Doucet et la Société « les XX »

la Société « les XX » (et pas la Société des XX)… ce nom évoque quelque société secrète, on pense à une conjuration, un complot ? mais non, il s’agit simplement d’une association de bibliophiles, qui a comme principale caractéristique, comme son nom l’indique, d’être limitée à vingt membres.

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Cette société, fondée en 1897 par Pierre Dauze, présente d’autres singularités, que d’Eylac, dans un article du Bulletin du bibliophile, nous expose.

 

Article signé D’Eylac – bulletin du bibliophile et du bibliothècaire – 1902.

LA SOCIÉTÉ DES XX

Deux catalogues de ventes de livres ont révélé, en 1901, l’existence d’une Société qui, insoupçonnée du grand public, n’était guère connue, jusque-là, des bibliophiles eux-mêmes. L’époque de sa fondation remonte à 1897 ; elle s’appelle la « Société des XX ».  Pourquoi? Des gens qui ont le calembour facile ont insinué que, sans doute, le siège social était… à Bercy. Mais ce n’est pas ça ; la Société a reçu cette dénomination tout simplement parce qu’elle ne compte pas vingt et un membres, ni dix-neuf, mais vingt exactement, — moins que l’Académie Française et même moins que la Société des Bibliophiles François !

L’idée qui présida à son institution fut une idée neuve. Eh quoi? Etait-il donc possible de faire du neuf, alors que tant d’autres groupements correspondaient aux catégories diverses d’amateurs de livres, alors que les tenants de la vieille école, conservateurs de la tradition et épris du passé, s’assemblaient solennellement aux Bibliophiles François, — alors que les novateurs, moins soucieux de collectionner les beaux livres anciens que de faire des beaux livres modernes, avaient à leur disposition la Société des Amis des Livres, — alors que la Société des Bibliophiles Contemporains, celle des Bibliophiles Indépendants, celle des Cent Bibliophiles, que sais-je encore ? ouvraient leurs rangs aux adeptes de l’« art nouveau » et, au besoin, de l’art incohérent ?

Le problème consistant à trouver et à tracer un programme inédit semblait insoluble ; cependant il a été résolu. Le mérite de l’invention revint à notre confrère M. Pierre Dauze, directeur de la Revue Biblio-Iconographique. Il s’adressa à quelques amateurs, un tout petit nombre : « Nous ne serons pas nous-mêmes des éditeurs, leur dit-il, mais nous nous mettrons en rapport avec les éditeurs. — Lesquels ? — Tous, depuis ceux qui élaborent des publications d’art jusqu’à ceux qui lancent dans la grande circulation des volumes à trois francs cinquante ou même à un franc. — Fort bien ; et que leur proposerez-vous ? — Je commencerai par ne rien leur proposer du tout ; je m’informerai simplement des ouvrages en préparation chez eux ; puis, quand un ouvrage paraîtra devoir remplir les conditions requises pour présenter « un intérêt de curiosité, de nouveauté, d’originalité et de valeur intellectuelle « , je demanderai à l’éditeur de nous autoriser à en faire tirer pour nous vingt exemplaires, sur un papier à nous, avec couvertures spéciales, que nos adhérents recevront au prix de revient. »

Et M. Dauze, s’échauffant sur son idée avec une ardeur communicative, s’écriait : « Voyez-vous ce qui fût advenu si, au grand siècle, vingt amateurs se fussent rencontrés pour faire tirer à leur usage des exemplaires exceptionnels de l’édition originale du Cid, ou de celle du Misanthrope, ou de celle des Fables de La Fontaine, avec signatures autographes de Corneille, de Molière, de La Fontaine, — car nous prierons les auteurs adoptés par nous de signer nos exemplaires !»

Une seule objection fut produite : à supposer qu’un petit cénacle de ce genre eût existé au grand siècle, et qu’il eût ouvert son sein aux plus beaux esprits, et qu’il se fut honoré de l’adhésion de femmes telles que Mme de Sévigné, tout porte à croire que la Phèdre choisie eût été, non pas celle de Racine, mais celle de Pradon…

— « Raison de plus, riposta M. Dauze. On court des risques de se tromper ; c’est ce qui rendra l’expérience intéressante. Là où il n’y a pas de chances d’erreur, on n’a pas de mérite à deviner. Et quelle gloire pour les XX si, dans la supposition d’un nouveau Racine faisant une nouvelle Phèdre, ils ne se laissent pas influencer par les cabales ! i>

Telle était la conviction du promoteur qu’en peu de jours il réunit autour de lui les vingt compagnons, ou complices, désirés, qui sombreraient en sa compagnie si la chose tournait mal, ou se partageraient l’honneur en cas de réussite.

Les vingt audacieux — je fus l’un d’eux — ne se repentent pas.

Donc, voici cinq années déjà que la Société fonctionne.

Pierre Dauze n’a pas cessé d’en être le président et l’âme. Il a eu pour vice-président d’abord M. Georges Hugo, puis M. le Docteur E. Goubert. M. d’Anfreville en est le trésorier. Une bonne signature, celle de l’aimable M. d’Anfreville : on la lit sur les papiers bleus de la Banque de France.

La composition des XX n’est plus tout à fait celle du début, en 1897. Quelques désertions se sont produites ; mais les vides ont été aussitôt comblés, et rien ne montrera mieux la faveur qui s’attache à la Société que les noms des derniers venus : MM. A. Bordes, Brivois, Gallimard, Mariani, Barthou…

Une disposition très sage des Statuts ferme la porte aux éditeurs : il ne faut pas que la Société puisse être soupçonnée de subir l’influence de telle maison, ou simplement d’avoir des préférences pour elle. Les libraires sont pareillement exclus, afin que toute idée de spéculation soit écartée. Mais on a admis un relieur, M. Georges Canape, le successeur et continuateur de maîtres qui s’appelèrent Niédrée et Belz. L’Assemblée des sociétaires a voté des remerciements à M. Canape pour le soin et le goût avec lesquels il fait confectionner, chez lui, les cartonnages dans lesquels les exemplaires en feuilles sont livrés à ses collègues.

Quarante et un ouvrages, dans l’espace des cinq années écoulées, ont fait l’objet de tirages à vingt exemplaires, à la marque de la Société. Ces ouvrages sont signés des noms les plus variés et représentent les genres les plus opposés. On se rend compte que la Société a cherché dans toutes les voies, par la crainte de manquer la bonne et dans le désir de s’y engager. M. Paul Bourget, avec le Fantôme, coudoie tel poète décadent. M. Maurice Barrés voisine avec M. Catulle Mendès, M. le Vicomte Melchior de Vogué avec M. Pierre Louys. Il y en a pour tous les goûts. M. Léon Daudet figure dans la liste à côté de M. Anatole France. C’est tout dire.

Depuis quelque temps surtout, la Société, encouragée par la confiance de ses adhérents qui n’ont pas hésité à doubler le chiffre de leur cotisation annuelle, primitivement fixée à cent francs, a jeté son dévolu sur d’importantes publications artistiques que leur illustration assurait du succès. Ainsi elle compte dans sa collection La Bièvre, etc., de M. Huysmans, illustré par Lepère, les Contes de la Fileuse et Notre Ami Pierrot, de Jérôme Doucet, décorés par Garth-Jones et Louis Morin, les Œuvres choisies, de Willette, etc.

J’ai dit qu’en 1901 pour la première fois, les livres de la Société des XX ont subi le feu des enchères publiques.

Ce fut d’abord à la vente de M. Hartogh, qui eut lieu en Avril 1901 – ce fut ensuite à la vente Raisin, qui eut lieu en Décembre.

Cette vente-ci surtout fut intéressante pour qui veut apprécier le résultat. L’amateur avait eu soin de laisser ses exemplaires tels qu’il les avait reçus, dans leurs boites en carton. Un seul ouvrage, le Jardin des Supplices de M. Mirbeau, avait été, à sa demande, habillé par Canapé d’une très riche reliure mosaïquée ; il a dû à cette circonstance d’atteindre le prix de 361 fr. Mettons qu’il se fût vendu, non relié, 45 fr., comme chez M. Hartogh ; additionnons sous le bénéfice de cette réserve, le prix de cet ouvrage et ceux des quarante autres livres de la Société : nous trouvons un total d’environ 2.000 fr. ; or. M, Raisin avait, de 1897 à la fin de 1901, payé, comme sociétaire, des cotisations s’élevant ensemble à sept cent francs.

Espérons que la Société mettra quelque jour dans sa collection une Phèdre, la vraie, celle de Racine. En attendant, l’affaire est bonne et, de celte chasse amusante au chef-d’œuvre, on ne rentre pas bredouille.

 

On voit que l’activité a été intense : quarante livres, en cinq années, soit huit livres par an ; pour environ cent francs. Les livres étant des tirages à part, avec des singularités, par rapport aux tirages normaux du livre : le plus souvent, des couvertures spécifiques, mais cela peut inclure des papiers spéciaux, des dessins originaux, un format particulier – et un cartonnage spécifique, réalisé par Canape.

Exemples : livres de Jérôme Doucet.

L’article de D’Eylac (le baron de Claye) indique dans les premiers livres « de bibliophilie » retenus par la Société, deux ouvrages de Doucet : Les Contes de la Fileuse, publiés en 1901, et Mon ami Pierrot, publié en 1900. Un autre ouvrage, moins prestigieux, avait également été choisi, en 1900 : « trois lettres de femmes« .

Trois lettres de femmes.

Ce livre est décrit dans cet article. Ici, contrairement à la règle fixée, il ne s’agit pas d’un tirage particulier ; les vingt exemplaires tirés pour la Société sont sur Hollande, comme le tirage courant ; il n’y a pas de couverture particulière, pas de dessin inséré ; Jérôme Doucet signe bien les exemplaires.

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Les Contes de la Fileuse.

Ce livre est décrit ici. Le livre se présente sous un cartonnage (de Canape, donc), décoré ; sous ce cartonnage se trouvent :

  • le livre, tiré sur chine, broché ;
  • une suite complète de toutes les ornementations, sur chine, en feuille ;
  • le tirage de la couverture courante ;

 

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  • un dessin aquarellé, signé de Garth-jones.
  • le tirage de la couverture spéciale ;

 

La justification mentionne le tirage à vingt exemplaires, avec le timbre de la Société, qui figure également au dos du cartonnage.

Mon ami Pierrot.

Ce livre est décrit dans l’article sur Pierrot. Le livre est tiré sur Japon, avec deux suites, sur Chine et sur Japon, soit plus que les exemplaires de tête, tirés sur Japon avec une seule suite.

 

Il comporte deux couvertures supplémentaires, réalisées spécialement pour les XX, mais n’a semble-t-il pas de dessin original de Louis Morin.

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Les images sont issues de l’annonce publiée par la librairie Artgil, qui vend cet exemplaire (mai 2019).

Liste des membres.

Voici la liste des membres en 1898, telle que publiée par l’Almanach du Bibliophile :

  • M. Pierre Dauze, 10 boulevard Malesherbes, Président.
  • M. Georges Hugo, 15 rue de la Faisanderie, vice-président. C’est le petit-fils de Victor Hugo, père de Jean Hugo.
  • M. V. D’antreville, caissier principal de la Banque de France, trésorier-archiviste.

Membres :

  • Mme Juliette Adam, 150 boulevard Malesherbes.
  • Mme Léontine Arman de Caillavet, 12 avenue Hoche. C’est la maîtresse d’Anatole France.
  • S.A.I. le prince Roland Bonaparte, 10 avenue d’Iéna. C’est le père de Marie Bonaparte, petit-fils de Lucien Bonaparte.
  • M. Léon Bourgeois, député, 50 rue Pierre Charron.
  • M. Georges Cahen, 41 bis, rue de Châteaudun.
  • M. Georges Canape, 18 rue Visconti.
  • M.Raymond Claude-Lafontaine, 7 rue de la Tour-des-Dames.
  • le Baron de Claye, 52 bis, rue de Varenne. Il utilise d’Eylac comme pseudonyme.
  • M. E. Courtot, intendant du 5eme corps d’armée, à Orléans. Il s’agit de Alfred-Eugène Courtot, né en 1838, mort en 1914, intendant général, commandeur de la Légion d’Honneur.
  • Docteur Émile Goubert, 6 rue Baudin.
  • M. Hartogh, docteur en droit, 7 boulevard Pereire. Il s’agit de Louis Hartogh, dont une première  bibliothèque sera vendue en 1901 à Drouot – voir plus bas.
  • M. Charles Hemour, boulevard Truphème, à Marseille.
  • M. Adrien Lachenal, conseiller fédéral, à Berne. Né en 1849, mort en 1918, président de la Confédération en 1896.
  • M. Roger Marx, 105, rue de la Pompe. Critique d’art, né en 1859, mort en 1913.
  • M. Frédéric Raisin, avocat du Consulat de France, 30 rue du Rhône, à Genève. Né en 1851, mort en 1923, député au Grand Conseil et au Conseil des États, auteur et traducteur de poésies (source : IdRef).
  • M. Léon Schück, 1 place Saint-Férréol, à Marseille. né en 1857, mort en 1930, il est également membre des Cent Bibliophiles, du Livre d’Art et du Livre Contemporain.
  • M. Victor Souchon, agent général de la Société des Auteurs et Compositeurs de musique, 17 rue du Faubourg-Monmartre.

 

 

Article de Pierre Dauze – Revue Biblio-iconographique, 1901.

Comme on l’a vu dans l’article du Bulletin, en 1901, la bibliothèque de Louis Hartogh est vendue aux enchères à Drouot, avec un catalogue établi par Durel.

Voici la présentation de cette vente, par Pierre Dauze, dans la Revue Biblio-iconographique, qu’il dirige :

Encore un dernier mot pour attirer l’attention des collectionneurs de livres modernes, non sur une vente passée, mais sur une à venir. Nous voulons parler de celle de beaux livres modernes très bien reliés, éditions originales d’auteurs contemporains, et ouvrages enrichis d’aquarelles, composant la bibliothèque de M. Louis Hartogh. Cette bibliothèque présente la particularité de renfermer, en dehors de quelques beaux, livres rares, toute une série d’ouvrages sur grand papier, épuisés en librairie, recherchés depuis, mais qui verront, tout au moins pour une partie, le feu des enchères pour la première fois. Se trouve dans ce cas, la collection complète des tirages effectués pour la Société « Les XX » dont le propriétaire de cette bibliothèque faisait partie. Cette Société a été constituée, comme on le sait, en 1897, et, bien que dans ces cinq années, elle ait fait tirer successivement pour ses vingt membres une trentaine d’ouvrages, la plupart sur papier à son timbre, et en tout cas, toujours sur une sorte non mise dans le commerce numérotés et signés par les auteurs, ce sont les premiers qui, en condition régulière et parfaite, passent non seulement en vente publique, mais nous pouvons même dire en librairie. Chose curieuse, en effet, jusqu’ici aucun de ses membres passés ou présents ne s’est dessaisi d’un seul de ses livres, et comme plusieurs nouveaux venus aux « XX » paraissent désireux de se compléter, les enchères pourront, de ce fait, présenter un certain intérêt notamment celui de fixer une valeur absolument inconnue auparavant. La concurrence n’en sera que plus vive, si quelques amateurs non sociétaires, désirent également se procurer quelques-uns de ces trente numéros qui seront adjugés par MM. Delestre et Durel le 28 avril et les quatre jours suivants.

 

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