le peintre animalier Auguste Vimar

Dans un article publié par la Revue Illustrée le 1er mars 1904, Jérôme Doucet dresse le portrait de son ami le peintre animalier Auguste Vimar.

Cet article est assez inhabituel, par le ton, très familier (Doucet n’hésite pas à comparer Vimar à un chien !) et par sa forme : l’article est le fac-simile du texte autographe de Doucet, illustré par de nombreuses aquarelles de Vimar, le tout imprimé (comme pour les publications de luxe de la Revue) sur un papier couché de bonne qualité.

Voici cet article :

A. Vimar

vimar_lion1

D’aucuns prétendent que celui qui aime un animal tout particulièrement et l’admet à ses côtés dans la vie, en arrive peu à peu à ressembler à la bête préférée.
C’est ainsi qu’on voulut que Géricault _ connu généralement par son « Radeau de la Méduse » mais qui fut également l’auteur de tant de toiles, de dessins, de litographies où le Cheval pour la première fois fut copié _ sur nature_ eut un profil chevalin et qu’Eugène Delacroix fut doué d’une  tête léonine _ en sa qualité de maître peintre des tigres et des lions.
Vimar, lui _ aime toutes les bêtes_ c’est peut-être pour cela qu’il ne ressemble, absolument, à aucune_ si_ pourtant_ il est dévoué et sûr comme un Terre-neuve, il est fidèle et bon comme un bon chien. Et soit dit en passant combien est grande notre injustice vis-à-vis des toutous- combien maladroite notre manie des comparaisons.

vimar_chien
Il est chien, disons-nous, en parlant d’un être égoïste et avare et nous insultons gratuitement ainsi- une brave bête _ s’il en fut _  le toutou que d’aucuns- mieux avisés- ont déclaré être _ ce qu’il y avait de meilleur chez l’homme.
Au physique_ Vimar_ est un brave gars, _ grand, robuste, découplé, superbe ; il voudrait bien avec sa grande barbe blanche vous faire croire qu’il n’est plus jeune- mais toute son allure dément cette prétention, il est plus souple, plus fort, plus solide que nous tous_ il n’a pris à la vieillesse que ce qu’elle a de beau – la noblesse de l’attitude et la calme placidité.
Au moral_ être exquis_ ai-je déjà dit_ bon et fidèle, dévoué et franc_ j’ajouterai, érudit, intelligent, fin, lettré, un artiste_ et un vrai jusqu’au bout des doigts.
Vimar est à la fois un maître peintre et un dessinateur humoriste de premier ordre. C’est, qu’on le sache bien, un des meilleurs animaliers français et l’on peut s’attendre d’un jour à l’autre  à une grosse révélation sur son nom.
Hélas – nous avons déjà eu l’occasion de la dire à la Revue Illustrée.
La peinture_ l’Art, sont accaparés aujourd’hui surtout par la spéculation. Il faut pour consacrer les talents, les grosses cotes que les marchands font naître au feu des enchères (ventes réelles, ou factices, des grandes collections) sur les noms des peintres liés à eux par de déplorables traités.
Tel qui mourait hier de faim en ayant la bonne idée de laisser un paquet de titres_ je veux dire de toiles_ suffisant pour que la spéculation ait de quoi s’exercer se voit aujourd’hui vendu, tout mort. vingt, trente, quarante ou soixante mille.

vimar_tigres

Or voici que _ sans qu’on ait besoin de le tuer_ Vimar va prendre son tour. L’Amérique lasse peut-être d’avoir été découverte, s’est avisée de découvrir à son tour Vimar – On s’arrache là-bas ses chevaux, peintures un peu trop américaines, peut-être – à mon goût, avec leur perfection absolue, leur blaireautage impeccable – On se dispute ses chiens expressifs et vivants, et bientôt lui aussi connaîtra les tintements des écus aux grands jours de la salle Drouot.
Je le connais assez pour savoir qu’il résistera à cette désastreuse influence et qu’il repoussera les tentations dangereuses qui transforment si vite un artiste en un fabricant de toiles d’un genre _ en un débitant de carrés à l’huile d’un ton et d’un sujet imposés par les demandes de la clientèle.  Cependant je préfère le portraicturer avant la lettre_ avant qu’il ne soit tout-à-fait un grand homme.
Jusqu’à ce jour ce que l’on connaît de lui ce sont surtout ses dessins humouristiques, ses animaux étourdissants.
Il y a plus d’un demi-siècle, Paris fêtait J.J. Grandville _ Les Métamorphoses du jour, les Fables de La Fontaine, la Vie privée et publique des animaux, livres à peu près inconnus de nos jours, goûtaient cependant à cette époque _ de véritables triomphes _ et ajoutons-le _ mérités.
Il y eut chez Grandville un sens absolu de la gaîté, de la caricature et de son amertume, de sa vérité en même temps.
Les animaux de ce maître, étaient la figuration parfaite de nos ridicules, de nos laideurs, de nos vices.
Et dans la pléiade qui compta Daumier, Gavarni, bertall, Cham, Trimolet et tant d’autres _ Grandville fut au premier rang.
De même Vimar serait un maître de ce genre, à côté de Forain, Willette, Hermann-Paul, Steinlein _ et quelques autres s’il eût accentué l’amertume – de ses caricatures au lieu d’adoucir la cruauté légère qu’on trouvait chez Grandville.
Vimar est bon _ ses bêtes sont gaies, amusantes, cocasses _ elles ne sont pas assez cruelles pour atteindre la grosse popularité, elles ne sont ni politiques, ni pornographiques _ et c’est leur seul défaut devant la popularité de la rue.
Mais elles sont toujours admirablement dessinées, vraies et vivantes _ elles sont indiscutablement spirituelles et séduisantes.
Autant la peinture de Vimar est savante et poussée blaireautée et pimpante, autant ses dessins sont alertes et légers.
On croirait un magicien qui du bout d’un baguette enchantée, à forme de plume ou de pinceau, fait sortir des bêtes vivantes, d’une blanche feuille de papier.
Elles courent, galoppent, vivent _ sans effort, sans retouches, c’est adroit et primesautier comme un croquis de japonais,_ comme une encre de chine d’Okousaï ou d’Outamaro.
Et c’est bien français, bien  parisien.
Les bambins le connaissent et l’aiment.

vimar_chat
Il a donné chez Delagrave, un A B C _ Le dernier des lions _ avec texte d’Eugène Mouton, dont le profil n’était pas fait, pas plus que le nom pour démentir l’assertion écrite en tête de cet article.
Chez Delagrave encore les fables de Lachambaudie qui avaient besoin des dessins de Vimar pour mériter de revoir le jour.
Chez Mame les fables de La Fontaine ; Vimar est le La fontaine du dessin _ les Vertus et les grâces des bêtes, zoologie morale de Eugène Mouton, dit Mérinos, déjà nommé.
Chez Plon et Nourrit _ l’Arche de Noé, l’Illustre dompteur de Paul Guigou _ et la Légende des Bêtes, avec Signoret
Chez Laurens, de Perrault, le Petit Chaperon Rouge, et de Florian, les Fables.
Chez Juven _ le Mardi-gras des Animaux, chez May, l’Oie du Capitole, au Figaro,  l’Automobile Vimar.
Ajoutez à cela une collaboration active au Figaro Illustré, à la Revue Mame, au Rire, à Mon Journal, au Soleil du Dimanche, des affiches de courses, des cartes postales, des menus…. et vous aurez l’idée de cette féconde adresse.

L’atelier de Vimar est une véritable arche de Noé d’où les bêtes à l’infini se répandent par le monde.
Le musée de Marseille a mis en bonne place la Causerie des Chiens. La Baronne de Rotschild a donné au musée de Dijon « la Chienne Phta » _ Béziers et Digne ont aussi leurs toiles d’animaux.
Barbedinne et Siot-Decauville ont édité des bronzes qui seront un jour recherché somme le sont aujourd’hui les Barye _ car à la vérité je vous le dis Vimar est un maître animalier qui compte et compterait parmi les plus aimés, s’il n’était pas si modeste, si on le connaissait mieux, mais il se cache et fuit le bruit et le battage.
Demandez au Maître Gérôme qui voudrait nous faire croire aussi avec ses cheveux blancs qu’il n’est pas un jeune, demandez à Glairin, à Victorien Sardou, le cousin de Vimar ce qu’il leur a fallu d’efforts pour décider Vimar à oser ce qu’il ose _ car ils furent pour lui, avec Eugène Mouton récemment décédé, des amis sûrs, des appuis sincères, Vimar le dit avec joie, car il est reconnaissant _ comme le toutou déjà cité.
Mais si ces amis furent pour lui dévoués et réconfortants, c’est qu’ils voyaient tout le talent qui se cache en Vimar, c’est qu’ils aimaient l’homme qui mérite si bien d’être aimé par ses amis.

Vimar _ on le devine à son allure, on en est sûr quand on le connaît, est ce qu’on appelle quelqu’un, et l’on n’éprouve aucune surprise en apprenant ses nobles origines.
La famille Vimar ou plutôt Wimar est de vieille noblesse irlandaise.
A la suite de Jacques II, d’Angleterre, les WImar vinrent se fixer en France. Le nom se francisa peu à peu et le grand-père de notre ami, le comte Vimar, fut sénateur et pair de France sous la Restauration.
Lui est né à Marseille en 1851.
Ses armes parlantes sont d’azur, aux huit poids de marks, d’argent_ huit marks : Ouimar_ Wimar_ le hautain langage héraldique est coutumier de ces à-peu-près, de ces transformations de mots.

Un souhait pour finir _ que les Américains nous enlèvent à prix d’or les toiles, les panneaux parachevés où Vimar se rapproche de Meissonnier _ dont il a quelque peu le masque _ mais qu’on nous laisse ses dessins à la fois si habiles et si sincères _ qu’on nous laisse cet illustrateur exquis, cet humoriste de bon ton, les enfants aujourd’hui ne sont pas si gâtés, cela leur évitera le désir de regarder aux devantures des Kiosques, les infamies et les immondices qui s’y étalent trop souvent.
Qu’on nous laisse surtout l’homme et les longues causeries où il nous dit _ si naïvement _ si naturellement _ de si belles choses.

Jérôme Doucet.

Vimar a illustré un livre de Doucet – un petit livre de quelques pages, au format in-12, chez Juven – et un livre de Camille Lemonnier, Les Maris de Mlle Nounouche, dont Doucet signe la préface et a sans doute préparé l’édition.

Voici la reproduction de l’article :

vimar_portrait

 

 

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