la collection du Dauphin, de Didot.

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En 1783, François-Ambroise Didot (né en 1730, il mourra en 1804), veut publier une nouvelle collection de classiques ; et pour s’aider dans cette entreprise, « il a l’idée de solliciter du roi la permission d’inscrire au frontispice de chaque ouvrage « imprimé par ordre du Roi pour l’éducation de Monseigneur le Dauphin » (André Jammes).

Le Dauphin, c’est Louis-Joseph, né le 22 octobre 1781 – il mourra de la tuberculose le 4 juin 1789. Le premier titre de la collection sera le Télémaque, de Fénelon, qui a justement été écrit pour l’éducation d’un Dauphin, dont Fénelon était le précepteur : Louis, duc de Bourgogne, fils du Grand Dauphin et petit-fils de Louis XIV, né en 1682 et mort en 1711. A sa publication, le Télémaque avait valu sa disgrâce à Fénelon ; on y voyait des critiques contre l’absolutisme de Louis XIV. Sous Louis XVI, ces critiques n’ont plus cours.

La collection sera donc appelée « Collection des auteurs classique, françois et latins » : c’est la mention au faux-titre, complétée, à la page de titre, par « imprimé par ordre du Roi pour l’éducation de Monseigneur le Dauphin« .

Au début de chacun des livres se trouve le Brevet, obtenu par Didot, qui laisse entendre que c’est le Roi qui l’a sollicité… Voici le texte de ce brevet :

BREVET QUI ORDONNE AU SIEUR DIDOT L’AÎNÉ D’IMPRIMER POUR L’ÉDUCATION DE M. LE DAUPHIN DIFFÉRENTES ÉDITIONS DES AUTEURS FRANÇOIS ET LATINS.
AUJOURD’HUI premier avril mil sept cent quatre – vingt- trois , le ROI étant à Versailles, bien informé de la beauté des éditions sorties des presses du sieur Didot l’aîné, et voulant récompenser et encourager les soins qu’il s’est donnés pour perfectionner en France la gravure des caracteres d’imprimerie et la fabrication des papiers, l’a choisi pour faire les éditions des ouvrages destinés à l’éducation de M. LE DAUPHIN et lui ordonne, en conséquence, d’imprimer sous les formats in-4°, in-8° et in-18 , les principaux auteurs nationaux et latins, en commençant par le Télémaque, dont SA MAJESTÉ agrée la dédicace : à la charge par le sieur Didot l’aîné que chacune des éditions qui sortiront de ses presses pour cet objet soient faites avec des caracteres et des papiers fabriqués dans le royaume ; et qu’en outre le sieur Didot l’aîné indemnisera, suivant l’estimation, ceux de ses confreres qui pourroient avoir la propriété de l’impression de quelques uns des ouvrages que SA MAJESTÉ desire former partie de la Collection destinée à l’éducation de M. LE DAUPHIN. Mande SA MAJESTÉ au sieur LE NOIR, Lieutenant-général de Po-lice et Commissaire du Conseil pour la Librairie , de tenir la main à ce que le sieur Didot l’aîné n’éprouve pour ce aucuns troubles ni empêchements : et pour assurance de sa volonté, ELLE lui a fait expédier le présent BREVET qu’ELLE a signé de sa main et fait contresigner par moi Conseiller-Secrétaire d’État et de ses Commandements et Finances.
LOUIS.
AMELOT.

Le texte de ce brevet semble indiquer que Didot obéit à un ordre royal.. Il permet surtout à Didot d’imprimer tous les ouvrages voulus, sans tenir compte des éventuels privilèges ; il est vrai que ces titres ne sont pas des nouveautés. Deux contraintes existent : l’usage de caractères et des papiers fabriqués dans le royaume. Pour les caractères, ce seront ceux créés par Didot lui-même (Didot l’Aîné) ; pour le papier, cela variera – le premier titre sera imprimé sur le papier « vélin de France » de la fabrique de MM. Mathieu Johannot, père et fils, d’Annonai. La mention « vélin de France » fait référence au fait que ce type de papier, inventé en Grande-Bretagne, est une nouveauté en France – la première fabrication en est due à Montgolfier, en 1777.

Le brevet est inséré entre le faux-titre, qui indique simplement le nom de la Collection (« Collection des auteurs classiques François et Latins ») et la page de titre ; sur cette dernière figurent les armes du Dauphin. Cette page de titre est répétée à chaque tome.

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En tête du premier tome de ce premier titre, après la page de titre, Didot fait figurer un court texte, intitulé « AU ROI » :

SIRE,
EN m’ordonnant d’imprimer, pour l’éducation de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN, les bons Auteurs Latins et François , et en me permettant de rendre publiques ces éditions, VOTRE MAJESTé fait connoitre qu’Elle regarde les lumieres et l’instruction comme aussi utiles, aussi nécessaires, à ceux qui commandent qu’à ceux qui obéissent. Cette bienveillance particuliere dont vous daignez honorer la mémoire des grands Hommes qui ont illustré la France, en faisant paroître sous vos auspices les ouvrages qui les ont immortalisés , et en plaçant au Louvre leurs statues exécutées par les plus habiles Artistes , attestera aux siecles à venir l’intérét que VOTRE MAJESTÉ a toujours pris aux progrès des Sciences et des Arts. Le monument que vous leur consacrez fait seul l’éloge des principes d’après lesquels vous gouvernez, et doit exciter dans tous vos Sujets le desir de fixer, par l’importance et l’utilité de leurs travaux, les regards et l’attention d’un Prince éclairé, qui sait apprécier avec justesse et récompenser dignement le mérite, les talents et le génie.
Je suis avec le plus profond respect,
SIRE,
DE VOTRE MAJESTÉ,
le très humble, très soumis
et très fidele sujet,
DIDOT L’AîNÉ.

Dans ces deux textes, on remarquera un usage inhabituel des accents : l’accent grave est omis ; et l’accent aigu manque quelquefois. Ce ne sont pas des coquilles ; mais Didot a des idées particulières sur ce sujet ; il prône la suppression de l’accent grave, et ira jusqu’à inventer un nouvel accent – avec une barre verticale, qui n’aura pas de succès..

Ces livres, fournis « en carton » seront communément très bien reliés.

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Les trois formats de la Collection, dans des reliures en maroquin typiques de l’époque.

 

Le prix des volumes sera conséquent : environ 24 livres le volume in-4°, 15 livres (puis 20 livres) le volume in-8°, 6 livres le volume in-18. En 1783, une livre correspondrait à  « quelques » euros, suivant la méthode de transposition choisie. Mais ce prix reste tout de même dans une fourchette basse pour des éditions de luxe – parce qu’elles ne contiennent pas de gravures ; et c’est de très loin le poste de dépenses le plus important dans une édition à cette époque.

Le premier texte publié est donc le Télémaque, de Fénelon. Conformément au brevet, il est imprimé dans les trois formats in-4°, in-8° et in-18 – à la date de 1783 pour les formats in-4° et in-18, et 1784 pour le format in-8°.  Voici les caractéristiques de cette édition :

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1783 : 2 volumes ; tirage à 200 exemplaires ; prix 48 livres « broché en carton ». A noter que cette édition, dans les années suivantes, sera indiquée comme « en 1 volume »…
  • format in-8° (12 cm sur 19 cm environ), 1784 : 2 volumes, de (6), 453 et (2), 438 pages ; tirage à 350 exemplaires ; prix 30 livres les 2 volumes « brochés en carton ».
  • format in-18 (8 cm sur 13 cm environ), 1783 : 4 volumes, de (8) 219, (2) 260, (2) 223, (2) 234 (2) pages ; tirage à 450 exemplaires ; prix 24 livres les 4 volumes « brochés en carton ».
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source : gallica.bnf.fr

 

On peut noter l’existence d’une reliure en série, en veau ou en maroquin rouge, dont un exemple est passé en vente, chez Alde, le 24 février 2017 (lot 143, adjugé 280 euros plus les frais) – la reliure n’est pas signée mais indiquée « dans le goût de Derôme » ce qui fait penser à un autre exemple de reliure en série :

L’exemplaire de gauche est celui de Alde ; celui de droite vient d’une autre vente..

Le second titre de la série sera une édition des œuvres de Racine, publiée en 1783 (format in-4°) et 1784 (formats in-8° et in-18). Le texte des pièces est précédé d’une notice sur la vie et les ouvrages de Racine, non signée, mais de J.A. Naigeon. Voici le détail de l’édition  :

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1783 : 3 volumes ; tirage à 200 exemplaires ; prix 102 livres « broché en carton ».
  • format in-8° (12 cm sur 19 cm environ), 1784 : 3 volumes ; tirage à 350 exemplaires ; prix 45 livres les 3 volumes « brochés en carton ».
  • format in-18 (8 cm sur 13 cm environ), 1784 : 5 volumes  ; tirage à 450 exemplaires ; prix 30 livres les 5 volumes « brochés en carton ».

 

Le troisième titre de la Collection sera le Discours sur l’Histoire Universelle, de Bossuet, publié en 1784 (formats in-4° et in-18) et 1786 (format in-8°). Voici le détail de cette édition :

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1784 : 1 volume ; tirage à 200 exemplaires ; prix 48 livres « broché en carton ».
  • format in-8° (12 cm sur 19 cm environ), 1786 : 2 volumes ; tirage à 350 exemplaires ; prix 30 livres les 2 volumes « brochés en carton ».
  • format in-18 (8 cm sur 13 cm environ), 1784 : 4 volumes  ; tirage à 500 exemplaires ; prix 24 livres les 4 volumes « brochés en carton ».

 

Le titre suivant justifiera la mention du Latin dans le nom de la Collection ; il s’agit de la Bible : bibliorum sacrorum vulgatae versionis editio.

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source : librairie Pirages

 

Pour la première fois, elle ne sera éditée que sous deux des trois formats : in-4° et in-8°. Voici le détail de cette édition :

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1785 : 2 volumes ; tirage à 200 exemplaires ; prix 120 livres « broché en carton ». Il existe deux exemplaires tirés sur peau de vélin.
  • format in-8° (12 cm sur 19 cm environ), 1785 : 8 volumes ; tirage à 350 exemplaires ; prix 96 livres les 8 volumes « brochés en carton ».

Ce livre est publié, en même temps, avec une page de titre différente dédiée au clergé de France : sur le même papier, au même prix ; sur papier ordinaire, en 4 volumes in-8°, relié en veau, à 20 livres. Le tirage in-8° est mis sur le marché deux tomes par deux tomes ; le prix en est fixé à 20 livres les deux tomes nouveaux ; et les anciens sont disponibles au prix de 24 livres les deux tomes.

Didot publie ensuite les Fables de La Fontaine ; l’édition est étalée sur trois années : 1787 pour le format in-18, 1788 pour le format in-4°, 1789 pour le format in-8°. En tête de l’édition, après le Brevet et la Dédicace de La Fontaine « à Monseigneur le Dauphin » (il s’agit ici de Louis de France, fils de Louis XIV, né en 1661, mort en 1711, dit le Grand Dauphin, grand-père de Louis XV), se trouve une notice de Didot, intitulée « Avis de l’imprimeur » qui vante les qualités de l’édition ; puis une notice sur la vie de La Fontaine, d’une taille imposante (65 pages dans le format in-8°), non signée mais de J.A Naigeon.

Voici le texte de l’Avis de l’Imprimeur :

CETTE nouvelle édition des fables de La Fontaine aura, sans doute, quelque mérite aux yeux de ceux qui s’intéressent à la gloire de cet homme célebre : elle a été revue sur les plus anciennes, et particulièrement sur celles de 1668, de 1678, et de 1694′, publiées par La Fontaine même, et les seules qui aient été faites sous ses yeux. Ces éditions, si précieuses à cet égard, ont servi de modeles à celle-ci : elles ont été collationnées avec la plus scrupuleuse exactitude; on a rétabli par leur secours une infinité d’excellentes leçons qu’on ne trouve dans aucune des éditions postérieures, sans excepter même celle de 1742, la moins fautive de toutes. Ces diverses leçons, dont on est charmé quand on les compare à celles que la négligence y avoit substituées, sont souvent très importantes, et nous espérons que les gens de goût nous sauront gré de les avoir recueillies, et d’avoir restitué le texte de La Fontaine dans toute sa pureté.
Quelques précautions, quelques peines que nous ayons prises pour donner à cette édition ce degré de correction qui ne laisse rien à desirer, il est si rare, si difficile d’imprimer un livre sans faute, que nous n’osons point nous flatter d’avoir atteint ce but.Nous dirons seulement que chaque épreuve a été lue dix fois, et par des personnes très exercées à ce pénible travail. Nous ajouterons que l’homme de lettres à qui nous devons la notice sur la vie de La Fontaine, dont il est un des plus grands et des plus sinceres admirateurs, nous a aidés de ses conseils et de ses soins. Enfin, si la longue expérience que nous avons acquise dans un art où l’on a toujours quelque chose à apprendre, peut nous permettre de dire que nous avons porté dans cette révision délicate, et souvent minutieuse, l’œil du maître, nous rendrons ici à l’éditeur la justice d’avouer qu’il y a joint encore l’œil de l’amant.

Si l’édition au format in-18, annoncée en décembre 1787, est comme les précédentes imprimée sur le papier Johannot d’Annonay, les éditions in-4° et in-8° sont imprimées sur vélin d’Angoulême, de la fabrique de MM. Dervaud et frères Henry, avec les nouveaux caractères de la fonderie de Didot l’Aîné, gravés par Firmin Didot son second fils :

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1788 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires ; prix 48 livres « broché en carton ».
  • format in-8° (12 cm sur 19 cm environ), 1789 : 2 volumes ; tirage à 400 exemplaires ; prix 21 livres les 2 volumes « brochés en carton ».
  • format in-18 (8 cm sur 13 cm environ), 1787 : 2 volumes  ; tirage à 500 exemplaires ; prix 12 livres les 2 volumes « brochés en carton ».

Ce titre sera le dernier à être édité au format in-8° – sous ce format la collection ne compte donc que 5 ouvrages (Fénelon, Racine, Bossuet, la Bible et La Fontaine) pour 17 volumes. Brunet indique qu’il existe un tirage en vélin (peau de vélin) de ces éditions.

 

Didot publie les Œuvres de Boileau-Despréaux – elle ne paraîtra donc qu’aux formats in-18 fin 1788 – Didot la présente le 24 décembre 1788, en même temps que l’édition in-8° (datée 1789) des Fables de la Fontaine ; puis au format in-4°, en 1789. Voici le détail de cette édition :

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1789 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires ; prix 72 livres « broché en carton ».
  • format in-18 (8 cm sur 13 cm environ), 1788 : 3 volumes  ; tirage à 500 exemplaires ; prix 18 livres les 3 volumes « brochés en carton ».

Cette édition est la dernière à avoir un tirage au format in-18 ; sous ce format il n’y a donc que 5 titres : Fénelon, Racine, Bossuet, la Fontaine, Boileau, pour un total de 18 volumes.

Avant la parution in-4°, la Collection est continuée avec le Petit Carême de Massillon, au format in-4° uniquement. L’ordre de parution est donc un peu mélangé – au format in-4° Massillon, présenté au Roi le 2 avril 1789, vient avant Boileau, présenté le 1er décembre 1789.

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1789 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires ; prix 30 livres « broché en carton ».

 

Ne reste donc plus que les tirages in-4° ; François-Ambroise Didot se retire des affaires à ce moment ; c’est son fils Pierre qui lui succède. Le volume suivant, la Henriade de Voltaire, sera le premier de cette nouvelle phase de la Collection.

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Gazette de France – source Gallica.bnf.fr
  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1790 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires ; prix 30 livres « broché en carton ».

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Nous sommes en 1790, certes, mais la page de titre ne change que peu ; les armes du Dauphin (qui est mort.. mais il y a toujours un Dauphin) sont toujours présentes, ainsi que les mentions « imprimé par ordre du Roi » ; ainsi que le Brevet, relégué à la fin de l’ouvrage. La mention de l’éditeur change : ce n’est plus Didot l’Aîné (François-Ambroise) mais P. Didot, fils aîné de F. A. Didot l’Aîné, rue Pavée Saint-André des Arts.

De même, à la fin de l’ouvrage, en bas du Brevet, Pierre Didot mentionne ceci :

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Cette édition, très correcte, imprimée à 250 exemplaires, sur le plus beau papier-vélin d’Angoulême, avec de nouveaux caractères gravés exprès, et tout récemment, par Firmin Didot, est le premier ouvrage auquel Didot fils aîné ait donné ses soins. Le volume suivant, qui contiendra les œuvres choisies de J.B. Rousseau, sera mieux exécuté encore ; et l’imprimeur fera en sorte que chaque ouvrage nouveau offre quelque perfection de plus.

Comme annoncé, le titre suivant contient les Œuvres choisies de J.B. Rousseau (Jean-Baptiste Rousseau, né en 1669, mort en 1741, poète – à ne pas confondre avec jean-Jacques, bien sûr…). Le livre est présenté le 12 mai 1790. La page de titre est identique dans sa présentation à celle de la Henriade ; à part que la date est notée MDCCXC – et MDCCLXXXX pour le Voltaire…

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Rousseau – source librairie Daniel Bayard.

 

  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1790 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires ; prix 48 livres « broché en carton ».

 

L’année suivante, Pierre Didot entreprend l’édition d’un ouvrage d’une toute autre ampleur, par l’importance littéraire comme par le nombre de volumes : les Œuvres de Molière. Cette édition sera étalée sur 4 années, de 1791 à 1794 (le tome 1 est daté de 1791, les tomes 2 à 4 de 1792, le tome 5 de 1793, le tome 6 de 1794.). Pour la première fois, les mentions du roi et du dauphin sont supprimées ; et les armes du Dauphin sont remplacées par la marque de Didot. De même Pierre Didot supprime toute mention de son père.

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source : PBA Auction, décembre 2013 – adjugé 1300 euros.
  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1791-1794 : 6 volumes ; tirage à 250 exemplaires.

 

Après ce monument Didot édite un autre auteur important : les Œuvres de Corneille, sur 10 volumes, en 1795 et 1796. Pour cette édition le papier est différent ; c’est un papier vélin de la fabrique de Delagarde aîné et compagnie, du Marais.

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vente Ruellan, juin 2015. Adjugé 5500 euros.
  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1795-1796 : 10 volumes ; tirage à 250 exemplaires.

Suivra ensuite en 1796 les Pensées et maximes de La Rochefoucauld, en 1 volume.

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Binoche et Giquello, mai 2016.
  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1796 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires.

Puis viendra en 1797 les Poésies de François de Malherbe. Sur cette édition figure la mention « imprimé au Louvre par Didot l’Aîné » ; le fleuron est remplacé par le monogramme de Pierre Didot.

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  • format in-4° (24 cm sur 31 cm environ), 1797 : 1 volume ; tirage à 250 exemplaires.

La liste des ouvrages composant la Collection, toujours présente dans ce dernier volume, ne mentionne pas la Rochefoucauld ; elle liste donc 31 volumes, auquel nous devons ajouter la Rochefoucauld, soit 32 volumes. Elle liste, par contre, comme étant « sous presse », les Œuvres de Michel Montaigne ; qui ne paraîtront pas.

La collection s’arrête donc en 1797, après 14 années, pendant lesquelles 32 volumes in-4°, 17 volumes in-8° et 18 volumes in-18 auront été édités ; en général ces livres ont été très bien reliés et sont relativement recherchés maintenant, bien que certains auteurs ou titres soient tombés dans l’oubli (comme J.B. Rousseau, ou la Henriade…). Brunet indique dans son Manuel :

Cette collection est maintenant à très bas prix, et c’est par simple déférence pour le nom de Didot que nous la conservons ici.

Ce désintérêt peut s’expliquer par le format in-4°, très imposant ; au début du XIXe siècle Didot, puis d’autres, publieront de nouveau des Collections d’auteurs classiques, mais ce sera au format in-8°.

 

Niedrée relie pour Techener.

Récemment (avril 2019) le livre suivant a été vendu sur ebay : Le Petit Carême, de Massillon, dans la Collection des meilleurs ouvrages de la langue française, dédiée aux amateurs de l’art typographique, ou d’éditions soignées et correctes, publiée par Pierre Didot. Voici sa description :

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MASSILLON PETIT CARÊME
‎Paris, Didot l’Aîné, 1812, in-12 de 318 pages
Bel exemplaire sur papier fin de la collection des « Meilleurs ouvrages de la langue française dédiée aux amateurs de l’art typographique »
Reliure SIGNÉE NIEDRÉE pleine basane fauve d’époque à nerfs, dos orné de caissons dorés, filets et frises dorés en plats et contreplats, pièce de titre, toutes tranches dorées – PROVENANCE DE LA BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE TECHENER.

 

Petite précision : contrairement à ce qu’indique la description, cet exemplaire est relié par la Veuve Niedrée, en veau plein, et non pas par Niedrée, en basane.

Pierre Didot (1761-1853), digne représentant de cette dynastie, frère aîné de Firmin, poursuit les collections initiées par son père, François-Ambroise, notamment la Collection des classiques françois et latins, et crée la Collection des meilleurs ouvrages… en 1812 ; jusqu’en 1824 il y publiera 75 volumes :

  • Massillon, Petit Carême. 1812.
  • La Bruyère, Les caractères. 1813. 2 vol.
  • La Fontaine, Fables. 1813. 2 vol.
  • Jean Racine, Œuvres. 1813. 5 vol.
  • Bossuet, Oraisons funèbres. 1814. Discours sur l’histoire universelle. 1814. 2 vol.
  • Pierre Corneille, Chefs-d’oeuvre. 1814. 3 vol.
  • Fénelon, Aventures de Télémaque. 1814. 2 vol.
  • Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence. 1814.
  • Voltaire. La Henriade. 1814.
  • Boileau, Œuvres. 1815. 3 vol.
  • La Rochefoucault, Maximes et réflexions morales. 1815.
  • Malherbe, Poésies. 1815.
  • Pascal, Les provinciales. 1816. 2 vol.
  • Pascal, Pensées. 1817. 2 vol.
  • Molière, Œuvres. 1817. 7 vol.
  • Voltaire, Histoire de Charles XII. 1817.
  • Crébillon, Œuvres. 1818. 2 vol.
  • Rousseau, Œuvres choisies. 1818. 2 vol.
  • Thomas Corneille, L’esprit du grand Corneille. 1819. 2 vol.
  • Fénelon, Dialogues des morts. 1819.
  • Le Sage, Histoire de Gil Blas de Santillane. 1819. 3 vol.
  • Regnard, Œuvres. 1819. 4 vol.
  • Montesquieu, De l’esprit des lois. 1820. 4 vol.
  • Montesquieu, Lettres persanes. 1820. 3 vol.
  • Voltaire, Siècles de Louis XIV et de Louis XV. 1820. 4 vol.
  • Louis Racine, La religion. 1821.
  • Voltaire, Romans. 1821. 3 vol.
  • Voltaire, Poésies. 1823. 5 vol.
  • Fléchier, Oraisons funèbres. 1824.
  • Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse. 1824. 3 vol.

Les livres sont imprimés au format in-8 ; les deux premiers (Massillon et La Bruyère) existent également au format in-12. Le tirage est fait sur trois qualités de papier : papier ordinaire (4 francs 50), papier fin (7 francs 50), papier vélin (15 francs) – ces prix seront augmentés au fil des années et atteindront 9 francs – 15 francs – 30 francs. Le tirage est limité à 250 exemplaires sur ce dernier papier.

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extrait du texte de présentation. Source : immaterielles.org

 

Le Massillon qui nous intéresse est relié par l’atelier Niedrée – la reliure est signée Vve Niedrée. Jean-Edouard Niedrée est un relieur réputé, né en 1803 à Sarrebrück, mort en 1854 ; à sa mort l’atelier continue sous la signature « veuve Niedrée » ; puis en 1861 il est repris par son gendre, Philippe Belz, qui signera Belz-Niedrée. La reliure, qu’on peut donc dater de 1854 à 1861, est en plein veau glacé, toutes tranches dorées ; le dos est orné de caissons dorés, les plats portent trois filets dorés. Une particularité intéressante de cette reliure est le nom inscrit dans le bas du dos : TECHENER.

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Il s’agit de Jacques Joseph Techener, né en 1802, mort en 1873, grand libraire, fondateur du Bulletin du Bibliophile, avec Charles Nodier. Ce livre affiche donc une bonne provenance ! et peut -être est-il possible de le retrouver dans un des catalogues de vente de sa bibliothèque…

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Et effectivement, dans le catalogue de la vente du 29 avril 1867 (14e et dernière vente Techener), par le ministère de Me Lechat, nous trouvons, sous le numéro 18429, le lot suivant :

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18429. Le Petit Carême de Massillon. Paris, P. Didot, 1812 ; in-12 (six exempl.).
Ces six exempl. sont reliés en veau plein, dorés sur tranche par Niedrée.

Six exemplaires reliés identiquement !! et ceci, non pas dans la vente de la bibliothèque personnelle de Techener, mais dans la vente de son fonds de librairie. D’ailleurs, dans ce catalogue, on trouve pas moins de 74 fois le nom de Niedrée ! pas de doute, Techener a une préférence pour ce relieur. En voici d’autres exemples :

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Dans le catalogue de la librairie Techener, de 1855 (tome 1), on trouve au numéro 234 l’exemplaire suivant :

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234. Petit Carême de Massillon. Paris, Didot, 1812, in-8, v. f., fil. tr. d. (Niédrée). 30 fr.
Superbe exemplaire en papier vélin lavé et encollé avec soin avant la reliure.

A la différence de notre exemplaire, celui-ci est sur papier vélin ; mais la reliure semble identique…

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Dans le catalogue de la vente Armand bertin, en 1854, publié par Techener, on trouve une série de 30 ouvrages de cette Collection, comprenant le Petit Carême, série reliée identiquement par Niedrée.

Par contre, on ne trouve dans ces catalogues aucune mention de reliures signées « veuve Niedrée » (ce qui serait anachronique pour certains d’entre eux, évidemment).

Evidemment, Techener ne faisait pas frapper son nom, comme libraire, au dos d’une reliure – on s’attend bien sûr à le trouver sur une étiquette, collée discrètement au premier contreplat. Ces livres, avec son nom frappé au pied du dos, même s’ils sont très semblables aux exemplaires de sa librairie, font bien partie de sa bibliothèque personnelle.

D’ailleurs il est possible de trouver d’autres volumes, de cette série, qui présentent les mêmes caractéristiques. En voici un, passé en vente le 18 septembre 2019, chez Baron Ribeyre et associés, sous le numéro 150 :

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150. JEAN DE LA FONTAINE
Fables. Paris, Didot l’Aîné, 1813. 2 volumes in-8, veau blond, triple filet, dos à 5 nerfs orné à la grotesque, roulette intérieure, tranches dorées (Veuve Niédrée).
Vicaire, II-780///I. (2f.)-CXXVII-176/II. (2f.)-319.
De la Collection des meilleurs ouvrages de la langue françoise, dédiée aux amateurs de l’art typographique. Avec la Vie de La Fontaine par Creuzé de Lesser.
Bel exemplaire tiré sur Papier Fin, de la bibliothèque Techener avec son nom en pied du dos.
Quelques pâles rousseurs et taches
Estimé 120 à 180 euros, adjugé 273 euros avec les frais.

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La reliure est identique à celle du Massillon.

On peut donc conclure que Techener avait confié, entre 1854 et 1861, la reliure d’une collection sur papier fin, (était-elle complète ?) à un atelier de reliure qu’il appréciait, pour sa bibliothèque personnelle ; collection aujourd’hui dispersée, dont on peut éventuellement retrouver quelques exemplaires au fil des ventes.

 

identification d’une reliure

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La librairie Camille Sourget, dans son catalogue numéro 32 (décembre 2019), propose, sous le numéro 44, le livre suivant :

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44. Desmarest – Histoire naturelle des tangaras, des manakins et des todiers… Paris, Garnery et Delachaussée, 1805 (07). 4 parties en un volume grand in-folio […]

Le livre, d’après la description, est exceptionnel ; mais ce n’est pas ce qui m’a retenu. Voici la description de la reliure :

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Maroquin rouge à grain long, large décor d’encadrement à la grecque ornant les plats, dos à doubles nerfs orné d’un décor doré et mosaïqué et du monogramme « AS » répété, pièces de titre en maroquin vert, tranches dorées. Reliure mosaïquée à provenance de l’époque. […] EXEMPLAIRE UNIQUE, IMPRIMÉ SUR GRAND PAPIER VÉLIN, RELIÉ EN PLEIN MAROQUIN ROUGE DÉCORÉ DE L’ÉPOQUE AVEC INCRUSTATION DE MOSAÏQUES DE MAROQUIN VERT POUR LE PRINCE ALBERT DE SAXE-TASCHEN DONT IL PORTE LE CHIFFRE RÉPÉTÉ AU DOS DU VOLUME ET L’ÉTIQUETTE DE BIBLIOTHÈQUE.

 Cette reliure est exceptionnelle – la mosaïque sur le dos est notamment appliquée sur les nerfs, dédoublés ! et ce qui est exceptionnel aussi, c’est qu’elle ne soit attribuée à aucun relieur.

Or, par coïncidence, j’ai acheté récemment un catalogue ancien (à défaut de pouvoir acheter les livres catalogués), de Sotheby’s : le catalogue de la vente Otto Schäfer (partie IV), chez Sotheby’s, Londres, les 7 et 8 décembre 1995.

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Dans cette vente, sous le numéro 466, se trouve le livre suivant :

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466. Ohsson, Ignace de Mouradja d’ (1740-1807). Tableau général de l’empire othoman. Paris:  de l’Imprimer de Monsieur, 1787-1790; Paris: Firmin-Didot, 1820. 3 volumes F°.

Voici la description de la reliure :

The impressive bindings of these volumes are in perfect condition and are certainly from the able hand of the Viennese binder Georg-Friedrich Krauss. The three borders and the corner-pieces are exactly similar to those on Albrecht von Sachsen-Teschen’s copy of La Henriade (Paris, Didot, 1790) sold in our rooms (Collection of Erwin Huerlimann of Freudenberg, 26 April 1990, lot 134 and illustration). The spines of the Mouradja d’Ohsson and the Henriade are also very similar to the one on Racine’s Oeuvres in the collection of Rudolf von Gutmann, sold in our rooms (2 April 1993, lot 77 and illustration). The compartments of all these spines, with their charactenstic dotted line and small corner-pieces, can also be compared to the spine of a signed binding by Krauss on a Longus printed by Didot in 1800 (Martin Breslauer, catalogue 110, item 167). The green morocco onlays between the double sewing-bands are considered to be a typical Krauss technique.

Et voici sa reproduction :

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De même, la librairie Pirages vend ce livre :

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SATIRES DE JUVÉNAL – BINDINGS – GEORG FRIEDRICH KRAUSS). JUVENAL, DECIMIUS JUNIUS. Edité par Didot le jeune, Paris, 1796

Et voici la description de sa reliure :

STATELY CONTEMPORARY RED MOROCCO, GILT AND INLAID IN THE NEOCLASSICAL STYLE, BY GEORG FRIEDRICH KRAUSS FOR DUKE ALBRECHT OF SAXE-TASCHEN, covers framed by bead, Greek key, and flower-and-ribbon rolls, sunbursts at corners, double raised bands separated by green morocco inlaid strip with metope-and-pentaglyph gilt roll, spines gilt in compartments with starburst centerpiece containing the initials of Duke Albrecht, green morocco labels, gilt-rolled turn-ins, marbled endpapers, all edges gilt.

 

Il paraît évident que ces trois reliures, identiques dans leur décor, et leur provenance, sortent du même atelier – qu’on peut donc identifier comme étant Georg-Friedrich Krauss.

 

 

 

La collection d’Artois reliée par Bozérian – le décor à treillis.

Le 9 octobre 2019, la SVV Rémy-Le Fur met en vente, sous le numéro 61, le livre suivant :

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SAINT-RÉAL César de. Dom Carlos, nouvelle historique.
Lot n°61 Estimation : 400 – 500 €
Paris, Imprimerie de Pierre Didot l’aîné, 1781 ; petit in-12 (136×83 mm). reliure des premières années du XIXe siècle maroquin noir, sur les plats décor doré de croisillons avec encadrement de pampres, dos à  faux nerfs orné d’un décor doré au pointillé, dentelle intérieure, tranches dorées (Rel[ié]. P[ar]. Bozérian).
De la collection imprimée par ordre du comte d’Artois. L’amour impossible du fils de Philippe II pour sa belle-mère.
Fine et impeccable reliure de Jean-Claude Bozerian l’aîné.

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Ce très bel exemplaire d’une collection recherchée, reliée par le grand maître du moment, n’est peut-être pas isolé. En effet, d’autres livres comparables sont passés sur le marché ces dernières années ; en effet, le 25 juin 2008, Binoche et Giquello mettait en vente les deux numéros suivants :

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Lot 182. SAINT-REAL (Abbé de). Conjuration des Espagnols conte Venise, en 1618. Paris, Didot, 1781.
Estimation 2000 à 2500 euros, adjugé 2200 euros.
In-18, maroquin bleu, plats entièrement décorés d’un treillis de filets azurés ornés de petits fleurons, roulette de pampres en encadrement, dos orné de compartiments à fond pointillé, dentelle intérieure, doublures et gardes de papier crème vermiculé de bleu bordés d’une roulette dorée, tranches dorées (Bozérian). Jolie édition imprimée par Firmin Didot pour la collection du Comte d’Artois, futur Charles X, et imprimés avec soin et élégance par François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’aîné. «… Il était difficile, écrit Brunet, que la typographie produisit rien de plus joli que ces (…) petits volumes, que l’on placera toujours parmi les chefs d’oeuvre des Didot». Le tirage de cette belle édition n’a pas dépassé les 100 exemplaires.
EXEMPLAIRE DE CHOIX, REVÊTU D’UNE RAVISSANTE RELIURE DÉCORÉE SIGNÉE DE BOZÉRIAN, parfaitement conservée.

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Lot 183. SAINT-REAL (Abbé de). Dom Carlos. Nouvelle historique. Paris, Didot, 1781. Estimation 2 000 – 2 500 € Résultat : 2 200 € 
In-18, maroquin bleu, plats entièrement décorés d’un treillis de filets azurés ornés de petits fleurons, roulette de pampres en encadrement, dos orné de compartiments à fond pointillé, dentelle intérieure, doublures et gardes de papier crème vermiculé de bleu bordés d’une roulette dorée, tranches dorées (Bozérian). Jolie édition imprimée par Firmin Didot pour la collection du Comte d’Artois, futur Charles X, et imprimés avec soin et élégance par François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’aîné. Ravissante reliure de Jean-Claude Bozérian, semblable à celle de l’ouvrage précédent.

Il s’agit bien sûr de l’exemplaire de la vente Rémy Le Fur du 9 octobre 2019 – où il a été adjugé 1361 euros (frais compris sans doute).

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Plus près, dans la cinquième vente de la collection Michel Wittock, le 24 octobre 2013, sous les lots 13 et 14 nous trouvions :

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Cet exemplaire a figuré dans la vente de la bibliothèque de Sir Abdy – il a été adjugé 6200 francs (4000 euros aujourd’hui). Dans les trois catalogues Abdy ne figure aucun autre ouvrage comparable. Il est également reproduit dans le catalogue de Culot.

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Ces deux livres présentent une différence de reliure sur le dos clairement visible :
Il semblerait donc que Bozérian ait relié cette collection au moins deux fois, de façon très similaire – en effet si les dos différent, les plats sont traités de la même façon.
Ce type de plat a été utilisé par Bozérian dans d’autres cas, témoin le livre suivant, passé en vente chez Alde, le 10 juin 2015, sous le numéro 67 ; il s’agit des Fables choisies de la Fontaine, À Hambourg, De l’imprimerie A. Vandenhoeck, 1731, 2 tomes en un vol. in-16, adjugé 1900 euros :
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Le décor du dos et des plats est similaire aux exemplaires de la collection Wittock, ce qui laisserait penser à une origine commune.
Un exemplaire, malheureusement non reproduit, a figuré dans la vente Alde du 16 octobre 2015, sous le numéro 124 (adjugé 600 euros) :
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Un exemplaire avec le même genre de reliure a figuré dans la vente Pierre Bérès du 28 octobre 2005, sous le numéro 139. Sur une estimation de 8000 à 12000 euros, il a été adjugé 5800 euros. Il s’agit de l’exemplaire personnel de Bozérian, du Longus, édité par de Bure en 1778. La reliure présente des différences, peut-être dues à la différence de format.
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Dans le catalogue de la vente après décès de Bozérian, publié par Paul Culot dans le catalogue « Jean-Claude Bozérian – un moment de l’ornement dans la reliure en France » publié en 1979, figurent les titres de la collection d’Artois, reliés par lui-même, de façon identique. Voici une de ces descriptions :
« Reliure par M. Bozérian, maroquin bleu anglais, dentelle, plats plein or, dos à mille points, doublé de moire dorée ».
Les descriptions présentent de petites différences – la couleur est toujours le bleu, mais pas toujours anglais ; la doublure est de papier ou de moire, dorée – la tranche est mentionnée dorée ou non. Mais il semble bien qu’il s’agisse d’un ensemble cohérent.
La reliure « plein or », ici, ne décrit pas vraiment le décor – puisqu’il peut s’agir d’une plaque, ou d’un décor aux petits fers, recouvrant tout le plat ; cette description pourrait donc concerner le treillis présenté par les exemplaires cités auparavant. Ce qui les distingue, par contre, est la doublure, dorée dans la bibliothèque de Bozérian.
A noter que Bozérian n’est pas le seul à avoir utilisé ce type de décor ; en témoigne le livre passé en vente chez Ader le 16 octobre 2014, lot 16 : les Mémoires de Philippe de Commynes, relié par Simier – le catalogue mentionne que « les reliures ainsi décorées sont très rares ».
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quelques exemplaires en veau blond glacé

Dans la hiérarchie des reliures, sujet toujours discuté, on trouve sur le podium les reliures en maroquin, le plus souvent rouge, quelquefois mosaïqué ; les vélins anciens sont également recherchés. Les chagrins et basanes ont moins de prestige ; sans parler des demi-reliures – les cartonnages constituant une catégorie à part. Hugues a publié un article de Xavier sur ce sujet, il y a quelques années.

En pratique, le maroquin domine largement le concours, aidé par la pratique courante au XIXe siècle, de faire re-relier les livres, le plus souvent en maroquin. Mais certains autres types de  reliure sont particulièrement plaisants, à mon avis du moins.

Voici quelques exemples  d’un de ces types : la reliure en veau blond glacé. On parle de veau glacé, quand le cuir est lissé, de façon à briller ; et on le qualifie de « blond » ou de « fauve » dans certains cas.

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Ces reliures sont semblables par la matière, la couleur, et la décoration : dans tous ces exemples les plats sont ornés d’un triple filet doré.

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Les dos sont différents, traduisant plus la date de leur réalisation, qui va de 1780 à 1835 environ.

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Certaines de ces reliures sont signées : REL. . BOZERIAN JEUNE, Koehler.

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Une troisième est signée R.P. Ginain.

François Bozérian, dit Bozérian le Jeune, est né en 1765 à Briord (Ain) ; il a été actif de 1801 à 1818 environ. François Koehler, élève de Thouvenin, commence son activité en 1834.  Ginain est actif entre 1821 et 1847.

Ces livres ont donc un point commun visible : leur reliure.

Les livres réunis ici sont les suivants :

  • Galatée, roman pastoral, imité de Cervantes, par M de Florian, quatrième édition, à Paris, de l’imprimerie de Didot l’aîné, 1785.

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la page de titre montre la marque typographique de François Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’Aîné, fils (aîné, donc) de François Didot.

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Le livre se vend chez Didot l’Aîné, rue Pavée S. André et De Bure, quai des Augustins. Guillaume de Bure est le beau-frère de François-Ambroise.

  • Œuvres de Boileau Despreaux, à Paris, de l’imprimerie et de la fonderie de P. Didot l’aîné, 1815, trois tomes in-8°, relié par Bozérian Jeune.

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P Didot l’aîné, c’est Pierre Didot (1751, 1853), dont on voit la marque typographique, fils (aîné, donc) de François-Ambroise, qui s’est retiré des affaires en 1789 et a confié l’entreprise à ses deux fils Pierre et Firmin.

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Le livre fait partie de la Collection des meilleurs Ouvrages de la langue Françoise, dédiée aux amateurs de l’art typographique, ou d’éditions soignées et correctes, chez P. Didot l’aîné, ci-devant au Louvre, présentement rue du Pont de Lodi. Bonaparte avait accordé la Galerie du Louvre à Pierre Didot, qui y avait créé les fameuses Éditions du Louvre. Cet exemplaire est sur papier fin ; il existe d’autres qualités de papier pour ces éditions.

  • Les Provinciales, ou lettres de Louis de Montalte, par Blaise Pascal, à Paris, de l’imprimerie de P. Didot l’aîné, imprimeur du Roi et de la Chambre des Pairs, 1816, deux tomes in-8°, reliure non signée.

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L’année suivante, la page de titre de cette collection affiche une mention supplémentaire, nouveau témoignage  de la faveur dont continuent à jouir les Didot.

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Cet exemplaire est sur papier vélin, de meilleure qualité. Il existe un troisième papier : le papier ordinaire. Ce livre était vendu 9 francs en papier ordinaire, 15 francs sur papier fin et 30 francs sur papier vélin.

  • Œuvres choisies de Quinault, à Paris, de l’imprimerie de P. Didot l’aîné, chevalier de l’Ordre Royal de Saint-Michel, Imprimeur du Roi, 1822, deux tomes in-12, reliure signée par Koehler.

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La faveur de Pierre Didot ne se dément pas dans les années suivantes. Ce livre ne fait pas partie d’une Collection, contrairement à beaucoup de productions des Didot.

 

  • Relation des Campagnes de Rocroi et de Fribourg, par Henri de Bessé, sieur de la Chapelle-Milon. Paris, N.Delangle, éditeur,rue du Battoir, numéro XIX, 1826. Relié avec : Œuvres choisies de Sarrazin, même éditeur, même date. Un volume in-16, relié par Ginain.

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Ces deux livres font partie de la Collection des Petits Classiques François, dite aussi Collection de la Duchesse de Berry, à qui elle est dédicacée. Elle est imprimée à 500 exemplaires aux frais et par les soins de Charles Nodier et N. Delangle avec les caractères de Jules Didot Aîné.

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La page en regard porte la mention suivante : Imprimerie de Jules Didot Aîné, imprimeur du Roi, Rue du Pont-de-Lodi, n° 6.

Jules Didot (1794-1871) est le fils (aîné bien sûr) de Pierre Didot ; il est associé dès 1820 aux affaires paternelles, comme l’indique la page de titre du Siècle de Louis XIV, de Voltaire, édité en 1820 par Pierre Didot, l’Aîné, chevalier de l’ordre royal de Saint-Michel, imprimeur du Roi et de la Chambre des Pairs, et Jules Didot fils, chevalier de la légion d’honneur (Nb : cet exemplaire, relié en veau raciné et non pas en veau blond glacé, n’avait pas sa place ici) – Jules succède à son père en 1822 mais « conduit ses affaires de manière désordonnée et sombre dans la déraison en 1838 » (André Jammes). Cette branche de la dynastie Didot s’éteint avec Jules ; la relève passe par Firmin, le frère de Pierre, et ses descendants qui prendront le nom de Firmin-Didot.

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Des éditions Didot reliées en plein veau blond glacé sur cinquante années, que demander de plus ?

Paul et Virginie – premières éditions.

Les premières éditions de Paul et Virginie, un des plus grands succès de librairie, sont quasiment innombrables ; les contrefaçons pullulent, et il est difficile de s’y retrouver. Heureusement, nous disposons d’un outil appréciable : le Répertoire publié par Paul Toinet, qui n’est pas exhaustif mais très complet, notamment pour les plus anciennes éditions.

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Voici, en images, la description de quelques une de ces premières éditions, en incluant également des contrefaçons, contre lesquelles Jacques-Bernardin-Henri de Saint-Pierre (dit Bernardin de Saint-Pierre) s’est inutilement battu.

 

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Voici quelques exemplaires de ces éditions. De gauche à droite :

  • études de la Nature, troisième édition, 1788, tome 4
  • Paul et Virginie, édition originale, 1789
  • Paul et Virginie, 1789, même édition, 1789
  • Paul et Virginie, papier bleuté, 1789
  • Paul et Virginie, contrefaçon, 1789
  • études de la Nature, troisième édition, 1792, tome 4 : contrefaçon

On note les différences de formats, qui traduisent plus l’ardeur du relieur que des différences d’impression.

Etudes de la Nature, troisième édition, 1788.

 

Etudes
de
la Nature,
par Jacques-bernardin-Henri
de Saint-Pierre.
Troisième édition, revue, corrigée et augmentée.
…Miseris succurrere disco. AEneid. Lib 1.
4 vol. fig. br. 14 liv.
Tome quatrièmre.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
Chez P.F. Didot le jeune, Libraire, quai des Augustins.
Mequignon l’aîné, Libraire, rue des Cordeliers.
MDCCLXXXVIII.
Avec approbations, et privilège du Roi.

Il s’agit du numéro 1 du répertoire de Paul Toinet. Cette édition contient pour la première fois, au quatrième tome et dernier, Paul et Virginie, qui occupe les pages 1 à 227 ; elles sont précédées d’un Avis qui occupe les lxxxii premières pages, et suivies de l‘Arcadie, jusqu’à la page 532 ; on trouve les approbations et le privilège à la suite.

Ce quatrième tome n’est normalement pas illustré ; dans l’exemplaire photographié, on trouve des réductions de la suite des illustrations de l’édition de 1806, par Lafitte, Girodet, Prudhon, ainsi qu’un tirage de la troisième illustration de l’édition de 1789, d’après Moreau ; ces illustrations sur papier fort.

Paul et Virginie, édition originale, 1789.

 

Paul
et
Virginie,
par Jacques-bernardin-henri
de Saint-Pierre.
avec figures.
… Miseris succurrere disco. AEnid. lib. 1.
Prix, papier vélin d’Essone, 6 liv.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
MDCCLXXXIX.
Avec approbation, et privilège du Roi.

C’est l’édition originale. Dans le répertoire de Paul Toinet, numéro 3 (le numéro 2 correspond à une édition suisse rarissime, sans doute une contrefaçon) ; XXXV (avant-propos et avis sur cette édition) et 243 pages. Nb : Paul Toinet indique par erreur XXV pages.

La feuille de titre indique le prix de l’exemplaire, suivant le papier ; ici exemplaire sur vélin d’Essone, 6 livres. Il existe deux autres papiers : sur papier fin d’Essone, 4 livres, sur papier commun, 1 livre 10 sols. Seuls les exemplaires sur papier d’Essone sont avec les 4 figures.

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Dans cet exemplaire se trouve relié la Chaumière Indienne, 1791,  qui  contient un extrait du catalogue de Didot, pour les ouvrages de Saint-Pierre – on voit les différences de papier et de prix – assez conséquentes, y compris pour la Chaumière Indienne.

 

Ce livre est illustré de quatre gravures, au format 7cm x 5cm d’après des dessins de Moreau et Joseph Vernet pour la dernière ; Dans l’avis Saint-Pierre s’explique sur ce choix, fonction de la notoriété acquise par Joseph Vernet dans ce genre de peinture.

Il existe des exemplaires avec les gravures avant la lettre. Des contrefaçons ont été faites de ces gravures, regravées, éventuellement en contre-partie, avec des positionnements de gravures différents – dans l’exemple ci-dessus, la dernière gravure, la Mort de Virginie, n’est pas gravée par Longueil, elle est inversée, et la page indiquée (166) n’est pas correcte (page 204 normalement).

Paul et Virginie, 1789 – autre édition.

 

 

Paul
et
Virginie,
par Jacques-bernardin-henri
de Saint-Pierre.
avec figures.
… Miseris succurrere disco. AEnid. lib. 1.
Prix, broché, 1 liv. 10 sols.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
MDCCLXXXIX.
Avec approbation, et privilège du Roi.

Cette édition est imprimée sur papier bleuté. C’est le numéro 4 du répertoire de Paul Toinet ; il s’agirait d’une nouvelle édition, non illustrée, à la même date – et donc pas une contrefaçon. Le fleuron, montrant un bateau, diffère de l’édition précédente ; c’est la seule différence sur la page de titre. Le livre comporte XXXV (Toinet indique XXX par erreur) et 228 pages.

Cet exemplaire comporte une gravure en frontispice, la première gravure de l’édition précédente ; sur papier blanc, sans la signature de Moreau, cette gravure est  sans doute une contrefaçon. Le prix indiqué correspond à un tirage sans les gravures.

Paul et Virginie, 1789 – contrefaçon.

 

Paul
et
Virginie ;
Par Jacques-Bernardin-Henry
de Saint-Pierre.
… Miseris succurrere disco. AEnid, Lib. 1.
A Paris.
De l’imprimerie de Monsieur.
1789.

L’exemplaire contient, des pages 5 à 180, Paul et Virginie ; c’est le numéro 5 du répertoire de Paul Toinet – et c’est une contrefaçon, comme la page de titre l’indique assez facilement : elle ne présente que des ressemblances lointaines avec la page de titre réelle.

Paul et Virginie est précédé, des pages 1 à 54, de la comédie en trois actes, de Favières ; cette édition est inconnue de Paul Toinet. 

Cette contrefaçon peut être diversement illustrée ; Toinet indique les 3 premières figures, par Moreau, de l’édition de 1789 ; cet exemplaire-ci a uniquement, en frontispice, une gravure anonyme qui correspond à la comédie et non au livre de Saint-Pierre.

Etudes de la Nature, 1792, contrefaçon.

 

Etudes
de
la Nature,
par Jacques-bernardin-Henri
de Saint-Pierre.
Troisième édition, revue, corrigée et augmentée.
…Miseris succurrere disco. AEneid. Lib 1.
avec figures.
Tome quatrièmre.
A Paris,
de l’imprimerie de Monsieur.
Chez P.F. Didot le jeune, Libraire, quai des Augustins.
Mequignon l’aîné, Libraire, rue des Cordeliers.
M DCC XCII.
Avec approbation et privilège du Roi.

Edition inconnue de Paul Toinet. Évidente contrefaçon, ne serait-ce qu’à cause de la date, 1792 au lieu de 1788 ; par ailleurs cette édition est en 5 volumes (contre 4 pour la véritable troisième édition) et contient les textes de la quatrième édition..

Ne pas se fier à la présence de l’avis et de l’avant-propos, dans lequel Saint-Pierre se plaint amèrement des contrefaçons !

 

 

 

 

 

 

 

la Collection des Moralistes Anciens.

En 1781, François-Ambroise Didot sollicite l’approbation pour un nouvel ouvrage, qui sera le premier d’une nouvelle collection dédiée au Roi : une collection de Moralistes Anciens.

L’approbation est donnée le 15 octobre 1781, et l’ouvrage paraît en début d’année 1782 – le Mercure de France en donne compte-rendu dans son numéro du 2 mars 1782.

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La page de titre principale comporte le blason du Roi, suivi des éditeurs :

Chez DIDOT L’AINE, Imprimeur du Clergé, en surv. rue Pavée S.A.
et DE BURE L’AINE, Quai de Augustins.

Ce premier tome d’une collection « dédiée au Roi » commence par une dédicace « au Roi » :

AU ROI.
SIRE,
En lisant Votre auguste Nom à la tête d’une Collection qu’on eût dédiée à Marc-Aurele, & que VOTRE MAJESTE daigne accueillir, la Postérité jugera de votre amour pour la vérité, de votre zèle éclairé pour la conservation des moeurs, & regrettera de n’avoir pas été témoin des vertus dont le souvenir lui sera si cher, & qui font aujourd’hui le bonheur de vos Peuples.
Je suis avec le plus profond respect,
SIRE,
DE VOTRE MAJESTE,
le très humble, très soumis
& très fidele Sujet,
DIDOT L’AINE.

Cette note très peu prophétique est suivie d’un avis :

AVIS.
Les Libraires qui ont entrepris cette collection, empressés de mériter par des entreprises utiles l’intérêt que le Public semble prendre à tout ce qui peut contribuer aux progrès des lettres & de la vertu, vont publier incessamment
La Morale de Séneque;
Celle de Tacite, Moraliste aussi profond que grand Historien;
La Morale de Confucius, Philosophe Chinois;
Les Maximes d’Isocrate;
Les Réflexions morales de Marc Aurele Antonin;
la Morale de Socrate, extraite de Platon & de Xénophon ses Disciples;
Celle d’Epicure, si injustement décriée, & si peu connue;
Les Caractères de Théophraste;
Les Préceptes de Phocylide & de Théognis, & les Vers dorés de Lysis attribués à Pythagore;
Les Pensées Morales de Cicéron, extraites de ses œuvres, &c. &c. &c.
Tous ces ouvrages seront imprimés dans le même format, du même caractère, & sur le même papier que le Manuel d’Epictète ; & l’on n’épargnera aucun soin pour qu’ils le soient aussi correctement.
On donnera tous les six mois la Notice des Auteurs qui auront été imprimés dans cet intervalle.

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A la fin du volume figure la mention suivante :

Cette COLLECTION des Moralistes a été imprimée par Fr. Amb. DIDOT L’AINE, sur du papier de FRANCE, de la fabrique de MM. Mattieu JOHANNOT d’Annonai ; avec des caractères gravés sous FRANCOIS I par Claude GARAMOND, & fondus par M. FOURNIER L’AINE.

Comme on le voit Didot est fier de son ouvrage.

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A noter qu’il existe un tirage, sur papier courant, qui comporte une seule page de titre, avec la marque typographique de Didot, sans l’avis ni le texte « Au Roi » – ces volumes sont tirés sur papier courant.

La collection sera publiée à un rythme soutenu, du moins au commencement – et la première liste récapitulative est publiée à la fin du huitième tome, comme promis.

Voici la liste en question :

– 1. Manuel d’Epictète, traduit par M. N. Il s’agit de M. Naigeon. Le volume comporte 140 pages, plus les pages d’avis, insérées entre le titre général et le titre du volume. Le Discours Préliminaire, qui présente l’ouvrage, occupe les 69 premières pages ; il est suivi, en page 70, de l’approbation, datée du 15 octobre 1781 ; le Manuel proprement dit commence à la page 71.

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– 2. Pensées Morales de Confucius, recueillies et traduites du Latin par M. Levesque. Le volume, de 175 pages, commence également par un discours préliminaire, intitulé « De la philosophie des Chinois », jusqu’à la page 46, puis par un rappel de « la vie de Confucius », jusqu’à la page 62. En dernière page figure l’approbation, datée du 11 décembre 1781.

– 3. Pensées Morales de divers auteurs Chinois, recueillies et traduites du Latin et du Russe par M. Levesque. Le volume compte 167 pages, commençant, jusqu’à la page 14, par un avis « au lecteur ». L’approbation, datée du 18 janvier 1782, est imprimée en dernière page.

– 4. Discours préliminaire pour servir d’introduction à la morale de Sénèque par M. N. (Naigeon). Le volume, de 149 pages, est, comme son titre l’indique, consacré à une introduction de la matière qui sera présentée dans les deux volumes suivants – c’est le premier tome d’un livre en trois tomes.
– 5. Morale de Sénèque, extraite de ses œuvres, par M. N. Tome premier. Le volume compte 176 pages.
– 6. Morale de Sénèque, extraite de ses œuvres, par M. N. [Tome second.] Le volume compte 184 pages et se termine par l’approbation (valable pour les trois tomes) datée du 28 juillet 1782. La page de titre n’a pas de mention de tomaison ; on trouve des volumes sur lesquels cette mention est rajoutée manuellement.

– 7. Pensées morales d’Isocrate, extraites de ses œuvres, et traduites par M. l’abbé Auger. Le volume, de 144 pages, commence par un rappel de la « Vie abrégée d’Isocrate », suivi par l’approbation, datée du 25 avril 1782 ; les Pensées proprement dites commencent page 21.

– 8. Pensées morales de Cicéron, recueillies et traduites par M. Levesque. Le volume compte 187 pages, et commence par une « Vie de Cicéron », jusqu’à la page 63, suivie par l’approbation, datée du 16 mai 1782 ; à la fin du livre se trouve la « Première liste » de la Collection, qui regroupe (dans cet ordre) les huit premiers volumes imprimés pendant l’année 1782.

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– 9. Caractères de Théophraste, et Pensées morales de Ménandre, traduits par M. Levesque. Le volume, de 153 pages, commence par la « Vie de Théophraste », jusqu’à la page 27, suivie de l’approbation, datée du 14 février 1782 ; jusqu’à la page 126 nous trouvons les Caractères de Théophraste, puis, de la page 127 à la page 132 les Pensées Morales de Théophaste. Les Pensées Morales de Ménandre commencent à la page 133, par un nouveau titre – la Vie de Ménandre occupant les pages 135 à 139 – les Pensées les pages 141 à 153.

– 10. Sentences de Théognis, de Phocylide, de Pythagore, et des Sages de la Grèce, recueillies et traduites par M. Levesque. Le volume, de 220 pages, commence par un court texte, jusqu’à la page 14, sur la vie « de Théognis ». Des titres particuliers, pages 71, 111, 148 et 178, annoncent les diverses autres parties. L’approbation est insérée en fin de volume, datée du 21 mars 1783.

– 11. Les entretiens mémorables de Socrate, traduits du Grec de Xénophon par M. Levesque. Tome premier. Le volume, de 202 pages, ne comporte pas d’introduction. Sa date d’impression, sur la page de titre, est curieusement de 1782.
– 12. Les entretiens mémorables de Socrate, traduits du Grec de Xénophon par M. Levesque. Tome Second. Ce volume de 234 pages est daté 1783 ; il se termine par l’approbation, datée du 4 janvier 1784..

 

La Collection, qui ne compte donc à cette date que douze volumes, va rester en sommeil quelques temps. En 1785 Didot publie un livre, en deux tomes, qui ne fait pas formellement partie de la Collection :

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– 13. Morale de Jésus-Christ et des Apôtres, ou la vie et les instructions de Jésus-Christ, tirées du N. Testament. Tome Premier. La date d’impression est de 1785. Le volume, de 348 pages, commence par un « Avertissement » de deux pages qui débute ainsi :
« On s’est toujours proposé de joindre la morale chrétienne à celle des anciens moralistes, et dans le même format. »

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– 14. Morale de Jésus-Christ et des Apôtres, ou la vie et les instructions de Jésus-Christ, tirées du N. Testament. Tome Second. Le volume, de 286 pages, se termine par l’approbation, datée du 25 mai 1784, et du privilège complet, daté du 22 février 1785.

Il faut attendre ensuite 1794 pour que la Collection soit continuée ; bien sûr, à partir de cette date, il n’est plus question d’approbation. Le premier volume commence par un Avis :

La collection des moralistes anciens avoit été long-temps interrompue. Ce travail doit être repris avec plus de zèle, à l’époque où la nation, devenue libre, prend avec elle-même l’engagement de se consacrer à la vertu, qui seule peut lui garantir la conservation de la liberté.
On a cru devoir commencer par les Apophtegmes et les Instituts des Lacédémoniens, attribués à Plutarque, parceque ce petit recueil respire l’amour de la liberté joint au plus ardent courage. On y a joint les Pensées du même auteur sur la superstition, parcequ’il n’est pas moins utile d’anéantir la superstition qui dégrade l’âme, que d’exciter au courage, qui l’élève au-dessus d’elle-même.
On publiera successivement
La morale de Plutarque, actuellement sous presse ;
Celle d’Aristote ;
Celle d’Epicure, si injustement décriée et si peu connue ;
Celle de Tacite, etc. etc.

Cet Avis reprend le premier Avis, publié en tête du premier volume – mais ne sera pas plus suivi..
La page de titre ne reprend bien sûr pas les symboles royaux ; elle montre la marque de Pierre Didot, qui a pris la succession de son père François-Ambroise. Les volumes sont ainsi marqués :

A Paris, Chez Debure l’aîné, rue Serpente; et P. Didot l’aîné, imprimeur, rue Pavée-des-Arcs.

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– 15. Apophtegmes des Lacédémoniens, extraits de Plutarque, suivis des pensées du même auteur sur la superstition. Par P.-Ch. Levesque. L’ouvrage est daté de 1794, l’an IIe de la République. Le volume comporte 196 pages, et commence par un Avis (donné ci-dessus) suivi de la page 1 à la page 126, par une présentation « de la constitution politique des Lacédémoniens ».

– 16. Pensées morales de Plutarque, recueillies et traduites par P.-Ch. Levesque. Tome premier.Le livre est daté de 1794, l’an IIIe de la République (soit le dernier trimestre 1794) ; il compte 155 pages.
– 17. Pensées morales de Plutarque, recueillies et traduites par P.-Ch. Levesque. Tome second.Le livre est daté de 1794, l’an IIIe de la République (soit le dernier trimestre 1794) ; il compte 172 pages.

-18. Vies et apophtegmes des philosophes grecs, recueillis et traduits par P.-Ch. Levesque. A Paris, l’an IIIe de la République, 1795. Ce volume, de 192 pages, commence par une courte présentation de deux pages ; il recueille des extraits de dix-sept philosophes : Empédocle, Anaxagoras, Démocrite, Socrate, Xénophon, Aristippe, Platon, Xénocrate, Aristote, Antisthène, Diogène, Cratès, Démétrius de Phalère, Bion, Stilpon, Zénon de Citium.

C’est le dernier volume publié. Aucune liste supplémentaire, depuis la « Première liste » publiée à la fin du Cicéron, n’a été donnée.

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Mais il en existe tout de même une, insérée à la fin du second tome de la Morale de Jésus-Christ, dans la réédition datée de 1790.
A noter deux « bizarreries » : Cette liste reprend les seize volumes des Moralistes anciens, dans l’ordre ci-dessus – mais ne comprend pas la Morale elle-même ; et elle mentionne des volumes imprimés en 1794 et 1795, alors qu’elle est insérée dans un volume daté de 1790. On peut en déduire que la date réelle de la réédition de cette morale est au moins de 1795.

 

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2 exemplaires du même livre, l’un relié, l’autre laissé broché.

Ces livres, couramment décrits comme des in-16 ou in-18, sont en fait des in-12 de 8,5 cm sur 14 cm, plus ou moins rognés suivant l’humeur du relieur.
La collection existe en plusieurs papiers : un papier courant, et un papier fin, de meilleure qualité (c’est le papier mentionné dans le premier Avis). Il existe un tirage sur papier vélin, limité à douze exemplaires ; au moins pour les volumes imprimés en 1782 et 1783.

La différentiation entre les exemplaires est plus marquée encore : les exemplaires en papier fin bénéficient de la page de titre générique, avec les armes de Louis XVI ; puis, sur la feuille suivante, du titre du volume proprement dit. Les exemplaires sur papier courant n’ont qu’une page de titre, qui reprend uniquement le titre du volume, sans la mention « collection des moralistes anciens dédiée au roi » , et avec la marque typographique de Didot. Bien sûr, pour les derniers volumes, seule cette disposition est adoptée.

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on voit clairement la cuvette correspondant au masquage des armes royales

 

A noter une autre particularité : ces livres, avec leur symbole royal, ont pu poser un problème au moment de la Révolution ; ainsi certains volumes ont-ils été cartonnés pour cacher les armes royales ; on peut en voir une trace dans la photo ci-dessous.

Dans la seconde liste, insérée dans la réédition datée 1790, se trouve le prix de ces exemplaires : 1 livre 10 sols pour le papier courant, 4 livres pour le papier fin. L’écart est donc conséquent.

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exemplaire du tirage XVIIIe, avec une couverture générique rajoutée, vendu fin XIXe.

 

Le tirage de cette collection n’a pas été limité ; il semble considérable, et des volumes ont pu être écoulés des années après leur impression – témoin ce volume recouvert d’une couverture de papier, avec la mention de la Librairie ancienne et moderne de Baillieu, 43, quai des Augustins : cette librairie était en activité dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les rééditions semblent datées de 1790, même si cette date est sans doute fictive, comme on l’a vu pour la Morale de Jésus-Christ.

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Ces livres se trouvent donc assez facilement, à des prix modérés ; mais deux facteurs peuvent considérablement modifier l’estimation : le fait d’avoir une collection complète en reliure uniforme, et le fait d’être recouvert d’une reliure luxueuse de l’époque, signée ou non.

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la collection d’Artois, Didot

La Collection d’Artois et la famille Didot: un petit bijou pour bibliophiles

A la fin du XVIIIe siècle, la famille Didot occupe une place de premier plan dans le paysage éditorial français. François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’Aîné, fait figure d’éditeur officiel.
La collection d’ouvrages, que lui demande Louis XVI « pour l’éducation du Dauphin », par un brevet d’Avril 1783, est bien connue.
De même, le Comte de Provence, frère du Roi, confie à Pierre-François Didot (1732-1795) l’impression de ses éditions : Didot devient « Imprimeur de Monsieur ».
Ces deux collections sont renommées; la collection du Dauphin est toujours très recherchée; elle a en effet de nombreux atouts : tirages très limités, belle typographie, beau papier, souvent bien reliée.
Il est peut-être le moins connu des trois frères mais Charles-Philippe, Comte d’Artois, a lui aussi commandé une série d’ouvrages à François-Ambroise Didot.
Hamilton, Mémoires du Comte de Gramont, relié aux armes du Comte d’Artois, Gros et Delettrez, 2011.
Charles-Philippe est né en 1757. Louis XV choisit de lui donner le comté d’Artois en apanage, semble-t-il pour rassurer les délégués de cette province, qui craignaient la colère du Roi, à la suite de l’attentat de Damiens, natif d’Artois, en mars de cette année 1757.
En 1780, c’est donc un jeune prince de 22 ans qui s’adresse à Didot, pour lui commander une « collection d’ouvrages français, en vers et en prose, imprimés par ordre du Comte d’Artois« . C’est en tout cas sous ce titre que la collection est généralement désignée ; mais il ne figure pas tel quel dans les ouvrages imprimés.
Daucourt, le Berceau de la France, page de titre du tirage « Artois ».
La seule mention qui s’en rapproche figure dans le titre des listes récapitulatives, insérées à la fin du dernier tome publié en 1780, puis à la mi 1781, et enfin fin 1781. Ces titres portent « Première Liste des ouvrages imprimés par ordre de Mgr le Comte d’Artois« , sans autre mention ni distinction, puis  « Seconde Liste des ouvrages imprimés par ordre de Monseigneur Comte d’Artois« , cette fois-ci en séparant la prose des Poésies, catégorie qui ne regroupe que les Œuvres choisies de Boileau, et enfin « Troisième liste des ouvrages imprimés par ordre de monseigneur Comte d’Artois« , séparant de nouveau les Poésies, comportant cette fois-ci les Fables de la Fontaine et les Œuvres choisies de Gresset. Nulle mention de vers ni de prose dans ces listes…
Première liste des ouvrages, insérée à la fin des Amours de Roger et Gertrude, 1780.
A noter qu’après les deux premières années le rythme de parution s’essouffle : de 27 tomes publiés en 1780 et 1781, nous passons à 6 tomes seulement (trois titres) en 1782, puis, en 1784 : Tom Jones, en 4 tomes. En 1786, Didot écrit dans la réédition de L’épitre sur les progrès de l’imprimerie, en note d’un passage fort élogieux sur Artois : « Monseigneur Comte d’Artois a commencé dès l’an 1780 une collection d’ouvrages de son choix, composée en partie des plus jolis romans que l’on connoisse : elle se monte actuellement à 64 vol. Ce Prince fait présent des exemplaires de cette édition imprimée par ses ordres. » Mais la série s’arrête là. Au total la collection comprend 35 titres, répartis en 64 volumes.
Didot Fils aîné, épitre sur les progrès de l’imprimerie, édition de 1786.
Didot, Essai de fables nouvelles, 1786. On voit plusieurs membres de 
la famille mis à l’honneur sur cette page de titre.
Cette collection groupera des ouvrages légers : des romans principalement, et quelques recueils poétiques. Les auteurs choisis ne sont pas tous français, mais les ouvrages sont écrits dans cette langue. Dans un cas exceptionnel, il s’agit d’une traduction. Ils sont pour la plupart contemporains ; il s’agit d’auteurs à la mode, voire reconnus, et des textes emblématiques, dans le genre choisi. Dans certains cas l’ouvrage est publié la même année, comme pour Les Jardins de l’abbé Delille.
Ce parti-pris non académique a nui à la réputation de la collection. Les bibliographes ne sont pas tendres sur ses qualités littéraires : « collection intéressante que par son exécution typographique et sa rareté« , écrit Gabriel Peignot. « Le choix aurait pu être plus sévère« , d’après Brunet. Renouard est du même avis : « cette collection pourroit être d’un d’un meilleur choix littéraire« .
Ces jugements sévères sont motivés par la présence d’auteurs fort oubliés, déjà au début du XIXe siècle, comme par exemple Daucourt, Mme de Tencin, d’Arnaud, de Saint-Réal… Il ne faudrait pourtant pas croire que tout soit de la même farine. La collection regroupe également des noms plus solides : Voltaire, Montesquieu, La Fontaine, Mme de La Fayette, Hamilton, Boileau, notamment.
Les éditions sont soignées ; dans certains cas le texte est revu spécialement, une préface est rédigée.
C’est dans cette collection que les nouveaux caractères Didot sont utilisés. La collection est tirée à soixante exemplaires, que le Comte d’Artois se réserve et distribue dans son entourage. Ces exemplaires sont tirés sur un papier de qualité : un papier vélin, nouveauté en France, papier fin, résistant, très blanc.
Didot tire pour son usage personnel un certain nombre d’exemplaires, dont le nombre est estimé entre 40 et 60, suivant les bibliographes. Ceux-ci sont tirés sur un papier d’Annonay, de qualité moindre : c’est un vergé, légèrement plus jaune, mais tout aussi fin et résistant.
Trois exemplaires sont tirés sur peau de vélin : l’un pour le Comte d’Artois, le second pour son trésorier, Mr de Verdun de Montchiroux, le troisième pour Didot. On peut rêver : Deux de ces exemplaires sont en France, à la BNF et à l’Arsenal, le troisième à la British Library (celui de Verdun de Montchiroux, réfugié à Londres pendant la Révolution). Mais certaines bibliographies affirment qu’il y eut quatre exemplaires tirés…
Il semblerait qu’un tirage supplémentaire puisse exister ; en effet on trouve mention de quatre exemplaires sur vélin, avec les caractéristiques Didot, des Oeuvres de Boileau (ex Le Camus de Limare, Hangard, la Borde, MacCarthy). De même, la vente Renouard présente un exemplaire de Tom Jones sur vélin.
D’Arnaud, Lorezzo, page de titre du tirage « Didot ».
Les exemplaires « Didot » se distinguent des exemplaires Artois par deux différences : le papier, comme on l’a vu, et la page de titre. Sur la page de titre Artois se trouvent les mentions : « par ordre de Mgr le Comte d’Artois, A Paris, de l’Imprimerie de Didot l’Aîné« , avec la date. Le fleuron reprend les armes du Comte d’Artois. Pas moyen de se tromper !
Par contre les exemplaires Didot sont moins facilement repérables. En effet, s’agissant d’une impression privée, non mise dans le commerce, les mentions habituelles ne peuvent y figurer. Nous n’avons donc plus les mentions relatives au Comte d’Artois, ni son fleuron. Mais nous n’avons plus non plus l’imprimeur ! la seule mention, comme toute édition clandestine qui se respecte, est un lieu (Paris) et la date. Le fleuron d’Artois est remplacé par un fleuron passe-partout.
Ceci nuira à l’identification des exemplaires en question, d’autant qu’il s’agit de textes couramment édités à cette époque.
A noter que les autres caractéristiques de l’édition sont en tout point identiques : jusqu’à la liste des ouvrages publiés, présente trois fois comme on l’a vu, qui est également présente dans les exemplaires Didot.
Le format utilisé est traditionnellement désigné comme un in-18 dans les bibliographies, quelquefois un in-16. Les dimensions correspondent effectivement à ce format : suivant l’ardeur du relieur, les ouvrages mesurent de 12,5cm à 13,5 cm de hauteur, sur 7,5 cm à 8,5 cm. Le format bibliographique est en réalité un in-12 par demi-feuille.
L’édition n’est pas illustrée, mais suivant la mode du temps, certains collectionneurs ont truffé leurs exemplaires, tel Renouard, qui s’était constitué un « exemplaire de choix » à partir de trois collections entières…
Ex-Libris de Thierry de Ville-d’Avray, premier valet de chambre de Louis XVI, sur les Contes d’Hamilton.
Cette collection, distribuée aux proches du Comte d’Artois, qui n’étaient pas forcément bibliophiles, n’a pas toujours été traitée avec le même soin. Elle était livrée en feuilles, son rythme de parution était irrégulier, et de nombreux exemplaires furent rapidement dépareillés.
Fénelon, Télémaque, enrichi de figures, maroquin de Lefèbvre, Sotheby’s, 2007, 
bibliothèque Marcel de Merre, vendu 9000 euros.
Notons par exemple que l’exemplaire du Duc de la Vallière (qui a une excuse valable), présenté à la vente de 1783 (lot 4134) ne comprenait que 21 volumes, soit les 12 premiers titres, et les trois premiers tomes du treizième, brochés. Il s’agit du seul lot retiré de la vente par la duchesse de Chatillon. Plus significativement, dans la vente du fonds de Bure, en 1838, sous le numéro 1506 on trouve une collection « complète », mais dépareillée : 56 volumes en feuilles, 7 brochés et un relié. Le numéro 1507 présente neuf volumes brochés, le numéro 1508 17 volumes « Didot » brochés.
Christies, octobre 2008, lot 200 : Collection d’Artois, 
25 volumes, maroquin citron, provenance : Comte de Paris.
Au fil du temps, les collections complètes se sont encore raréfiées. Ainsi, à la vente Christie’s du 14 octobre 2008, l’exemplaire du Comte de Paris ne comportait plus que 25 volumes, soit 14 des 35 titres au total.
De même est passé récemment en vente un tome isolé : Daphnis et Chloé, aux armes de Marie-Antoinette, figurant à la vente de la bibliothèque Marcel de Merre, en juin 2007 (Sotheby’s), vendu 4320 euros.
Daphnis et Chloé, maroquin aux armes de Marie-Antoinette.
Par nature, les provenances sont souvent prestigieuses ; on trouve donc souvent ces volumes dépareillés dans de belles reliures, du temps ou légèrement postérieures. Un beau thème de collection, peu encombrant !
Collection d’Artois, 37 volumes, demi-maroquin, vente Ader, mars 2015.
Voici la liste des titres de la collection d’Artois :
En 1780 :

 

  • Montesquieu, le Temple de Gnide, 1 tome, 76 pages.
  • Duclos, Acajou et Zirphile, 1 tome, 69 pages.
  • (Godard de Beauchamps), Ismène et Isménias, 1 tome, 115 pages.
  • Mme de la Fayette, Zayde, 3 tomes, 156; 135; 166 pages
  • Mme de la Fayette, la princesse de Clèves, 2 tomes, 184; 166 pages
  • Tressan, histoire du petit Jehan de Saintré, 1 tome, 182 pages
  • Marmontel, trois contes moraux, 1 tome, 170 pages
  • Mme Riccoboni, lettres de la Comtesse de Sancerre, 2 tomes, 156; 160 pages
  • Cazotte, Ollivier, 2 tomes, 188; 168 pages
  • Daucourt, le berceau de la France, 2 tomes, 175; 152 pages
  • Mme Riccoboni, Lettres de Milady Juliette Catesby, 1 tome,  193 pages
  • Tressan, le prince Gérard, comte de Nevers, 1 tome,  171 pages
  • Voltaire, Contes et Romans, 6 tomes, 189; 180; 198; 178; 178; 179 pages
  • Longus, Daphnis et Chloé, 1 tome, 200 pages
  • Mme Riccoboni, Histoire d’Aloïse de Livarot, 1 tome, 77 pages
  • Mme Riccoboni, les amours de Roger et de Gertrude, 1 tome,  79 pages
En 1781 seront de nouveau publiés 27 tomes :
  • Tressan, histoire de Tristan de Léonois, 1 tome,  212 pages
  • Prévost, Manon Lescaut, 2, 179; 174 pages
  • Duclos, les confessions du Comte de ***, 2 tomes, 129; 128 pages
  • d’Arnaud, Sargines, 1 tome,  130 pages
  • Mme de Graffigny, lettres péruviennes, 2 tomes, 185; 166 pages
  • Mme de Tencin, le siège de Calais, 2 tomes, 122; 126 pages
  • d’Arnaud, Lorezzo, 1 tome,  152 pages
  • de Saint Réal, Don Carlos, 1 tome,  135 pages
  • de Saint Réal, conjuration des Espagnols contre Venise, 1 tome,  142 pages
  • Hamilton, mémoires du Comte de Gramont, 3 tomes, 168; 189; 183 pages
  • Boileau, Œuvres choisies, 1 tome,  227 pages
  • la Fontaine, Fables, 2 tomes, 244; 294 pages
  • Gresset, Œuvres choisies, 1 tome,  158 pages
  • Fénelon, les aventures de Télémaque, 4 tomes, 192; 226; 197; 208 pages
  • Hamilton, contes, 3, 211:164:207 pages
En 1782 seront publiés :
  • Delille, les Jardins, 1 tome,  140 pages
  • Montesquieu, les Lettres persanes, 3 tomes, 184;189;201 pages
  • la Fontaine, les Amours de Psyché et de Cupidon, 2 tomes, 156; 171 pages
Aucune publication en 1783. La collection se termine en 1784 avec :
  • Fielding imité par La Place, Tom Jones, 4 tomes, 336; 293; 297; 369 pages

le Racine de Didot

Les Œuvres de Racine publiées par Pierre Didot : l’édition du Louvre.

En 1789,  François Ambroise Didot est  âgé de 59 ans. Il peut se montrer satisfait de sa carrière : sous sa direction l’imprimerie Didot, fondée par son père François, est à l’origine de nombreuses inventions ou innovations en France : l’introduction du papier vélin, inventé par Baskerville, le point typographique, dit point Didot, la presse à un coup, qui permet de doubler les cadences…

De même, il a publié des collections d’ouvrages, qui témoignent de la reconnaissance obtenue : « la Collection des Classiques français et latins imprimés pour l’éducation du Dauphin », publiée « par ordre du Roi » à partir de 1783, dans les formats in 4°, in-8° et in-18, et également la « Collection d’ouvrages français, en vers et en prose » imprimée « par ordre du Comte d’Artois », qui comptera 64 volumes, à partir de 1780.

En 1789, donc, François Ambroise se retire et cède la direction de l’entreprise familiale à ses deux fils, Pierre, né en 1761, et Firmin, de trois ans son cadet.

Pierre et Firmin vont se répartir les rôles : à Pierre l’imprimerie et le travail d’édition, à Firmin le travail de création et de fonderie des caractères.

En 1789, l’entreprise Didot est proche du pouvoir en place, comme on le voit. Mais la Révolution qui arrive ne va pas lui nuire : l’Etat utilisera ses compétences incontournables pour l’émission des assignats, ce qui confortera la prospérité de l’imprimeur.

Pierre Didot, « l’aîné », comme il se nomme rapidement, a des ambitions pour l’imprimerie. Il poursuit les Collections prestigieuses de son père, et met rapidement en chantier de nouveaux projets, qui sont bien dans l’air du temps.

L’époque a changé, depuis quelques années. Les découvertes de Pompéï ont suscité un intérêt, un engouement pour l’Antiquité. La Révolution naissante va conforter cette vogue, par rapprochement avec les Républiques Romaine et Grecques. Les vertus antiques sont magnifiées : l’époque veut des Héros et se cherche des modèles dans les auteurs anciens, mais également dans les grands tragédiens modernes, Racine en tête.

L’iconographie suit le mouvement : le néo classicisme triomphe, les décors sont antiques, les poses nobles, la douceur et le naturel des peintres et illustrateurs du siècle passé sont abandonnés. Le peintre qui domine à ce moment est Jacques-Louis David, avec des œuvres monumentales, comme « le Serment des Horaces », en 1785, ou le projet pour « le Serment du Jeu de Paume ».

A partir de 1791, Pierre Didot conçoit une nouvelle Collection ambitieuse. Il s’agira des œuvres d’auteurs antiques et modernes, illustrés par les meilleurs artistes du moment, dans un format monumental : l’in-folio.

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Gravure de Mathieu d’après Girodet, pour Andromaque, de Racine, Acte I, scène II, détail.

Pour l’illustration de cette Collection, il demande naturellement l’assistance de David. Mais celui-ci n’apparaîtra pas, son nom ne sera jamais cité, peut-être parce que l’illustration n’est pas un genre noble. Sa participation sera pourtant importante : il choisit parmi ses élèves ceux qui participeront au projet, suit attentivement les étapes des réalisations, participe lui-même, en fournissant certains dessins, qu’il fait signer d’un de ses élèves, en retouchant, voire refaisant certaines compositions jugées (par lui) trop faibles, à chaque étape, en écartant certains des artistes qui ne lui plaisent plus.

Le projet est de longue haleine, en effet Pierre Didot vise la perfection en tous points : correction du texte, correction de la typographie, caractères, illustrations. Son frère Firmin gravera de nouveaux caractères, plusieurs fois, pour ces éditions. David corrigera lui-même les dessins. Tout ceci est très onéreux, et prend beaucoup de temps. Le tirage sera très restreint, suivant l’habitude des Didot, mise en œuvre notamment sur la Collection du Dauphin.

Le premier auteur publié sera Virgile, en latin, publié seulement en 1798. Il s’agit de : Publius Virgilius Maro. Bucolica, Georgica, et Aeneis. Parisiis, in Aedibus Palatinis, 1798, Reip. VI., Excudebam etrus Didot, natu major (Paris, Imprimé au Louvre par P. Didot Aîné, 1798, An VI de la République), illustré par 23 estampes d’après les desseins de Gérard et  Girodet, peintres. Le tirage est limité à 250 exemplaires, signés et numérotés à la main par Pierre Didot, en dernière page. Le prix est de 900 francs pour les cent premiers exemplaires, gravures avant la lettre, et de 600 francs pour les cent cinquante exemplaires suivants, avec les gravures avec la lettre. Ce livre ne contient « aucune faute typographique, si ce n’est un J dont le point manque » (Auguste Vitu).

600 francs : cette somme est considérable pour l’époque, l’équivalent de deux années de salaire d’un ouvrier, de plusieurs mois pour un officier.

L’adresse porte : « imprimé au Louvre ». En effet, l’année précédente, le ministre de l’Intérieur, François de Neufchateau, pour encourager Pierre Didot dans cette entreprise, lui a permis de s’installer dans les locaux libérés par l’Imprimerie royale. Cette adresse donnera son nom à cette Collection. Un premier ouvrage a paru cette année-là, portant cette adresse : les Amours de Psyché et Cupidon, suivies d’Adonis, poème, format in-4°, « orné de gravures d’après les desseins de Gérard, peintre ». Il semble bien que certains de ces dessins puissent être attribués à David, toujours dans l’ombre.

La publication du Virgile donna lieu à une présentation lors d’une séance à l’Institut, auquel deux exemplaires « tirés à part » furent offerts, et à un rapport, le 5 ventôse an VI, par Armand-Gaston Camus :

« Le Virgile est d’un caractère plus pur que tout ce que nous avons vu. On croirait impossible d’imaginer mieux, si Didot lui-même n’annonçait qu’il espère faire un pas au-delà dans l’édition du Racine qu’il projette ».

L’année suivante, 1799, voit la parution du second ouvrage de la Collection : les œuvres d’Horace, toujours en latin : Quintus Horatius Flaccus, Opera omnia, Parisiis, in aedibus Paltinis scientiarum et artium ; excudebat Petrus Didot natu major, un volume in-folio, orné de 12 vignettes d’après les dessins de Percier. Le tirage est également de deux cent cinquante exemplaires, dont les cent premiers ont les gravures avant la lettre. Deux exemplaires sur sont été imprimés sur peau de vélin. L’un d’eux, avec les dessins de Percier, provenant de la bibliothèque de Junot, a été adjugé 83650 Livres frais compris par Christies le 13 juin 2002 à Londres.

La collection sera poursuivie par les Œuvres de Racine, en 1801, puis les Fables de La Fontaine, qui paraîtront en 1802, en deux tomes, illustrées de douze vignettes d’après les dessins de Percier, ferment la marche. Didot quittera le Louvre en 1805.

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Racine, frontispice, gravure avec la lettre.

Voici l’annonce du Racine dans l’Annuaire de la librairie :

« Œuvres de Jean Racine, imprimées sur pap. Vélin, à 250 exemplaires, numérotés et signés, et ornés de 57 Estampes. Trois volumes grand in-fol., divisés en trois livraisons. – De l’Imprimerie de Pierre Didot l’aîné. – 1ere Livraison, composée du 1er volume, dédié au Premier Consul Bonaparte, portant pour titre :

Oeuvres de Jean Racine. Tome premier. – A Paris, de l’Imprimerie de Pierre Didot l’aîné, au Palais National des Sciences et des Arts. An IX ; M.DCCCI.

Volume grand in-fol., de VIII pag. (titre et faux-titre, dédicace et avis de l’imprimeur au lecteur), et de 467 pag. de texte ; orné de 24 estampes, dont une servant de frontispice, 5 pour la Thébaïde, 5 pour Alexandre, 5 pour Andromaque, 3 pour les Plaideurs, et 5 pour Britannicus ; même suite des pièces contenues dans ce volume.

Chacune des pièces offrira une estampe par chaque acte ; ce qui fera monter la totalité à cinquante-sept, en y comprenant le frontispice. Les Dessins de chaque pièce sont tous de la composition d’un même Auteur ; de sorte que l’ensemble de l’ouvrage produira, sans bizarrerie, une variété piquante. Ainsi, pour le Tom. 1er, la Thébaïde a été composée en son entier par Moitte, sculpteur ; Alexandre, par Gérard, peintre ; Andromaque, par Girodet, peintre ; Britannicus, par Chaudet, sculpteur ; les Plaideurs par Taunay, peintre.

Pour le Tom. 2d : Bérénice, par Sérangeli ; Bajazet, par Gérard ; Mithridate, par Peyron ; Iphigénie, par Gérard ; Phèdre, par Girodet, peintre.

Pour le 3e Vol. les Dessins d’Esther et d’Athalie sont de la composition de Chaudet, sculpteur.

A l’égard des caractères, gravés par Firmin Didot, ils ont encore quelque supériorité sur ceux employés dans le Virgile et l’Horace, in-fol. déjà publiés, qui forment les 2 premiers vol. de cette Collection.

Le papier de la fabrique de Montgolfier d’Annonai, a plus d’éclat que celui du Virgile et de l’Horace.

La 1ere Livraison, composée du 1er vol. a été mise en vente vers la fin de l’an 9 ; la IIe, composée du 3e vol., paroîtra six mois après la première ; et la IIIe et dernière, composée du 2d vol., six mois environ après la seconde.

On paie la totalité de l’Ouvrage, en recevant la 1ere Livraison ou le 1er vol. ; et le prix est de 1200 fr. pour l’exemplaire avec figures après la lettre, et de 1800 fr. avec figures avant la lettre, dont on a tiré 100 exemplaires. On remet aux Souscripteurs un bon pour retirer les deux autres Livraisons à mesure qu’elles paroîtront, sans qu’ils aient rien à payer de plus.

A la publication de la IIe Livraison ou du 3e vol., l’exemplaire avec figures après la lettre sera irrévocablement fixé à 1500 fr., et à 2250 fr. avec figures avant la lettre.

Lors de la 3e et dernière Livraison, ou à la publication du 2d vol., l’exemplaire sera de 1800 fr. avec figures après la lettre, et de 2700 fr. avec figures avant la lettre. »

Trois volumes in-folio dont le prix peut atteindre 2700 francs ! C’est le traitement annuel d’un officier, plusieurs années de revenus de la plus grande partie de la population !

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Page de titre.

Cette édition des Œuvres de Racine présente bien sûr toutes les pièces de théâtre, par ordre chronologique, qui forment les deux premiers tomes. Le troisième tome renferme les deux pièces chrétiennes : Esther et Athalie,  auxquelles sont joints d’autres écrits (« œuvres diverses en vers et en prose ») :

  •  la Nymphe de la Seine à la reine, ode ;
  •  le Renommée aux Muses ;
  •  Idylle sur la Paix ;
  •  Epigrammes ;
  •  Hymnes traduites du Bréviaire romain ;
  •  Cantiques spirituels ;
  •  Plan du premier acte d’Iphigénie en Tauride ;
  •  Premiere lettre à l’auteur des Hérésies imaginaires et des deux Visionnaires ;
  •  Seconde lettre en réponse à celles de MM. Dubois et Barbier d’Aucourt ;
  •  Discours prononcé à l’Académie françoise, à la réception de M. l’abbé Colbert ;
  •  Discours prononcé à l’Académie françoise, à la réception de MM. T. Corneille et Bergeret ;
  •  Extrait du Traité de Lucien, intitulé : Comment il faut écrire l’Histoire ;
  •  Fragments historiques ;
  •  Réflexions pieuses sur quelques passages de l’Écriture-Sainte ;
  •  Ouvrages attribués à M. Racine :
  •  Discours prononcé à la tête du Clergé, par M. l’abbé Colbert, coadjuteur de Rouen ;
  •  Relation de ce qui s’est passé au siege de Namur.

Il ne s’agit donc pas des Œuvres complètes de Racine, il manque notamment l’Abrégé de l’Histoire de Port-Royal. Ce n’est pas une édition savante : le texte est présenté avec les préfaces de l’auteur, mais sans notes ni texte de présentation.

On note dans cette liste une apparente faute d’orthographe, qui pourrait choquer dans un ouvrage d’une telle ambition : « Premiere » est écrit sans accent grave. Mais c’est volontaire : Pierre Didot a la volonté de réformer l’orthographe, et met ses idées en application. De ce fait, dans cet ouvrage ne figure aucun accent grave… Ses réflexions sur le sujet déboucheront quelques années plus tard sur la création d’un nouvel accent, l’accent « moyen », intermédiaire entre l’accent grave et l’accent aigu, symbolisé par un trait vertical. Mais cette innovation n’aura pas de postérité.

Ici, Firmin Didot, qui a gravé les caractères, a poussé la recherche de la perfection à son terme. « Lorsqu’on regarde une page composée en Didot, le gris typographique exprime une sorte de légèreté, de simplicité qui lui est bien particulière. Cela tient à ce que chaque lettre possède, par elle-même, ses qualités. Elle le doit à l’excellence du rapport entre les pleins et les déliés, à l’exacte verticalité des fûts, à l’exacte horizontalité des empattements et aux prolongements horizontaux donnés aux attaques. » (Yves Perrousseaux, Histoire de l’écriture typographique).

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extrait de « l’imprimeur au lecteur ».

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exemple de la typographie. Extrait de la « seconde lettre … »

Avec ce projet démesuré, Pierre Didot frappe les esprits. Les promesses de parution ne seront d’ailleurs pas tenues : la dernière livraison sera effectuée en 1805. Mais ce petit souci n’a pas d’influence sur la réception de l’ouvrage. A l’exposition nationale de 1806, il est proclamé « la plus parfaite production typographique de tous les pays et de tous les âges », jugement confirmé par le jury de l’Exposition universelle de Londres en 1851.

Pierre Didot n’a rien ménagé pour s’assurer le succès. Publié peu après la Paix de Lunéville, le 20 pluviôse an IX (9 février 1801), qui doit apporter enfin la paix en France, l’ouvrage est dédié au général Bonaparte, Premier Consul, auquel Pierre Didot s’adresse directement :

Précurseur de la paix, que l’on doit à tes armes,
ce fruit des arts naquit dans le sein des alarmes :
si, digne de Racine, il l’est encor de toi,
quelqu’un de vos lauriers s’abaissera sur moi.
de vos noms réunis, Enfant de la Victoire,
La France avec orgueil contemplera la gloire:
Ses destins sont remplis; le favori de Mars
Dépose ses lauriers dans le temple des Arts.
Oui, préside aux travaux, anime l’industrie;
Fais d’un nouvel éclat rayonner ma patrie;
Et puissent tes exploits, qu’admire l’univers,
Etre un jour consacrés par d’aussi nobles vers !

Habilement, il s’associe au Héros du jour, Bonaparte, et à l’auteur célébré, Racine.

L’avis de l’imprimeur au lecteur lui permet ensuite d’exalter son travail. Il met en avant les grands mérites des artistes, qui ont fourni les dessins « commencés l’an 1er de la république » (soit huit années plus tôt !), celui de son frère Firmin, qui a gravé et fondu les caractères, spécialement pour cette édition, celui du citoyen Montgolfier, dont la fabrique fournit le papier,  celui des typographes, et le sien propre :

Si, au milieu des secousses inséparables d’une révolution, et toujours affligeantes pour les arts, j’ai pu amener à une heureuse fin l’ensemble de cette édition remarquable, il ne m’a fallu rien moins qu’une constance inaltérable et un désintéressement total, joints au désir ardent d’élever à la gloire de Racine un monument typographique qui devînt pour ainsi dire national. Elle paroit enfin sous les plus heureux auspices, accueillie par la paix, et décorée du nom immortel du héros qui en a agréé l’hommage.

Elever un monument : Pierre Didot y est parvenu. 3 volumes in-folio, d’un poids de 21 kilos, ornés de 57 gravures hors-texte (seul le Théâtre est illustré, d’une planche par acte), d’un style néo-classique affirmé, exaltant l’héroïsme des personnages, fournis par les artistes du moment, élèves de David : Taunay, Girodet, Gérard, Serangeli. Prudhon en a dessiné le frontispice. La présence de sculpteurs parmi les dessinateurs retenus pourrait surprendre : mais pour être un bon sculpteur, il faut bien sûr maîtriser le dessin.

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Gravure de Massard d’après Girodet, pour Phèdre, Acte V, scène VII, gravure avec la lettre. Vente Binoche du 11 novembre 2012.

Cet ensemble de gravures constitue l’apogée du néo-classicisme. On exalte les vertus héroïques, les pauses, théâtrales par nature, sont exacerbées, le ton est sérieux. L’époque n’est pas à la grâce ni à la nonchalance… La délicatesse et la joie de vivre présentes dans les belles vignettes du XVIIIe siècle sont loin !

Une seule pièce de Racine permet de s’échapper un peu de cette atmosphère martiale, sa seule comédie : Les Plaideurs, qui sera illustrée par Taunay.

Ce genre évoluera très vite, et les pauses outrées persisteront, mais au service de l’expression des sentiments : le romantisme n’est pas loin.

Les dessinateurs choisis par David et Pierre Didot sont homogènes :

Jean-François Pierre Peyron (1744-1814), peintre, élève de Lagrenée, illustre Mithridate (tome 2), soit 5 dessins.

07_peyron_mithridate_acte5_scene2 gravure de Langlois d’après Peyron, Mithridate, acte V scène II.

Jean-Guillaume Moitte (1746-1810), sculpteur, élève de Pigalle et Lemoyne, illustre la Thébaïde (tome 1), soit 5 dessins.

08_moitte_thebaide_acte5_scene6 gravure de Blot d’après Moitte, la Thébaïde, acte V scène VI.

Nicolas-Antoine Taunay (1755-1830), peintre, élève de David, illustre Les Plaideurs (tome 1), et fournit donc seulement 3 dessins.

09_taunay_plaideurs_acte2_scene4gravure de Duval d’après Taunay, Les Plaideurs, acte II, scène IV, gravure avec la lettre.

Pierre Paul Prudhon (1758-1823), peintre, concurrent de David, dessine le frontispice.

10_prudhon_frontispice_avant_lettre gravure de Marais, d’après Prud’hon, frontispice, gravure avant la lettre.

Gioacchino Serangeli (1758-1852), peintre italien, venu à Paris en 1790, élève de David, illustre Bérénice (tome 2), soit 5 dessins.

11_serangeli_berenice_acte3_scene3 gravure de Massard d’après Serangeli, Bérénice, acte III scène III.

Antoine-Denis Chaudet (1763-1810), sculpteur, Prix de Rome en 1784, membre de l’Académie de peinture et de sculpture en 1789, illustre Britannicus (tome1), Esther et Athalie (tome 3), et fournit donc 13 dessins.

12_chaudet_athalie_acte5_scene7 gravure de Girardet d’après Chaudet, Athalie, acte V scène VII.

13_chaudet_esther_acte3_scene4 gravure de Coiny d’après Chaudet, Esther, Acte III, scène IV.

14_chaudet_britannicus_acte1_scene3 gravure de Glairon-Mondet d’après Chaudet, Britannicus, acte I scène III.

Anne-Louis Girodet, plus tard Girodet-Trioson, du nom de son père adoptif, (1767-1824), peintre, élève de David, illustre Andromaque (tome 1) et Phèdre (tome 2), soit 10 dessins.

François Pascal Simon Gérard (1770-1837), (créé baron en 1819) peintre, élève de David, illustre Alexandre (tome 1), Bajazet et Iphigénie (tome 2), soit 15 dessins.

15_Gerard_alexandre_acte2_scene2gravure de Le Villain d’après Gérard, Alexandre, acte II scène II.

16_gerard_bajazet_acte5_scene11 gravure de Fischer d’après Gérard, Bajazet, acte V scène XI.

17_gerard_iphigenie_acte1_scene4 gravure de Girardet et Massard d’après Gérard, Iphigénie, Acte 1 scène IV.

Ce sont tous des artistes académiques, au métier classique, la plupart ont séjourné à l’académie de Rome, et sont membres de l’Académie de peinture. On note que les plus jeunes (Gérard a 31 ans, Girodet  34 ans) sont également ceux qui ont le plus été sollicités, et à qui on a confié les pièces les plus importantes : Andromaque, Phèdre, par exemple.

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gravure de Girardet d’après Girodet, pour Andromaque, Acte IV, scène V, détail.

Les planches existent en deux états : avant la lettre et avec la lettre. Pour le frontispice, cela concerne le texte du cartouche. Pour les gravures suivantes, cela cache un petit piège : les gravures « avant la lettre » comportent une partie du texte : le nom de la pièce, l’acte et la scène. Le texte omis correspond au dialogue illustré.

Des réductions des planches seront utilisées pour des éditions moins onéreuses, de format réduit, notamment une édition en 3 volumes in-8°, publiée en 1816. Ces réductions « sont moins estimées ».

Matériellement, l’ouvrage se présente ainsi :

–          Tome 1 :  [4] ff., 466-[2] pp.,  avec le faux-titre, le frontispice, la page de titre, la dédicace au Premier Consul, la page de « L’imprimeur au lecteur », puis les 5 premières pièces de théâtre : la Thébaïde, Alexandre, Andromaque, les Plaideurs, Britannicus, puis la page de justification, au verso du sommaire. Le tome contient, outre le frontispice, 23 gravures (une par acte, soit 3 pour les Plaideurs et 5 pour les autres pièces).

–          Tome 2 : [4]-500-[2] pp., avec les 4 pièces de théâtre suivantes : Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie, Phèdre. Le tome contient 25 gravures (une par acte, soit 5 par pièce de théâtre).

–          Tome 3 : [4]-416 pp, avec les deux dernières pièces : Esther et Athalie, suivies des autres écrits de Racine. Le tome contient 8 gravures (3 pour Esther et 5 pour Athalie, toutes d’après les dessins de Chaudet.

C’est un format in-folio, avec deux feuilles par cahier, de 51 cm x 37 cm environ, d’un poids total de 21 kilos.

Le tirage annoncé est de 250 exemplaires numérotés et signés. A ces exemplaires il faut rajouter l’exemplaire de Firmin Didot, sur peau de vélin, qui contient, outre les gravures avant la lettre, tous les dessins. Firmin Didot tentera de le vendre 32000 francs en 1811. Après un passage en Angleterre, il reviendra en France (à la Bibliothèque Nationale).

A ces 251 exemplaires, il faut ajouter quelques exemplaires non numérotés mais marqués « exemplaire unique » : pour l’Institut, la bibliothèque Mazarine,  la Bibliothèque nationale. Il s’agit sans doute d’une sorte de dépôt légal.

L’ouvrage servira de cadeau officiel, comme notamment l’exemplaire offert en 1806 à Charles-Louis de Vincent,  relié aux armes de l’Empereur, vendu 62000 euros le 7 décembre 2008 par Osenat. Il est relié par Bradel en plein maroquin à long grain cerise, avec doublures et gardes de soie bleu ciel.

L’ouvrage était semble-t-il fourni en cartonnage de papier vélin, avec gardes de soie bleue. Mais ce livre au prix pour le moins élevé s’écoulera difficilement. Il semble que les exemplaires non vendus n’aient pas été numérotés ni signés. Les planches correspondantes ont pu être vendues à part, à des marchands qui les ont vendues au détail.

Des exemplaires encore en magasin ont ensuite été vendus, avec ou sans les planches correspondantes. Ces exemplaires n’ont pas été numérotés ni signés.

Plus tard, vers 1825-1830, des retirages des planches ont été effectués, ce qui a permis de réassortir des volumes de texte seul.

Dans certains cas, il a été apposé, sur certains de ces exemplaires, une signature et une numérotation apocryphes.

19_signature_mobysnewt_seuleSignature (certainement exacte) de l’exemplaire en vente à la librairie Moby’s newt.

Nous trouvons donc actuellement de nombreuses configurations.

Certains exemplaires sont reliés en maroquin rouge, aux armes de l’empereur, avec gardes de soie bleue. Ils font partie des cent premiers exemplaires, avec les planches avant la lettre. Il s’agit certainement de cadeaux officiels, comme l’exemplaire Vincent, ou l’exemplaire du Roi d’Espagne, à la Bibliotheca Real de Madrid, ou encore l’exemplaire passé en vente le 6 décembre 2006 chez Sotheby’s, adjugé 62400 euros.

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exemplaire Sotheby’s, le 6 décembre 2006.

Des exemplaires en reliure le plus souvent d’époque, signés et numérotés, avec les gravures dans l’état correspondant à la numérotation. Cette dernière permet dans certains cas de suivre les exemplaires : celui de la Bédoyère, numéroté 61, en demi-reliure de Thouvenin, se trouve maintenant à la Morgan Library.

Il existe un exemplaire avec les gravures avant la lettre et avec les gravures avec la lettre. Il est dans une reliure de Canape datée de 1912, sans les gardes de soie bleue. Cet exemplaire, qui pourrait être un exemplaire normal dans lequel un retirage des gravures aurait été inséré postérieurement, est en vente à la librairie Moby’s newt de New York.

Des exemplaires sans numérotation, avec les gravures le plus souvent avec la lettre, et le frontispice avant la lettre. Ces exemplaires sont généralement recouverts d’une reliure plus récente (fin XIXe). D’origine moins noble que les précédents, ils sont moins cotés, comme l’exemplaire vendu le 28 mai 2009 par Alde, en demi-vélin à coins, adjugé 2200 euros.

Des séries de gravures seules, avec la lettre, et le frontispice avant la lettre, comme par exemple le lot vendu le 9 novembre 2012 chez Binoche et Giquello, adjugé 600 euros.

Comme on le voit, l’écart de prix entre le « courant » et l’exceptionnel est important : un rapport de 1 à 100… mais même en modeste condition, tenir un exemplaire de cette édition, c’est saisir un moment de l’histoire de la bibliophilie : l’édition du Louvre !

Paul et Virginie, 1806, Didot

La luxueuse édition de 1806 du Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre.


Page de titre de l’édition de 1806 de Paul et Virginie

Les éditions de Paul et Virginie ne se comptent plus, c’est le best-seller de l’époque. Parmi ces éditions, la plus fameuse est l’édition Curmer de 1838. Il s’agit d’une édition destinée à un large public. Son tirage a atteint les 10 000 exemplaires…

Mais avant celle-ci, une édition luxueuse avait été éditée par Didot, en 1806. Cette édition est l’inverse de l’édition Curmer, à beaucoup de points de vue : peu d’illustrations, grand format, tirage plus limité, prix plus élevé.


Première page du texte de l’édition de 1806 de Paul et Virginie

Certaines gravures de cette édition sont célèbres, principalement la fameuse gravure du Naufrage de Virginie, par Prudhon. Mais cette célébrité a l’inconvénient de masquer les autres gravures, qui ne sont pourtant pas sans intérêt. Ces gravures étant en nombre réduit, il est facile de les publier intégralement.

Dans cette édition, le roman a été précédé d’un préambule, par Bernardin de Saint-Pierre, préambule très bavard (68 pages !) mais qui a le mérite de revenir sur la création des gravures, et sur certains détails matériels de l’édition, qui ne sont pas sans intérêt. On peut le compléter par le texte du prospectus de souscription.

Extraits du PRÉAMBULE, par Bernardin de Saint-Pierre.


Dernière page de l’édition de 1806 de Paul et Virginie

Voici l’édition in-4° de Paul et Virginie que j’ai proposée par souscription. Elle a été imprimée chez P. Didot l’aîné, sur papier vélin d’Essonnes. Je l’ai enrichie de six planches dessinées et gravées par les plus grands maîtres, et j’y ai mis en tête mon portrait, que mes amis me demandaient depuis longtemps.

Les figures de cette édition sont au nombre de sept. J’en ai donné les programmes. La première, qui est au frontispice, est mon portrait. Les six autres sont tirées de Paul et Virginie, et représentent les principales époques de leur vie, depuis leur naissance jusqu’à leur mort.


Portrait-frontispice de Bernardin de Saint-Pierre

Mon portrait est tiré d’après moi, à mon âge actuel de soixante-sept ans. Je l’ai fait dessiner et graver sur les demandes réitérées de mes amis. On y lit mon nom au bas en caractères romains, avec les simples initiales de mes deux premiers prénoms : Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre. J’observerai que dans l’ordre naturel de mes prénoms, Bernardin était le second, et Henri le troisième. Mais cet ordre ayant été changé, par hasard, au titre de la première édition de mes Études, Henri s’y est trouvé le second, et Bernardin le troisième. J’ai eu beau réclamer leur ancien ordre, le public n’a plus voulu s’y conformer. Il en est résulté que beaucoup de personnes croient que Bernardin de Saint-Pierre est mon nom propre. J’ai cru devoir moi-même obéir à la volonté générale, en les signant quelquefois tous deux ensemble. Cette observation peut paraître frivole ; mais j’y attache de l’importance, parce qu’il me semble que le public, en ajoutant un nouveau nom à mon nom de famille, m’a en quelque sorte adopté.

Au-dessous du portrait on voit dans des nuages le globe de la terre en équilibre sur ses pôles couverts de deux océans rayonnants de glaces. Il a le soleil à son équateur ; et en lui présentant tour à tour les sommets glacés de ses deux hémisphères, il en varie deux fois par an les pondérations, les courants, et les saisons. Cette devise, que j’ai fait graver sur mon cachet, a une légende qui peut aussi bien s’appliquer aux lois morales de la nature qu’à ses lois physiques : Stat in medio virtus, librata contrariis. « La vertu est stable au milieu, balancée par les contraires. »

Ce portrait, avec ses accessoires, a été dessiné au crayon noir par M. Lafitte, qui a remporté à l’Académie de peinture de Paris le grand prix de Rome, au commencement de notre révolution. On a de lui plusieurs ouvrages très estimés, entre autres un gladiateur expirant. Personne ne dessine avec plus de promptitude et d’exactitude. M. Ribault, élève de M. Ingouf, a gravé ce dessin, tout au burin, avec une fidélité qui rivalise celle du crayon de l’original. Il ne manque à ce jeune homme qu’une célébrité dont ses talents me paraissent bien dignes.


Enfance de Paul et Virginie, par Lafitte.

Le premier sujet de la pastorale a pour titre, Enfance de Paul et Virginie. On lit au-dessous ces paroles du texte, Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux. Madame de la Tour et Marguerite les tiennent sur leurs genoux, où ils se caressent mutuellement. Fidèle, leur chien, est endormi sous leur berceau. Près de lui est une poule entourée de ses poussins. La négresse Marie est en avant, sur un côté de la scène, occupée à tisser des paniers. On voit au loin Domingue, qui ensemence un champ ; et plus loin l’Habitant, leur voisin, qui arrive à la barrière. À droite et à gauche de ce tableau plein de vie sont les deux cases des deux amies. Près de l’une est un bananier, la plante du tabac, un cocotier qui sort de terre près d’une flaque d’eau, et d’autres accessoires rendus avec beaucoup de vérité. Au loin on découvre les montagnes pyramidales de l’Île de France, des Palmiers, et la mer. Ce paysage, ainsi que ses personnages remplis de suavité, est de M. Lafitte, qui a dessiné mon portrait. Il a été d’abord gravé à l’eau-forte par M. Dussault, qui excelle en ce genre de préparation, et gravé ensuite au burin relevé de pointillé par M. Bourgeois de la Richardière, jeune artiste qui, après avoir quitté ses premières études pour obéir à la voix de la patrie qui l’appelait aux armées, les a reprises avec une nouvelle vigueur. Il a gravé un grand portrait de l’empereur Napoléon Bonaparte, et plusieurs autres ouvrages goûtés du public.

J’ai dit que trois artistes, en comptant le dessinateur, avaient concouru à exécuter le sujet de cette première planche ; il y en a dans la suite où quatre et même plus ont mis la main. C’est un usage assez généralement adopté aujourd’hui par les graveurs les plus distingués. Ils prétendent qu’un sujet en est mieux traité lorsque ses diverses parties sont exécutées par divers artistes dont chacun excelle dans son genre. Ainsi l’entrepreneur en donne d’abord le sujet, et en fait faire le dessin ; il le livre ensuite à un graveur, qui en fait exécuter tour à tour l’eau-forte, le paysage, les figures, et met le tout en harmonie. Après quoi un graveur en lettres y met l’inscription. C’est aux connaisseurs à juger si ces procédés, de mains différentes, perfectionnent l’art. Ils ont été employés souvent par les grands maîtres en peinture, qui, à la vérité, entreprenaient d’immenses travaux, comme des galeries et des plafonds. Les graveurs disent, de leur côté, que les longs travaux du burin, dans un petit espace, ne demandent pas moins de temps que ceux du pinceau sur de larges voûtes et de vastes pans de mur. Les amateurs semblent de leur avis, car plusieurs recherchent les simples eaux-fortes, et les préfèrent quelquefois aux estampes finies. C’est par cette raison que j’en ai fait tirer un certain nombre d’exemplaires, comme je l’ai dit dans la feuille d’avertissement insérée dans cette édition. J’y ai même parlé de quatre autres sujets in-8° de Paul et Virginie, tirés sur in-4°, dessinés et gravés par M. Moreau le jeune, qu’on peut réunir dans le même exemplaire, attendu qu’ils représentent des événements différents.


Le passage du torrent, par Girodet.

La seconde planche a pour sujet Paul traversant un torrent, en portant Virginie sur ses épaules. Il a pour titre, Passage du torrent, et pour inscription ces paroles du texte, N’aie pas peur, je me sens bien fort avec toi.

Le fond représente les sites bouleversés des montagnes de l’Île de France où les rivières qui descendent de leurs sommets se précipitent en cascades. Ce fond âpre, rude et rocailleux, relève l’élégance, la grâce et la beauté des deux jeunes personnages qui sont sur le devant, dans la fleur d’une vigoureuse adolescence. Paul, au milieu des roches glissantes et des eaux tumultueuses, porte sur son dos Virginie tremblante. Il semble devenu plus léger de sa belle charge, et plus fort du danger qu’elle court. Il la rassure d’un sourire, contre la peur si bien exprimée dans l’attitude craintive de son amie, et dans ses yeux orbiculaires. La confiance de son amante, qui le presse de ses bras, semble naître ici, pour la première fois, du courage de l’amant ; et l’amour de l’amant, si bien rendu par ses tendres regards et son sourire, semble naître à son tour de la confiance de son amante.

On trouvera peut-être que ces deux charmantes figures sont un peu fortes, comparées avec quelques-unes de celles qui les suivent ; mais on doit considérer qu’elles sont plus rapprochées de l’oeil du spectateur. Qui ne voudrait voir la beauté de leurs proportions encore plus développées ? Aussi l’auteur se propose-t-il d’en faire un tableau grand comme nature. Ce sujet l’emportera, à mon avis, sur celui de l’amoureux Centaure, qui porte sur sa croupe, à travers un fleuve, la tremblante Déjanire. Comment le Guide a-t-il pu choisir pour sujet de son charmant pinceau un monstre composé de deux natures incompatibles ? Comment une bouche humaine pourrait-elle alimenter à la fois l’estomac d’un homme et celui d’un cheval ? Cependant on en supporte la vue sans peine, et même avec plaisir : tant l’autorité d’un grand nom et celle de l’habitude ont de pouvoir ! Elles nous font adopter, dès l’enfance, les plus étranges absurdités au physique et au moral, sans que nous soyons même tentés, dans le cours de la vie, d’y opposer notre raison. Je dois le beau dessin de M. Girodet à son amitié. Il m’en a fait présent. Il serait seul capable de lui faire une grande réputation, si elle n’était déjà florissante par le charme et la variété de ses conceptions. Il y réunit toujours les grâces naïves de la nature à l’étude sévère de l’antique. On reconnaît ici l’auteur des tableaux du bel Endymion endormi dans une forêt, éclairé de la lumière amoureuse de la déesse des nuits ; d’Hippocrate, refusant l’or et la pourpre du roi de Perse, qui voulait l’attirer à son service ; et de l’Apothéose de nos guerriers dans le palais d’Ossian. Je pense que le premier eût fait à Athènes le plus bel ornement du salon d’Aspasie ; que le second eût été placé sous le péristyle de quelque temple pour y servir à jamais d’exemple de patriotisme ; et qu’enfin le troisième eût été peint sur la voûte du Panthéon ; mais il occupe, chez nous, une place plus honorable dans le palais de l’empereur, l’illustre chef de nos héros. Le paysage de mon dessin a été gravé à l’eau-forte par M. Dussault, dont j’ai déjà parlé ; et le groupe des deux figures l’a été au pointillé et au burin par M. Roger, qui excelle dans ce genre. Il a bien voulu suspendre ses nombreux travaux pour s’occuper de celui-ci, si digne du burin d’un grand maître.

Arrivée de Mr de la Bourdonnais, par le Baron Gérard.

 

La troisième planche représente l’arrivée de M. de la Bourdonnais. Elle porte au titre, Arrivée de M. de la Bourdonnais ; et pour inscription, Voilà ce qui est destiné aux préparatifs du voyage de mademoiselle votre fille, de la part de sa tante. Cet illustre fondateur de la colonie française de l’Île de France arrive dans la cabane de madame de la Tour, où les deux familles sont rassemblées à l’heure du déjeuner. Il fait poser sur la table, par un de ses Noirs, un gros sac de piastres. À la vue du gouverneur, tous les personnages se lèvent, et toutes les physionomies changent. Il annonce à madame de la Tour que cet argent est destiné au départ prochain de sa fille. Madame de la Tour, tournée vers elle, lui propose d’en délibérer. Virginie et son ami Paul sont dans l’accablement ; Domingue, qui n’a jamais vu tant d’argent à la fois, en est dans l’admiration ; enfin jusqu’au chien Fidèle a son expression. Il flaire le gouverneur, qu’il n’a jamais vu, et témoigne par son attitude que cet étranger lui est suspect. J’observerai ici que la figure de M. de la Bourdonnais a le mérite particulier d’être ressemblante. Elle a été dessinée et retouchée d’après la gravure qui est à la tête des Mémoires de sa vie. Le dessin original de cette gravure a été fait par M. Gérard : on reconnaît dans cette composition la touche et le caractère de l’école de Rome où il est né. Mais ce qui m’intéresse encore davantage, je la dois à son amitié, ainsi que je dois la précédente à celle de son ami M. Girodet ; il a désiré concourir avec lui en talents et en témoignages de son estime à la beauté de mon édition. Ce dessin a été gravé à l’eau-forte, au burin, et au pointillé par M. Mécou, élève et ami de M. Roger, qui, n’ayant pu s’en charger lui-même, à cause de deux autres dessins qu’il gravait pour moi, n’a trouvé personne plus digne de sa confiance et de la mienne que M. Mécou, dont les talents sont déjà célèbres par plusieurs charmants sujets du Musée Impérial, très connus du public, entre autres par la jeune femme qui pare sa négresse.


Les Adieux de Paul et Virginie, par Moreau le jeune.

La quatrième planche représente la séparation de Paul et de Virginie ; on y lit pour titre, Adieux de Paul et de Virginie ; et pour épigraphe, ces paroles du texte, Je pars avec elle, rien ne pourra m’en détacher. La scène se passe au milieu d’une nuit éclairée de la pleine lune ; il y a une harmonie touchante de lumières et d’ombres qui se fait sentir jusqu’à l’entrée du port. Madame de la Tour se jette aux pieds de Paul au désespoir, qui saisit dans ses bras Virginie défaillante à la vue du vaisseau où elle doit s’embarquer pour l’Europe, et qu’elle aperçoit au loin dans le port, prêt à faire voile. Marguerite, mère de Paul, l’habitant et Marie, accourent hors d’eux-mêmes autour de ce groupe infortuné. Cette scène déchirante a été dessinée par M. Moreau le jeune, si connu par ses belles et nombreuses compositions qui enrichissent la gravure depuis longtemps : il composa en 1788 les quatre sujets de ma petite édition in-18. On peut voir en leur comparant celui-ci que l’âge joint à un travail assidu perfectionne le goût des artistes. Celui que M. Moreau m’a fourni est d’une chaleur et d’une harmonie qui surpassent peut-être tout ce qu’il a fait de plus beau dans ce genre.

Mais l’estime que je porte à ses talents m’engage à le prévenir que l’usage qu’il fait de la sépia dans ses dessins est peu favorable à leur durée : on sait que la sépia est une encre naturelle qui sert au poisson qui en porte le nom à échapper à ses ennemis. Il est mou et sans défense, mais au moindre danger il lance sept ou huit jets de sa liqueur ténébreuse, dont il s’environne comme d’un nuage, et qui le fait disparaître à la vue. Les artistes ont trouvé le moyen d’en faire usage dans les lavis ; ils en tirent des tons plus chauds et plus vaporeux que ceux de l’encre de la Chine. Mais soit qu’en Italie, d’où on nous l’apporte tout préparé, on y mêle quelque autre couleur pour le rendre plus roux ; soit qu’il soit naturellement fugace, il est certain que ces belles nuances ne sont pas de durée. J’en ai fait l’expérience dans les quatre dessins originaux de ma petite édition faite il y a dix-sept ans, dont il ne reste presque plus que le trait. Cette fugacité a été encore plus sensible dans mon dernier dessin. Cette nuit, où il n’y avait de blanc que le disque de la lune, est devenue, en moins d’un an, un pâle crépuscule : peut-être cet affaiblissement général de teintes a-t-il été produit par la négligence du graveur, qui a exposé ce dessin au soleil. Au reste, comme les couleurs à l’huile qu’emploie la peinture sont sujettes aux mêmes inconvénients, il faut plutôt en accuser l’art, qui ne peut atteindre aux procédés de la nature. Le noir du bois d’ébène dure des siècles exposé à l’air ; il en est de même des couleurs des plumes et des poils des animaux. Je me suis permis ici ces légères observations pour l’utilité générale des artistes et la gloire particulière de M. Moreau le jeune, dont les dessins sont dignes de passer à la postérité, ainsi que sa réputation. La gravure ne m’a pas donné moins d’embarras que le dessin original ; l’artiste qui avait entrepris de le graver a employé un procédé nouveau qui ne lui a pas réussi ; il m’a rendu, au bout d’un an, ma planche à peine commencée au tiers ; j’en ai été pour mes avances ; il a fallu chercher un autre artiste pour l’achever ; mais nul n’a voulu la continuer. Heureusement M. Roger m’a découvert un jeune graveur, M. Prot, plein de zèle et de talent, qui l’a recommencée, et l’a mise seul à l’eau-forte, au burin et au pointillé en six mois, dans l’état où on la voit aujourd’hui.


Naufrage de Virginie, par Prudhon.

La cinquième planche représente le naufrage de Virginie ; le titre en est au bas avec ces paroles du texte, Elle parut un ange qui prend son vol vers les cieux. On ne voit qu’une petite partie de la poupe et de la galerie du vaisseau le S. Géran ; mais il est aisé de voir à la solidité de ses membres et à la richesse de son architecture que c’est un gros vaisseau de la Compagnie française des Indes. Une lame monstrueuse, telle que sont celles des ouragans des grandes mers, s’engouffre dans le canal où il est mouillé, engloutit son avant, l’incline à bâbord, couvre tout son pont, et s’élevant par-dessus le couronnement de sa poupe, retombe dans la galerie dont elle emporte une partie de la balustrade. Les feux semblent animer ses eaux écumantes, et vous diriez que tout le vaisseau est dévoré par un incendie. Virginie en est environnée ; elle détourne les yeux de sa terre natale, dont les habitants lui témoignent d’impuissants regrets, et du malheureux Paul, qui nage en vain à son secours, prêt à succomber lui-même à l’excès de son désespoir, autant qu’à celui de la tempête. Elle porte une main pudique sur ses vêtements tourbillonnés par les vents en furie ; de l’autre, elle tient sur son coeur le portrait de son amant qu’elle ne doit plus revoir, et jette ses derniers regards vers le ciel, sa dernière espérance. Sa pudeur, son amour, son courage, sa figure céleste, font de ce magnifique dessin un chef-d’oeuvre achevé.

Comment M. Prud’hon a-t-il pu renfermer de si grands objets dans un si petit espace ? où a-t-il trouvé les modèles de ces mobiles et fugitifs effets que l’art ne peut poser, et dont la nature seule ne nous présente que de rapides images ; une vague en furie dans un ouragan, et une âme angélique dans une scène de désespoir ? Cette conception a trouvé ses expressions dans l’âme sensible, les ressouvenirs, et les talents supérieurs d’un artiste déjà très connu des gens de goût. À la fois dessinateur, graveur et peintre, on lui doit des enfants et des femmes remarquables par leur naïveté et leur grâce. Il exposa il y a quelques années au salon un grand tableau de la Vérité qui descend du ciel sur la terre ; mais, il faut l’avouer, sa figure quoique céleste n’y fut guère mieux accueillie du public que si elle y fût descendue en personne. Elle ne dut même, peut-être, qu’à l’indifférence des spectateurs de n’y être pas critiquée et persécutée. Cependant elle était toute nue, et aussi belle qu’une Vénus ; mais comme elle portait le nom de la Vérité, peu de gens s’en occupèrent. Si M. Prud’hon réussit par la pureté de ses crayons et l’élégance de ses formes à rendre des divinités, il intéresse encore davantage, selon moi, en représentant des mortelles. Ses femmes ont dans leurs proportions, leurs attitudes, et leurs physionomies riantes, un laisser-aller, un abandon, des grâces, un caractère de sexe inimitables : ses enfants potelés, naïfs, gais, sont dignes de leurs mères. Il est selon moi le La Fontaine des dessinateurs, et il a avec ce premier de nos poètes encore plus d’une ressemblance par sa modestie, sa fortune, et sa destinée. Puisse ce peu de lignes concourir à étendre sa réputation jusque dans les pays étrangers ! Son beau dessin y justifiera suffisamment mes éloges.

M. Roger, son élève et son ami, qui en a senti tout le mérite, a désiré le graver en entier ; il a voulu accroître sa réputation du dessin d’un maître qui l’avait si heureusement commencée, et lui rendre ainsi ce qu’il en avait reçu. Il a donc retardé de nouveau le cours de ses travaux ordinaires pour s’occuper entièrement du naufrage de Virginie. Sa planche a rendu toutes les beautés de l’original, autant qu’il est possible au burin de rendre toutes les nuances du pinceau. Je me trouve heureux d’avoir fait concourir à la célébrité de mon édition deux amis également modestes et également habiles dans leur genre ; mais il me semble que je suis plus redevable à M. Prud’hon, quoique je n’aie eu de lui qu’un seul dessin, parce que je lui dois d’avoir eu une seconde gravure de M. Roger.


Les tombeaux, par Isabey.

La sixième et dernière planche a pour titre, Les Tombeaux, et pour inscription, On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. Elle représente une allée de bambous qui conduit vers la mer ; elle est éclairée par les derniers rayons du soleil couchant : on aperçoit, entre quatre gerbes de ces bambous, trois tombes rustiques sur lesquelles sont écrits, deux à deux, les noms de la Tour et de Marguerite, de Virginie et de Paul, de Marie et de Domingue. On voit, un peu en avant de celle du milieu, le squelette d’un chien : c’est celui de Fidèle, qui est venu mourir de douleur, près de la tombe de Paul et de Virginie.

On n’aperçoit dans cette solitude aucun être vivant ; ici reposent à jamais, sous l’herbe, tous les personnages de cette histoire : les premiers jeux de l’heureuse enfance de Paul et de Virginie sur des genoux maternels les amours innocents de leur adolescence, les dons funestes de la fortune, leur cruelle séparation, leur réunion encore plus douloureuse, n’ont laissé près de leurs humbles tertres aucun monument de leur vie. On n’y voit ni inscriptions, ni bas-reliefs. L’art n’y a gravé que leurs simples noms, mais la nature y a placé, pour tous les hommes, de plus durables et de plus éloquents ressouvenirs. Ces roseaux gigantesques qui murmurent toujours, agités par les moindres vents, comme les faibles et orgueilleux mortels ; ces flots lointains qui viennent, l’un après l’autre, expirer sur le rivage, comme nos jours fugitifs sur celui de la vie ; ce vaste océan d’où ils sortent et retournent sans cesse, image de l’éternité, nous disent que le temps nous entraîne aussi vers elle.

Je dois le dessin de cette composition mélancolique et touchante à M. Isabey. Son amitié a voulu m’en faire un présent dont je m’honore. Je m’étais adressé à lui pour exécuter ce sujet, où il ne devait y avoir aucun personnage vivant ; et j’étais sûr d’avance qu’il réussirait par l’art particulier que je lui connais d’harmonier la lumière et les ombres, et d’en tirer des effets magiques. Il a réussi au-delà de mes espérances. Il a rendu les bambous avec la plus exacte vérité. Leur perspective fait illusion. Il est si connu et si estimé par ses portraits d’une ressemblance frappante, par ses grandes compositions, telles que Bonaparte passant ses gardes en revue, que ses ouvrages n’ont pas besoin de mes éloges. Celui-ci suffirait pour rendre mon édition célèbre.

L’eau-forte en a été faite par M. Pillement le jeune qui excelle, au jugement de tous les graveurs, à faire celle des paysages. Elle a été terminée au burin par M. Beauvinet, dont j’ai déjà parlé avec éloge. Il suffit de dire que l’auteur du dessin a été très satisfait de l’exécution de ces deux artistes.

M. Dien, imprimeur en taille-douce, qui m’a été indiqué par M. Roger, comme très recommandable par sa probité et son talent, a tiré toutes les feuilles de mes sept planches, en y comprenant le portrait. M. Dien, son frère, en a gravé la lettre.

Comme plusieurs de mes souscripteurs ont souscrit pour des exemplaires coloriés, les auteurs des dessins ont eu la complaisance de colorier chacun une épreuve de la gravure qui en était résultée pour servir de modèle. D’après eux M. Langlois, imprimeur dans ce genre, et si avantageusement connu par ses belles fleurs, en a mis les planches en couleur, et les a retouchées au pinceau.

M. Didot l’aîné, si célèbre par la beauté de ses éditions, en a imprimé le texte ; il en a revu les épreuves avec moi, et m’a aidé plus d’une fois de ses utiles observations.
Enfin M. Bradel en a cartonné et étiqueté les exemplaires.

On voit que je n’ai rien négligé pour enrichir et perfectionner cette édition. J’ai eu le bonheur d’y faire concourir une partie des plus fameux artistes de mon temps. Quoique la plupart aient diminué, par affection pour l’ouvrage et pour l’auteur, le prix ordinaire de leurs travaux, et que quelques-uns même m’aient fait présent de leurs dessins, je puis assurer que les seuls frais de dessins et de gravures me reviennent à plus de 11 000 livres. Chaque dessin m’en coûte 300 ; chaque planche gravée de Paul et Virginie 1 000 ; celle du portrait 2 400, sans les exemplaires à fournir. Si on y ajoute les frais de papier vélin, d’impression en taille-douce, de celle du texte, de celle des exemplaires coloriés, leur retouche au pinceau, la gravure en lettres, le cartonnage, etc., elle me coûte au moins 20 000 francs, sans les frais de vente. Je ne parle pas du temps, des courses, et des inquiétudes que m’ont coûtés à moi-même ces différents travaux, ainsi que des frais d’impression de ce préambule que je n’avais pas promis à mes souscripteurs : j’espère les avoir dédommagés, autant qu’il était en moi, de leur longue attente.

Je leur ai de mon côté beaucoup d’obligations ; ils sont venus d’eux-mêmes à mon secours, sans que j’en aie fait solliciter aucun. Comme souscripteurs ils sont en petit nombre, mais comme amis ils sont beaucoup. C’est avec leurs avances que j’ai commencé mon entreprise ; sans elles je ne l’eusse jamais osé. Ainsi je puis dire que c’est à elles que le public doit cette édition ; elles ne se montaient qu’à 4 500 livres, moitié du prix total des souscriptions que j’ai reçues ; elles m’ont porté bonheur. Quand elles ont cessé, j’ai pu y joindre, bientôt après, les 6 600 livres qui m’ont été offertes par un libraire. Ce qu’il y a de très remarquable, c’est que ces deux sommes réunies, qui font environ 11 000 livres, sont précisément ce que je devais payer pour frais de dessins, et de gravures.

Je suis entré dans ces détails pour remercier mes souscripteurs, leur donner quelque idée du prix des travaux des artistes, de l’embarras de mon entreprise ; et leur montrer qu’il y a une providence qui se manifeste aussi bien au milieu du désordre de nos sociétés que dans l’ordre de la nature.
Je venais de traverser des temps de révolution, de guerre, de procès, de banqueroute, de calomnies audacieuses, de persécutions sourdes, et d’anarchie en tout genre, lorsque Bonaparte prit en main le gouvernail de l’empire. Son premier soin fut de conjurer les vents ; il renferma ceux de l’opinion dans des outres, et les força de souffler dans ses voiles.

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Extrait du Prospectus

Cette édition proposée par souscription, il y a deux ans, se délivre actuellement chez l’auteur, à Paris, faubourg S.-Germain, rue de Belle-Chasse, n° 15. Elle a été imprimée chez P. DIDOT L’AINE, sur papier vélin d’Essone, ornée du portrait de l’auteur, et de six autres estampes, d’après les dessins de MM. LA FITTE, GIRODET, GERARD, MOREAU, PRUD-HON, et ISABEY. Les exemplaires coloriés ne pourront être livrés à MM. les Souscripteurs avant le mois d’avril prochain, à cause du retardement des gravures et du temps nécessaire pour les imprimer en couleur, et les terminer au pinceau. Les personnes qui désireront, à l’avenir, de semblables seront obligées d’en attendre la livraison deux mois après leurs demandes. Le prix des souscriptions étoit, pour chaque exemplaire in-4°, de trois louis après la lettre; de cinq louis avant la lettre; de dix louis colorié, et de deux louis en sus pour chacun des exemplaires in-folio. Maintenant que la vente est ouverte, chaque exemplaire de ces deux formats se paiera moitié en sus. L’in-4° avec la lettre 108 f.; avant la lettre, 180 francs; colorié, 360 fr., et 72 francs de plus pour chacun des exemplaires in-folio. On a tiré un très petit nombre d’eau-forte pour les amateurs : chaque exemplaire in-4° se paiera 36 fr. non compris le portrait; celui-ci à part, avant la lettre, 12 fr. Il y a de plus quatre gravures in-8° qui représentent les quatre sujets de l’édition in-18. On peut les insérer dans les exemplaires, en les tirant sur papier vélin de même grandeur. Elles ont été dessinées par MOREAU, et gravées sous son inspection. Elles sont avant la lettre. Elles seront payées 24 fr. in 4°, et 30 fr. in-folio. Les libriaires chargés de la vente, à Paris, sont MM. DIDOT L’AINE, rue du Pont de Lodi, N° 6, PLASSAN, rue de Vaugirard ; MERLIN, quai des Augustins, près le Pont-S.-Michel ; DETERVILLE, rue du Battoir. On trouvera chez eux les autres ouvrages de l’auteur, dont le prix et le texte n’ont point varié.