luxueuse avait été éditée par Didot, en 1806. Cette édition est l’inverse de l’édition Curmer, à beaucoup de points de vue : peu d’illustrations, grand format, tirage plus limité, prix plus élevé.


Première page du texte de l’édition de 1806 de Paul et Virginie

Certaines gravures de cette édition sont célèbres, principalement la fameuse gravure du Naufrage de Virginie, par Prudhon. Mais cette célébrité a l’inconvénient de masquer les autres gravures, qui ne sont pourtant pas sans intérêt. Ces gravures étant en nombre réduit, il est facile de les publier intégralement.

Dans cette édition, le roman a été précédé d’un préambule, par Bernardin de Saint-Pierre, préambule très bavard (68 pages !) mais qui a le mérite de revenir sur la création des gravures, et sur certains détails matériels de l’édition, qui ne sont pas sans intérêt. On peut le compléter par le texte du prospectus de souscription.

Extraits du PRÉAMBULE, par Bernardin de Saint-Pierre.


Dernière page de l’édition de 1806 de Paul et Virginie

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandaient depuis longtemps.

Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La première, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.


Portrait-frontispice de Bernardin de Saint-Pierre

Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prénoms : Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernardin était le second, et Henri le troisième. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la première édition de mes Études, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisième. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paraître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parce qu’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopté.

Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses pôles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémisphères, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires. »

Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’Académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, élève de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.


Enfance de Paul et Virginie, par Lafitte.

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux. Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent mutuellement. Fidèle, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scène, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive à la barrière. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l’Île de France, des Palmiers, et la mer. Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardière, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premières études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appelait aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public.

J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avaient concouru à exécuter le sujet de cette première planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez généralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connaisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la vérité, entreprenaient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préfèrent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représentent des événements différents.


Le passage du torrent, par Girodet.

La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.

Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’Île de France où les rivières qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond âpre, rude et rocailleux, relève l’élégance, la grâce et la beauté des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la première fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.

On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques-unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rapprochées de l’oeil du spectateur. Qui ne voudrait voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourrait-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison. Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il serait seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n’était déjà florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les grâces naïves de la nature à l’étude sévère de l’antique. On reconnaît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumière amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui voulait l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athènes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisième eût été peint sur la voûte du Panthéon ; mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros. Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

Arrivée de Mr de la Bourdonnais, par le Baron Gérard.

La troisième planche représente l’arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’Île de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeuner. Il fait poser sur la table, par un de ses Noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se lèvent, et toutes les physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidèle a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on reconnaît dans cette composition la touche et le caractère de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime à la beauté de mon édition. Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, élève et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravait pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déjà célèbres par plusieurs charmants sujets du Musée Impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.


Les Adieux de Paul et Virginie, par Moreau le jeune.

La quatrième planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, Je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scène se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumières et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle aperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite, mère de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné. Cette scène déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis longtemps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre.
Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la sépia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la sépia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparaître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelque autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avait de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affaiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au reste, comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébène dure des siècles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légères observations pour l’utilité générale des artistes et la gloire particulière de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avait entrepris de le graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi ; il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers ; j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu la continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zèle et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau-forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit aujourd’hui.


Naufrage de Virginie, par Prudhon.

La cinquième planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la poupe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la Compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bâbord, couvre tout son pont, et s’élevant par-dessus le couronnement de sa poupe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son coeur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa dernière espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d’oeuvre achevé.

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modèles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une âme angélique dans une scène de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’âme sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déjà très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grâce. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guère mieux accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persécutée. Cependant elle était toute nue, et aussi belle qu’une Vénus ; mais comme elle portait le nom de la Vérité, peu de gens s’en occupèrent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laisser-aller, un abandon, des grâces, un caractère de sexe inimitables : ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs mères. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poètes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers ! Son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges.

M. Roger, son élève et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d’un maître qui l’avait si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avait reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir à la célébrité de mon édition deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parce que je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.


Les tombeaux, par Isabey.

La sixième et dernière planche a pour titre, Les Tombeaux, et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. Elle représente une allée de bambous qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : on aperçoit, entre quatre gerbes de ces bambous, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidèle, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

On n’aperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les faibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étais adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devait y avoir aucun personnage vivant ; et j’étais sûr d’avance qu’il réussirait par l’art particulier que je lui connais d’harmonier la lumière et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bambous avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffirait pour rendre mon édition célèbre.

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune qui excelle, au jugement de tous les graveurs, à faire celle des paysages. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frère, en a gravé la lettre.

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en était résultée pour servir de modèle. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau.

M. Didot l’aîné, si célèbre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.
Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une partie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques-uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce préambule que je n’avais pas promis à mes souscripteurs : j’espère les avoir dédommagés, autant qu’il était en moi, de leur longue attente.

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont venus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se montaient qu’à 4 500 livres, moitié du prix total des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font environ 11 000 livres, sont précisément ce que je devais payer pour frais de dessins, et de gravures.

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une providence qui se manifeste aussi bien au milieu du désordre de nos sociétés que dans l’ordre de la nature.
Je venais de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des outres, et les força de souffler dans ses voiles.

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Extrait du Prospectus

Cette édition proposée par souscription, il y a deux ans, se délivre actuellement chez l’auteur, à Paris, faubourg S.-Germain, rue de Belle-Chasse, n° 15. Elle a été imprimée chez P. DIDOT L’AINE, sur papier vélin d’Essone, ornée du portrait de l’auteur, et de six autres estampes, d’après les dessins de MM. LA FITTE, GIRODET, GERARD, MOREAU, PRUD-HON, et ISABEY. Les exemplaires coloriés ne pourront être livrés à MM. les Souscripteurs avant le mois d’avril prochain, à cause du retardement des gravures et du temps nécessaire pour les imprimer en couleur, et les terminer au pinceau. Les personnes qui désireront, à l’avenir, de semblables seront obligées d’en attendre la livraison deux mois après leurs demandes. Le prix des souscriptions étoit, pour chaque exemplaire in-4°, de trois louis après la lettre; de cinq louis avant la lettre; de dix louis colorié, et de deux louis en sus pour chacun des exemplaires in-folio. Maintenant que la vente est ouverte, chaque exemplaire de ces deux formats se paiera moitié en sus. L’in-4° avec la lettre 108 f.; avant la lettre, 180 francs; colorié, 360 fr., et 72 francs de plus pour chacun des exemplaires in-folio. On a tiré un très petit nombre d’eau-forte pour les amateurs : chaque exemplaire in-4° se paiera 36 fr. non compris le portrait; celui-ci à part, avant la lettre, 12 fr. Il y a de plus quatre gravures in-8° qui représentent les quatre sujets de l’édition in-18. On peut les insérer dans les exemplaires, en les tirant sur papier vélin de même grandeur. Elles ont été dessinées par MOREAU, et gravées sous son inspection. Elles sont avant la lettre. Elles seront payées 24 fr. in 4°, et 30 fr. in-folio. Les libriaires chargés de la vente, à Paris, sont MM. DIDOT L’AINE, rue du Pont de Lodi, N° 6, PLASSAN, rue de Vaugirard ; MERLIN, quai des Augustins, près le Pont-S.-Michel ; DETERVILLE, rue du Battoir. On trouvera chez eux les autres ouvrages de l’auteur, dont le prix et le texte n’ont point varié.

la dynastie Didot

Petit essai historico-généalogique autour des Didot.

Le fondateur de la dynastie Didot est François (1689-1757). Il imprima tous les ouvrages de son ami, l’abbé Prévost.

François eut deux fils : François Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’Aîné, et Pierre-François Didot (1732-1795). Les deux frères restent dans l’édition. L’aîné fut à l’origine d’inventions et d’améliorations importantes : le papier vélin, importé d’Angleterre et mis au point avec les Johannot d’Annonay, la presse à un coup (au lieu de deux auparavant), le point typographique…

Bossuet, « Discours sur l’histoire universelle »,
à Paris, de l’Imprimerie de Didot l’Aïné, 1786, 2 tomes in-8°.

François-Ambroise publie la fameuse « Collection des Classiques françois et latins, imprimés pour l’éducation du Dauphin », qui comprend 18 volumes in-18 (12cmx8cm), 17 volumes in-8° (20cm x 12cm), et 12 volumes in-4° (24cmx31cm). Cette collection sera continuée après sa mort par ses successeurs.

Collection imprimée « par ordre du Roi, pour l’éducation de M. le Dauphin »
lequel terminera sa vie au Temple, pendant la Révolution.

Les tirages sont restreints (de 200 à 500 exemplaires), d’une grande élégance typographique, sur un beau papier vélin (de la papeterie de MM. Johannot et Fils).

Ce titre, tiré sur papier vélin des papeteries d’Annonay, vendu 30 livres broché, est tiré à 350 exemplaires.

Son frère Pierre-François fondera la papeterie d’Essonne. Il publiera également, notamment le Psyché et Cupidon, de La Fontaine, avec 4 gravures d’après les tableaux de Jean-Frédéric Schall, en 1791. Hugues, du blog du Bibliophile, a publié 3 de ces gravures dans un billet récent (gravures à la poupée).

Pierre-François aura trois fils, qui lui succèderont, et une fille, Félicité (1770-1799), qui épousera Bernardin de Saint-Pierre en 1792. Elle aura deux enfants : Paul et Virginie…

François-Embroise a deux fils : Pierre Didot (1761-1853), dit également P. Didot l’Aîné, et Firmin Didot (1764-1836).

Pierre Didot se spécialise dans l’édition, et Firmin dans la gravure et la fonte de caractères. Les deux se complètent : les belles éditions de Pierre (et de François-Ambroise) utilisent les caractères de Firmin. Ce sont les héritiers de Firmin qui poursuivront l’aventure Didot, au point d’adopter Firmin-Didot comme nom de famille.

Pierre Didot publia les premiers livres de peintres. En 1797, à la suite de l’Exposition nationale où il avait obtenu la médaille d’or, il fut autorisé, à titre d’encouragement, à installer ses presses au Louvre, dans l’ancien local de l’Imprimerie royale. Il y resta jusqu’en 1805 et y publia ce qu’on appelle les « Editions du Louvre».

Pour illustrer ces livres, il s’adresse aux élèves de David, le grand peintre officiel du moment : Girodet, le baron Gérard, Gros, et aussi Prud’hon (qui n’est pas un élève de David, plutôt un concurrent).

Baron Gérard, illustration pour Les Amours de Psyché et Cupidon, gravée par Nicollet : « L’Epoux que les Destins gardent à votre fille est un monstre cruel… »

Leurs réalisations constituent le sommet du néo-classicisme, derrière lequel on sent poindre le romantisme. Certaines d’entres elles ont été considérées comme les plus beaux livres jamais publiés, comme par exemple le Racine, en trois volumes, publiés de 1801 à 1805, avec 57 gravures, tiré à 250 exemplaires. Ce livre était vendu de 1200 francs à 2400 francs !

Baron Gérard, illustration pour Les Amours de Psyché et Cupidon, gravée par Blot : « Psyché demeura comme transportée à l’aspect de son Epoux. »

En 1797 Pierre Didot publie « Les amours de Psyché et Cupidon », de La Fontaine (à la suite de son oncle, donc), illustré par 5 gravures de Gérard (un frontispice, 3 gravures pour Psyché et une gravure pour le poème d’Adonis). Les gravures du tirage « courant » sont en noir (vendues 18 francs), mais elles existent en couleur (vendues 24 francs).

Baron Gérard, illustration pour Les Amours de Psyché et Cupidon, gravée par Tardieu : « la pauvre épouse se trouva seule sur le Rocher, demi-morte ».

En 1806 Pierre publie « Paul et Virginie », du mari de sa cousine Félicité Bernardin de Saint-Pierre, tiré sur le papier vélin d’Essonne de son oncle Pierre-François, avec les caractères de son frère Firmin, vendu de 72 francs à 288 francs. Ce livre est illustré de 7 gravures, dont les dessins ont été fournis par les artistes habituels de Didot : Prud’hon, Gérard, Girodet.

A noter qu’il n’y eut que 55 souscripteurs. Brunet dit que le prix de souscription était trop élevé, qu’il fallut ensuite le baisser fortement. La comparaison avec le Racine indique clairement que le prix de ces ouvrages dépendait directement du nombre de gravures.