Niedrée relie pour Techener.

Récemment (avril 2019) le livre suivant a été vendu sur ebay : Le Petit Carême, de Massillon, dans la Collection des meilleurs ouvrages de la langue française, dédiée aux amateurs de l’art typographique, ou d’éditions soignées et correctes, publiée par Pierre Didot. Voici sa description :

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MASSILLON PETIT CARÊME
‎Paris, Didot l’Aîné, 1812, in-12 de 318 pages
Bel exemplaire sur papier fin de la collection des « Meilleurs ouvrages de la langue française dédiée aux amateurs de l’art typographique »
Reliure SIGNÉE NIEDRÉE pleine basane fauve d’époque à nerfs, dos orné de caissons dorés, filets et frises dorés en plats et contreplats, pièce de titre, toutes tranches dorées – PROVENANCE DE LA BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE TECHENER.

 

Petite précision : contrairement à ce qu’indique la description, cet exemplaire est relié par la Veuve Niedrée, en veau plein, et non pas par Niedrée, en basane.

Pierre Didot (1761-1853), digne représentant de cette dynastie, frère aîné de Firmin, poursuit les collections initiées par son père, François-Ambroise, notamment la Collection des classiques françois et latins, et crée la Collection des meilleurs ouvrages… en 1812 ; jusqu’en 1824 il y publiera 75 volumes :

  • Massillon, Petit Carême. 1812.
  • La Bruyère, Les caractères. 1813. 2 vol.
  • La Fontaine, Fables. 1813. 2 vol.
  • Jean Racine, Œuvres. 1813. 5 vol.
  • Bossuet, Oraisons funèbres. 1814. Discours sur l’histoire universelle. 1814. 2 vol.
  • Pierre Corneille, Chefs-d’oeuvre. 1814. 3 vol.
  • Fénelon, Aventures de Télémaque. 1814. 2 vol.
  • Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence. 1814.
  • Voltaire. La Henriade. 1814.
  • Boileau, Œuvres. 1815. 3 vol.
  • La Rochefoucault, Maximes et réflexions morales. 1815.
  • Malherbe, Poésies. 1815.
  • Pascal, Les provinciales. 1816. 2 vol.
  • Pascal, Pensées. 1817. 2 vol.
  • Molière, Œuvres. 1817. 7 vol.
  • Voltaire, Histoire de Charles XII. 1817.
  • Crébillon, Œuvres. 1818. 2 vol.
  • Rousseau, Œuvres choisies. 1818. 2 vol.
  • Thomas Corneille, L’esprit du grand Corneille. 1819. 2 vol.
  • Fénelon, Dialogues des morts. 1819.
  • Le Sage, Histoire de Gil Blas de Santillane. 1819. 3 vol.
  • Regnard, Œuvres. 1819. 4 vol.
  • Montesquieu, De l’esprit des lois. 1820. 4 vol.
  • Montesquieu, Lettres persanes. 1820. 3 vol.
  • Voltaire, Siècles de Louis XIV et de Louis XV. 1820. 4 vol.
  • Louis Racine, La religion. 1821.
  • Voltaire, Romans. 1821. 3 vol.
  • Voltaire, Poésies. 1823. 5 vol.
  • Fléchier, Oraisons funèbres. 1824.
  • Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse. 1824. 3 vol.

Les livres sont imprimés au format in-8 ; les deux premiers (Massillon et La Bruyère) existent également au format in-12. Le tirage est fait sur trois qualités de papier : papier ordinaire (4 francs 50), papier fin (7 francs 50), papier vélin (15 francs) – ces prix seront augmentés au fil des années et atteindront 9 francs – 15 francs – 30 francs. Le tirage est limité à 250 exemplaires sur ce dernier papier.

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extrait du texte de présentation. Source : immaterielles.org

 

Le Massillon qui nous intéresse est relié par l’atelier Niedrée – la reliure est signée Vve Niedrée. Jean-Edouard Niedrée est un relieur réputé, né en 1803 à Sarrebrück, mort en 1854 ; à sa mort l’atelier continue sous la signature « veuve Niedrée » ; puis en 1861 il est repris par son gendre, Philippe Belz, qui signera Belz-Niedrée. La reliure, qu’on peut donc dater de 1854 à 1861, est en plein veau glacé, toutes tranches dorées ; le dos est orné de caissons dorés, les plats portent trois filets dorés. Une particularité intéressante de cette reliure est le nom inscrit dans le bas du dos : TECHENER.

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Il s’agit de Jacques Joseph Techener, né en 1802, mort en 1873, grand libraire, fondateur du Bulletin du Bibliophile, avec Charles Nodier. Ce livre affiche donc une bonne provenance ! et peut -être est-il possible de le retrouver dans un des catalogues de vente de sa bibliothèque…

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Et effectivement, dans le catalogue de la vente du 29 avril 1867 (14e et dernière vente Techener), par le ministère de Me Lechat, nous trouvons, sous le numéro 18429, le lot suivant :

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18429. Le Petit Carême de Massillon. Paris, P. Didot, 1812 ; in-12 (six exempl.).
Ces six exempl. sont reliés en veau plein, dorés sur tranche par Niedrée.

Six exemplaires reliés identiquement !! et ceci, non pas dans la vente de la bibliothèque personnelle de Techener, mais dans la vente de son fonds de librairie. D’ailleurs, dans ce catalogue, on trouve pas moins de 74 fois le nom de Niedrée ! pas de doute, Techener a une préférence pour ce relieur. En voici d’autres exemples :

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Dans le catalogue de la librairie Techener, de 1855 (tome 1), on trouve au numéro 234 l’exemplaire suivant :

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234. Petit Carême de Massillon. Paris, Didot, 1812, in-8, v. f., fil. tr. d. (Niédrée). 30 fr.
Superbe exemplaire en papier vélin lavé et encollé avec soin avant la reliure.

A la différence de notre exemplaire, celui-ci est sur papier vélin ; mais la reliure semble identique…

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Dans le catalogue de la vente Armand bertin, en 1854, publié par Techener, on trouve une série de 30 ouvrages de cette Collection, comprenant le Petit Carême, série reliée identiquement par Niedrée.

Par contre, on ne trouve dans ces catalogues aucune mention de reliures signées « veuve Niedrée » (ce qui serait anachronique pour certains d’entre eux, évidemment).

Evidemment, Techener ne faisait pas frapper son nom, comme libraire, au dos d’une reliure – on s’attend bien sûr à le trouver sur une étiquette, collée discrètement au premier contreplat. Ces livres, avec son nom frappé au pied du dos, même s’ils sont très semblables aux exemplaires de sa librairie, font bien partie de sa bibliothèque personnelle.

D’ailleurs il est possible de trouver d’autres volumes, de cette série, qui présentent les mêmes caractéristiques. En voici un, passé en vente le 18 septembre 2019, chez Baron Ribeyre et associés, sous le numéro 150 :

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150. JEAN DE LA FONTAINE
Fables. Paris, Didot l’Aîné, 1813. 2 volumes in-8, veau blond, triple filet, dos à 5 nerfs orné à la grotesque, roulette intérieure, tranches dorées (Veuve Niédrée).
Vicaire, II-780///I. (2f.)-CXXVII-176/II. (2f.)-319.
De la Collection des meilleurs ouvrages de la langue françoise, dédiée aux amateurs de l’art typographique. Avec la Vie de La Fontaine par Creuzé de Lesser.
Bel exemplaire tiré sur Papier Fin, de la bibliothèque Techener avec son nom en pied du dos.
Quelques pâles rousseurs et taches
Estimé 120 à 180 euros, adjugé 273 euros avec les frais.

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La reliure est identique à celle du Massillon.

On peut donc conclure que Techener avait confié, entre 1854 et 1861, la reliure d’une collection sur papier fin, (était-elle complète ?) à un atelier de reliure qu’il appréciait, pour sa bibliothèque personnelle ; collection aujourd’hui dispersée, dont on peut éventuellement retrouver quelques exemplaires au fil des ventes.

 

un exemple de reliures en série au XVIIIe siècle.

Dans le catalogue numéro 72 publié en décembre 2019 par la librairie Hatchuel, figure, sous le numéro 111, le livre suivant (d’ailleurs présent sur la couverture du catalogue) :

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111 THÉOCRITE, MOSCHUS, BION, HOMÈRE, MUSÉE, COLUTHUS, TRYPHIODORE & HUME (David), GOLDSMITH, ALLUT (Scipion) traduction – Reliure de DERÔME.
Nouveaux mélanges de Poésies grecques, auxquels on a joint deux morceaux de Littérature Angloise.
Amsterdam et Paris, s.n., 1779.
In-8, plein maroquin rouge de l’époque, dos lisse richement orné de cloisons garnis au petit fer à l’oiseau, guirlandes et filets dorés, pièce de titre de maroquin vert, guirlande dorée en encadrement des plats avec fleurons d’angle à l’oiseau, chaînons dorés sur les coupes et les chasses, garde de tabis bleu, tranches dorées (reliure de Derôme), xj, (1) p. de table, 242 p. 500 €
Première édition collective de ce recueil contenant six poésies traduites du grec par Scipion Allut : Théocrite, Moschus, Bion, Homère, Musée, Coluthus, Tryphiodore et deux pièces traduites de l’anglais : « L’Épicurien » tiré des Quatre essais de David Hume et la « Romance de l’Hermite » tiré du Vicaire de Wakefield d’Oliver Goldsmith.
Bandeaux, vignettes et ornements typographiques gravés sur bois dans le texte.
(Barbier, Anonymes, III, col. 531). Quelques taches claires sur les plats. Très bel exemplaire, grand de marges, imprimé sur grand papier dans une belle reliure de Derôme, non signé, à son fer à l’oiseau répété sur les plats et le dos.

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Ce livre m’a tout de suite rappelé un exemplaire similaire, passé en vente en 2013 à Auxerre, dont voici la description :

Lot 217 – [POÉSIES]. – Nouveaux mélanges de poésies grecques…
Nouveaux mélanges de poésies grecques, auxquelles on a joint deux morceaux de littérature angloise [traduits par Scipion Allut].
A Amsterdam, et se trouve à Paris, 1779.- In-8 de XI-(1), 242 pp. ; maroquin rouge, dos lisse richement orné de filets, fleurons et oiseaux dorés, encadrement de motifs dorés avec fleurons aux angles sur les plats, roulette dorée intérieure et sur les coupes, tranches dorées. (Reliure de l’époque attribuée à Derôme le jeune).
Bel exemplaire sur grand papier dans une reliure en maroquin rouge probablement de l’atelier de Derôme le jeune, coins légèrement frottés.

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Il s’agit de deux exemplaires différents, du même tirage – et les deux reliures sont identiques – même cuir, mêmes fers, dont le fameux fer à l’oiseau, qui justifie ici l’attribution à l’atelier de Derôme, et même faute à la pièce de titre : « mélange de poésie grecques ».

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Nous avons donc ici un exemple de livres reliés en lot, peut-être par Derôme – et on comprend que ces reliures ne soient pas signées, puisqu’il s’agit certainement du travail de l’atelier, pas de celui du maître.

Est-ce que ces exemplaires, reliés en série, étaient commandés par l’un des libraires éditeurs, ou achetés par le relieur pour son propre débit ? est-ce qu’on peut avoir une idée du nombre d’exemplaires qui ont bénéficié de telles reliures ?

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La librairie Camille Sourget, dans son catalogue numéro 32 (décembre 2019), propose, sous le numéro 44, le livre suivant :

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44. Desmarest – Histoire naturelle des tangaras, des manakins et des todiers… Paris, Garnery et Delachaussée, 1805 (07). 4 parties en un volume grand in-folio […]

Le livre, d’après la description, est exceptionnel ; mais ce n’est pas ce qui m’a retenu. Voici la description de la reliure :

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Maroquin rouge à grain long, large décor d’encadrement à la grecque ornant les plats, dos à doubles nerfs orné d’un décor doré et mosaïqué et du monogramme « AS » répété, pièces de titre en maroquin vert, tranches dorées. Reliure mosaïquée à provenance de l’époque. […] EXEMPLAIRE UNIQUE, IMPRIMÉ SUR GRAND PAPIER VÉLIN, RELIÉ EN PLEIN MAROQUIN ROUGE DÉCORÉ DE L’ÉPOQUE AVEC INCRUSTATION DE MOSAÏQUES DE MAROQUIN VERT POUR LE PRINCE ALBERT DE SAXE-TASCHEN DONT IL PORTE LE CHIFFRE RÉPÉTÉ AU DOS DU VOLUME ET L’ÉTIQUETTE DE BIBLIOTHÈQUE.

 Cette reliure est exceptionnelle – la mosaïque sur le dos est notamment appliquée sur les nerfs, dédoublés ! et ce qui est exceptionnel aussi, c’est qu’elle ne soit attribuée à aucun relieur.

Or, par coïncidence, j’ai acheté récemment un catalogue ancien (à défaut de pouvoir acheter les livres catalogués), de Sotheby’s : le catalogue de la vente Otto Schäfer (partie IV), chez Sotheby’s, Londres, les 7 et 8 décembre 1995.

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Dans cette vente, sous le numéro 466, se trouve le livre suivant :

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466. Ohsson, Ignace de Mouradja d’ (1740-1807). Tableau général de l’empire othoman. Paris:  de l’Imprimer de Monsieur, 1787-1790; Paris: Firmin-Didot, 1820. 3 volumes F°.

Voici la description de la reliure :

The impressive bindings of these volumes are in perfect condition and are certainly from the able hand of the Viennese binder Georg-Friedrich Krauss. The three borders and the corner-pieces are exactly similar to those on Albrecht von Sachsen-Teschen’s copy of La Henriade (Paris, Didot, 1790) sold in our rooms (Collection of Erwin Huerlimann of Freudenberg, 26 April 1990, lot 134 and illustration). The spines of the Mouradja d’Ohsson and the Henriade are also very similar to the one on Racine’s Oeuvres in the collection of Rudolf von Gutmann, sold in our rooms (2 April 1993, lot 77 and illustration). The compartments of all these spines, with their charactenstic dotted line and small corner-pieces, can also be compared to the spine of a signed binding by Krauss on a Longus printed by Didot in 1800 (Martin Breslauer, catalogue 110, item 167). The green morocco onlays between the double sewing-bands are considered to be a typical Krauss technique.

Et voici sa reproduction :

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De même, la librairie Pirages vend ce livre :

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SATIRES DE JUVÉNAL – BINDINGS – GEORG FRIEDRICH KRAUSS). JUVENAL, DECIMIUS JUNIUS. Edité par Didot le jeune, Paris, 1796

Et voici la description de sa reliure :

STATELY CONTEMPORARY RED MOROCCO, GILT AND INLAID IN THE NEOCLASSICAL STYLE, BY GEORG FRIEDRICH KRAUSS FOR DUKE ALBRECHT OF SAXE-TASCHEN, covers framed by bead, Greek key, and flower-and-ribbon rolls, sunbursts at corners, double raised bands separated by green morocco inlaid strip with metope-and-pentaglyph gilt roll, spines gilt in compartments with starburst centerpiece containing the initials of Duke Albrecht, green morocco labels, gilt-rolled turn-ins, marbled endpapers, all edges gilt.

 

Il paraît évident que ces trois reliures, identiques dans leur décor, et leur provenance, sortent du même atelier – qu’on peut donc identifier comme étant Georg-Friedrich Krauss.

 

 

 

La collection d’Artois reliée par Bozérian – le décor à treillis.

Le 9 octobre 2019, la SVV Rémy-Le Fur met en vente, sous le numéro 61, le livre suivant :

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SAINT-RÉAL César de. Dom Carlos, nouvelle historique.
Lot n°61 Estimation : 400 – 500 €
Paris, Imprimerie de Pierre Didot l’aîné, 1781 ; petit in-12 (136×83 mm). reliure des premières années du XIXe siècle maroquin noir, sur les plats décor doré de croisillons avec encadrement de pampres, dos à  faux nerfs orné d’un décor doré au pointillé, dentelle intérieure, tranches dorées (Rel[ié]. P[ar]. Bozérian).
De la collection imprimée par ordre du comte d’Artois. L’amour impossible du fils de Philippe II pour sa belle-mère.
Fine et impeccable reliure de Jean-Claude Bozerian l’aîné.

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Ce très bel exemplaire d’une collection recherchée, reliée par le grand maître du moment, n’est peut-être pas isolé. En effet, d’autres livres comparables sont passés sur le marché ces dernières années ; en effet, le 25 juin 2008, Binoche et Giquello mettait en vente les deux numéros suivants :

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Lot 182. SAINT-REAL (Abbé de). Conjuration des Espagnols conte Venise, en 1618. Paris, Didot, 1781.
Estimation 2000 à 2500 euros, adjugé 2200 euros.
In-18, maroquin bleu, plats entièrement décorés d’un treillis de filets azurés ornés de petits fleurons, roulette de pampres en encadrement, dos orné de compartiments à fond pointillé, dentelle intérieure, doublures et gardes de papier crème vermiculé de bleu bordés d’une roulette dorée, tranches dorées (Bozérian). Jolie édition imprimée par Firmin Didot pour la collection du Comte d’Artois, futur Charles X, et imprimés avec soin et élégance par François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’aîné. «… Il était difficile, écrit Brunet, que la typographie produisit rien de plus joli que ces (…) petits volumes, que l’on placera toujours parmi les chefs d’oeuvre des Didot». Le tirage de cette belle édition n’a pas dépassé les 100 exemplaires.
EXEMPLAIRE DE CHOIX, REVÊTU D’UNE RAVISSANTE RELIURE DÉCORÉE SIGNÉE DE BOZÉRIAN, parfaitement conservée.

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Lot 183. SAINT-REAL (Abbé de). Dom Carlos. Nouvelle historique. Paris, Didot, 1781. Estimation 2 000 – 2 500 € Résultat : 2 200 € 
In-18, maroquin bleu, plats entièrement décorés d’un treillis de filets azurés ornés de petits fleurons, roulette de pampres en encadrement, dos orné de compartiments à fond pointillé, dentelle intérieure, doublures et gardes de papier crème vermiculé de bleu bordés d’une roulette dorée, tranches dorées (Bozérian). Jolie édition imprimée par Firmin Didot pour la collection du Comte d’Artois, futur Charles X, et imprimés avec soin et élégance par François-Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’aîné. Ravissante reliure de Jean-Claude Bozérian, semblable à celle de l’ouvrage précédent.

Il s’agit bien sûr de l’exemplaire de la vente Rémy Le Fur du 9 octobre 2019 – où il a été adjugé 1361 euros (frais compris sans doute).

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Plus près, dans la cinquième vente de la collection Michel Wittock, le 24 octobre 2013, sous les lots 13 et 14 nous trouvions :

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Cet exemplaire a figuré dans la vente de la bibliothèque de Sir Abdy – il a été adjugé 6200 francs (4000 euros aujourd’hui). Dans les trois catalogues Abdy ne figure aucun autre ouvrage comparable. Il est également reproduit dans le catalogue de Culot.

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Ces deux livres présentent une différence de reliure sur le dos clairement visible :
Il semblerait donc que Bozérian ait relié cette collection au moins deux fois, de façon très similaire – en effet si les dos différent, les plats sont traités de la même façon.
Ce type de plat a été utilisé par Bozérian dans d’autres cas, témoin le livre suivant, passé en vente chez Alde, le 10 juin 2015, sous le numéro 67 ; il s’agit des Fables choisies de la Fontaine, À Hambourg, De l’imprimerie A. Vandenhoeck, 1731, 2 tomes en un vol. in-16, adjugé 1900 euros :
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Le décor du dos et des plats est similaire aux exemplaires de la collection Wittock, ce qui laisserait penser à une origine commune.
Un exemplaire, malheureusement non reproduit, a figuré dans la vente Alde du 16 octobre 2015, sous le numéro 124 (adjugé 600 euros) :
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Un exemplaire avec le même genre de reliure a figuré dans la vente Pierre Bérès du 28 octobre 2005, sous le numéro 139. Sur une estimation de 8000 à 12000 euros, il a été adjugé 5800 euros. Il s’agit de l’exemplaire personnel de Bozérian, du Longus, édité par de Bure en 1778. La reliure présente des différences, peut-être dues à la différence de format.
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Dans le catalogue de la vente après décès de Bozérian, publié par Paul Culot dans le catalogue « Jean-Claude Bozérian – un moment de l’ornement dans la reliure en France » publié en 1979, figurent les titres de la collection d’Artois, reliés par lui-même, de façon identique. Voici une de ces descriptions :
« Reliure par M. Bozérian, maroquin bleu anglais, dentelle, plats plein or, dos à mille points, doublé de moire dorée ».
Les descriptions présentent de petites différences – la couleur est toujours le bleu, mais pas toujours anglais ; la doublure est de papier ou de moire, dorée – la tranche est mentionnée dorée ou non. Mais il semble bien qu’il s’agisse d’un ensemble cohérent.
La reliure « plein or », ici, ne décrit pas vraiment le décor – puisqu’il peut s’agir d’une plaque, ou d’un décor aux petits fers, recouvrant tout le plat ; cette description pourrait donc concerner le treillis présenté par les exemplaires cités auparavant. Ce qui les distingue, par contre, est la doublure, dorée dans la bibliothèque de Bozérian.
A noter que Bozérian n’est pas le seul à avoir utilisé ce type de décor ; en témoigne le livre passé en vente chez Ader le 16 octobre 2014, lot 16 : les Mémoires de Philippe de Commynes, relié par Simier – le catalogue mentionne que « les reliures ainsi décorées sont très rares ».
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quelques exemplaires en veau blond glacé

Dans la hiérarchie des reliures, sujet toujours discuté, on trouve sur le podium les reliures en maroquin, le plus souvent rouge, quelquefois mosaïqué ; les vélins anciens sont également recherchés. Les chagrins et basanes ont moins de prestige ; sans parler des demi-reliures – les cartonnages constituant une catégorie à part. Hugues a publié un article de Xavier sur ce sujet, il y a quelques années.

En pratique, le maroquin domine largement le concours, aidé par la pratique courante au XIXe siècle, de faire re-relier les livres, le plus souvent en maroquin. Mais certains autres types de  reliure sont particulièrement plaisants, à mon avis du moins.

Voici quelques exemples  d’un de ces types : la reliure en veau blond glacé. On parle de veau glacé, quand le cuir est lissé, de façon à briller ; et on le qualifie de « blond » ou de « fauve » dans certains cas.

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Ces reliures sont semblables par la matière, la couleur, et la décoration : dans tous ces exemples les plats sont ornés d’un triple filet doré.

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Les dos sont différents, traduisant plus la date de leur réalisation, qui va de 1780 à 1835 environ.

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Certaines de ces reliures sont signées : REL. . BOZERIAN JEUNE, Koehler.

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Une troisième est signée R.P. Ginain.

François Bozérian, dit Bozérian le Jeune, est né en 1765 à Briord (Ain) ; il a été actif de 1801 à 1818 environ. François Koehler, élève de Thouvenin, commence son activité en 1834.  Ginain est actif entre 1821 et 1847.

Ces livres ont donc un point commun visible : leur reliure.

Les livres réunis ici sont les suivants :

  • Galatée, roman pastoral, imité de Cervantes, par M de Florian, quatrième édition, à Paris, de l’imprimerie de Didot l’aîné, 1785.

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la page de titre montre la marque typographique de François Ambroise Didot (1730-1804), dit Didot l’Aîné, fils (aîné, donc) de François Didot.

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Le livre se vend chez Didot l’Aîné, rue Pavée S. André et De Bure, quai des Augustins. Guillaume de Bure est le beau-frère de François-Ambroise.

  • Œuvres de Boileau Despreaux, à Paris, de l’imprimerie et de la fonderie de P. Didot l’aîné, 1815, trois tomes in-8°, relié par Bozérian Jeune.

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P Didot l’aîné, c’est Pierre Didot (1751, 1853), dont on voit la marque typographique, fils (aîné, donc) de François-Ambroise, qui s’est retiré des affaires en 1789 et a confié l’entreprise à ses deux fils Pierre et Firmin.

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Le livre fait partie de la Collection des meilleurs Ouvrages de la langue Françoise, dédiée aux amateurs de l’art typographique, ou d’éditions soignées et correctes, chez P. Didot l’aîné, ci-devant au Louvre, présentement rue du Pont de Lodi. Bonaparte avait accordé la Galerie du Louvre à Pierre Didot, qui y avait créé les fameuses Éditions du Louvre. Cet exemplaire est sur papier fin ; il existe d’autres qualités de papier pour ces éditions.

  • Les Provinciales, ou lettres de Louis de Montalte, par Blaise Pascal, à Paris, de l’imprimerie de P. Didot l’aîné, imprimeur du Roi et de la Chambre des Pairs, 1816, deux tomes in-8°, reliure non signée.

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L’année suivante, la page de titre de cette collection affiche une mention supplémentaire, nouveau témoignage  de la faveur dont continuent à jouir les Didot.

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Cet exemplaire est sur papier vélin, de meilleure qualité. Il existe un troisième papier : le papier ordinaire. Ce livre était vendu 9 francs en papier ordinaire, 15 francs sur papier fin et 30 francs sur papier vélin.

  • Œuvres choisies de Quinault, à Paris, de l’imprimerie de P. Didot l’aîné, chevalier de l’Ordre Royal de Saint-Michel, Imprimeur du Roi, 1822, deux tomes in-12, reliure signée par Koehler.

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La faveur de Pierre Didot ne se dément pas dans les années suivantes. Ce livre ne fait pas partie d’une Collection, contrairement à beaucoup de productions des Didot.

 

  • Relation des Campagnes de Rocroi et de Fribourg, par Henri de Bessé, sieur de la Chapelle-Milon. Paris, N.Delangle, éditeur,rue du Battoir, numéro XIX, 1826. Relié avec : Œuvres choisies de Sarrazin, même éditeur, même date. Un volume in-16, relié par Ginain.

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Ces deux livres font partie de la Collection des Petits Classiques François, dite aussi Collection de la Duchesse de Berry, à qui elle est dédicacée. Elle est imprimée à 500 exemplaires aux frais et par les soins de Charles Nodier et N. Delangle avec les caractères de Jules Didot Aîné.

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La page en regard porte la mention suivante : Imprimerie de Jules Didot Aîné, imprimeur du Roi, Rue du Pont-de-Lodi, n° 6.

Jules Didot (1794-1871) est le fils (aîné bien sûr) de Pierre Didot ; il est associé dès 1820 aux affaires paternelles, comme l’indique la page de titre du Siècle de Louis XIV, de Voltaire, édité en 1820 par Pierre Didot, l’Aîné, chevalier de l’ordre royal de Saint-Michel, imprimeur du Roi et de la Chambre des Pairs, et Jules Didot fils, chevalier de la légion d’honneur (Nb : cet exemplaire, relié en veau raciné et non pas en veau blond glacé, n’avait pas sa place ici) – Jules succède à son père en 1822 mais « conduit ses affaires de manière désordonnée et sombre dans la déraison en 1838 » (André Jammes). Cette branche de la dynastie Didot s’éteint avec Jules ; la relève passe par Firmin, le frère de Pierre, et ses descendants qui prendront le nom de Firmin-Didot.

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Des éditions Didot reliées en plein veau blond glacé sur cinquante années, que demander de plus ?

Doucet et la demi-reliure

Doucet, bibliophile, faisait relier ses livres ; journaliste, il tenait une chronique régulière dans la Reliure, l’organe des patrons du syndicat de la reliure.

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Il avait donc un avis certain sur la façon de faire relier ses livres… et cet avis est assez tranché.

Dans la Reliure, Doucet fait paraître un article assez long, « l’art et le goût« , (sous-entendu, en matière de reliure), sur les numéros 461 à 465, de février à juin 1934 ; il y revient dans le numéro 467, d’août 1934, pour répondre à des critiques.

Voici ce qu’il écrit au sujet des demi-reliures.

Dans le numéro 464, après avoir traité des cartonnages, il aborde la demi-reliure :

Si nous arrivons à la demi-reliure, nous avons encore beaucoup plus à dire, parce qu’elle est moins simple, plus complexe que les cartonnages.
Les occasions de faire des fautes de goût sont multipliées. D’abord, je le répète, la demi-reliure est une chose un peu hybride.
Si nous la considérons uniquement comme un moyen de conservation du livre qu’on doit utiliser, pour travailler, elle est parfaitement logique.
Il est inutile alors de faire une dépense sans raison sur un bouquin de travail ; ce serait sot même en outre, puisque la manipulation pourrait abîmer une belle reliure, forcément délicate.
S’il s’agit d’un ouvrage d’art, de bibliothèque, la demi-reliure n’a qu’une explication : l’économie, et ceci n’a rien à faire avec l’art, c’est même ordinairement contraire au bon goût.
Je préfère un cartonnage bien exécuté à une demi-reliure même réussie.
Pourquoi les profondes modifications de nos conditions d’existence ont-elles rendu presque impossibles les reliures jansénistes de jadis qui, à mon goût, étaient le seul échelon artistique entre le cartonnage et la reliure pleine décorée de filets, second échelon pour atteindre la reliure mosaïquée, cette œuvre d’art précieuse entre toutes.

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Reliure : René Kieffer, sur la Chanson des Choses, Doucet.

On voit que Doucet n’est pas favorable aux demi-reliures… mais il va aller encore plus loin dans la suite.

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Reliure : René Kieffer, sur Madame Bovary, Ferroud.

Doucet poursuit dans le numéro suivant :

Nous voici donc arrivés à examiner les règles du goût en ce qui concerne un des points principaux de l’œuvre d’un relieur.
La demi-reliure n’est-elle pas, en effet, ce qui compose la partie principale de ses travaux, je pourrais même dire, pour la plupart, toutes les œuvres quotidiennes.
La demi-reliure. Mais son nom le dit bien, l’avoue clairement et si elle est bête, elle est loyale, elle n’est une reliure qu’à moitié, une demi-reliure, l’ouvrage recouvert par elle est relié à demi.
Et rien n’est affreux, absurde comme une demi-mesure. On ne doit pas faire, dit un vieux proverbe, sagesse des nations, les choses à demi.
Même par surtout pour la reliure.
Oui, oui, je sais, vos raisons, ne me les répétez pas, je vous redirais qu’économie et goût, c’est ennemis mortels.
Comme faire, alors ? il y a plusieurs moyens, soit intellectuels, soit même matériels.
Au lieu de faire relier deux volumes et de dépenser sur chacun une demi-reliure, n’en donnez qu’un à votre relieur et faites faire une reliure toute entière, une reliure pleine, une vraie reliure, pas une demi.
Nous verrons tout à l’heure le côté pratique, les détails matériels, dont on est bien forcé de s’occuper quoique nous parlions art et goût.
Ce que j’écris en ce moment s’adresse, non à vous amis relieurs, mais aux bibliophiles et si je vous le dis, c’est pour que vous le leur répétiez.
Ayez le courage de combattre ce bon combat contre la demi-reliure, soyez audacieux. Je sais bien que votre profession vous porte plutôt à la rêverie, à la réflexion, soyez de votre temps, des combattifs.
Parlez aux clients, dites-leur d’acheter moins de livres, de les relier mieux. En art la qualité a toujours dominé la quantité. Dites-leur qu’une médiocre reliure, une demi-reliure n’ajoute aucune valeur marchande à un livre si, par bonheur, elle ne lui en retire pas.
Osez – je me souviens de la lettre-circulaire que René Kieffer adressa aux bibliophiles – sous le titre Réflexions sur la reliure.
Il combattait, avec beaucoup de modération pour moi, car il avait peur de se faire dire : « Vous êtes trop intéressé à la question pour en parler librement, vous êtes orfèvre, monsieur Josse ».
Mais il disait bien nettement tout ce que la demi-reliure a d’hybride, de médiocre, de … moitié fait.
Et il offrait – voilà bien parler – des reliures pleines à des prix nets et probants.
Examinons, en effet, une demi-reliure.
Ou bien elle se contente d’un dos simplement avec des plats papier. En ce cas elle est potable, bonasse, mais c’est uniquement la protection d’un livre médiocre.
En ce cas un joli cartonnage sera combien plus artistique, montrera combien plus de goût.
Si le cartonnage n’est pas résistant, c’est que le livre est d’usage courant. Alors c’est un bouquin de travail, pas besoin, de luxe, le goût suffit. Et il est nécessaire toujours. Faites un cartonnage percaline, il en est de très résistants.
René Kieffer a oublié de dire dans sa note que l’on a fait à une époque des cartonnages toile gaufrée parfois, souvent illustrés, qui sont amusants, et la preuve en est que certains, dits romantiques dans les catalogues, font de jolis prix, alors que le même livre, en demi-reliure, se vend moins bien que broché.
Ou bien, ne perdons pas le fil de nos idées, la demi-reliure est avec coins, elle veut nous en boucher un dirai-je, et elle devient prétentieuse.
Car le coin n’est pas, à la façon de certains petits coins en parchemin vert des reliures anciennes, protecteur de l’angle fragile, il veut être décoratif.
Il est parfois énorme, rejoint presque la bande du dos, sur le plat, il s’étale, fi !
Et alors – regardez bien – la peau employée est presque aussi copieuse que pour une reliure pleine, la fabrication, avec le détail des quatre coins, est presque aussi longue que celle d’une reliure pleine, etc.
Et comme c’est une demi-reliure, tout de même, vous ne pouvez demander que le demi-prix d’une vraie, d’une réelle reliure.
Alors ? Alors au lieu d’une demi-reliure en beau maroquin, à coins, à mors large, faites une reliure pleine, en cuir, veau, basane même, mais pas à demi.
Souvenez-vous des livres d’autrefois, tous en veau plein, en basane pleine, en parchemin.
Monotone une bibliothèque ainsi composée de ces livres un peu sombres ? Non. Les dos avec leurs fers et leurs pièces de titres sont suffisamment variés, et c’est eux seuls que l’on voit.
Puis aujourd’hui il y a tant, tant de matériaux variés d’aspect, de couleurs, de grains. Il y a des tas de choses pour recouvrir un livre et pas à demi.
Il y a même des marocains, des vrais, des plus vrais que ceux du Cap, car ils viennent du Maroc, de notre colonie, non d’une colonie anglaise, à des prix permettant des pleins abordables, des peaux à 30 et 40 francs, prix pour deux beaux livres in-12 au moins, en bleu, en rouge, en citron.
Mais en tout ça, me demande un relieur raisonnable voyant que je m’emballe et vagabonde, vos règles de goût pour la reliure s. v. p.
Mes règles – ou plutôt ma règle – elle est simple, courte, claire et nette :

N’en faites pas…

(les italiques et les caractères gras sont de Doucet). C’est clair !

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Reliure : René Kieffer, sur les Maris de Mlle Nounouche, de Lemonnier – premier contreplat.

Dans le numéro 467, Doucet publie un complément à son article :

Mon dernier article m’a valu deux lettres.
Je veux y répondre ici, puisque les correspondants liront cette réponse — n’ont-ils pas lu la causerie? — et en même temps elle sera sous les yeux des autres lecteurs, parmi lesquels, peut-être, il en est qui n’ont pas osé répondre, exprimer des sentiments pareils, au moins analogues, à ceux de mes interlocuteurs.
Dans l’une de ces épîtres, courtoises et sensées, je lis cette phrase :
« Ne pas faire de demi-reliure, dites-vous, Monsieur, mais alors je n’ai qu’à fermer mon atelier, puisque l’on ne me demande que cela, uniquement, et je n’aurais qu’à mourir de faim. »
Avec, plus loin, cette petite sentence : « Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ».
Je réponds d’abord à cet axiome qui est bien comme tous les autres, parfaitement vrai et faux à la fois, parce que la vérité n’est pas toujours une ; elle est parfois complexe et même variable, opposable à elle-même, ainsi que le proclame un autre dicton : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ».
Si on s’en tenait à l’exactitude de la sentence : les conseilleurs… on ne donnerait jamais aucun avis, on supprimerait toute critique et les réflexions sages, les observations sensées, d’où découlent si souvent d’heureuses améliorations ne seraient jamais énoncées.
Puis, je réponds encore à mon correspondant :
« Mon avis n’engage que moi. Vous n’êtes pas forcé, ni aucun autre, de me croire, de me suivre, même de me lire. »
J’apporte des objections, on peut m’en objecter d’autres, je montre la question sous un jour, on peut la présenter sous un autre : de ces discussions la lumière jaillira… peut-être.
Si elle est aveuglante, tant pis, mon cher correspondant; je ne veux certes pas que vous mourriez de faim. Je vous rappellerai seulement un vieil artisan de Saintes qui brûla ses meubles pour faire son œuvre, car il mourait de faim, ce dont il devint, immortel, il se nommait Bernard Palissy.
Pardon, je veux vous répondre plus clairement, plus amicalement, mon ami.
Je ne dis pas : refusez les commandes de demi-reliure que l’on vous apporte, je vous conseille seulement de causer avec votre client, qui vous écoutera au moins, vous suivra peut-être.
Montrez-lui les inconvénients, le ridicule, la laideur de celte formule hybride : la demi-reliure ; faites-lui valoir la sincérité, le goût, le chic de la reliure pleine ; même si elle emploie des matériaux peu coûteux, papier peigne pour le cartonnage, toile ou tout ersatz pour les autres.
Calculez devant lui que le prix d’une peau banale, mais de cuir tout de même, pour une pleine reliure, n’est pas supérieur au prix du maroquin nécessaire à une demi-reliure avec larges mors et grands coins proportionnés.
Car si la demi-reliure a encore des mors et des coins de demi-grandeur elle devient alors d’une mesquinerie ridicule.
Je voudrais que vous arriviez ainsi, peu à peu, à le convaincre, après vous avoir vous-même convaincu d’abord. Car vous pouvez vous demander si vous le persuaderez, puisque je ne vous ai pas persuadé moi-même.
Puisqu’on demande du nouveau, de l’inédit, ne serait-ce pas une innovation de trouver le moyen de faire de la reliure pleine au prix de la demi-reliure en employant des matériaux nouveaux qu’on n’avait pas jadis.
Pour ce qui est de la main-d’œuvre, je prétends — par raisonnement — sans être du métier, hélas! que vous n’avez pas plus de difficulté, si vous êtes relieur digne de ce nom, que vous n’emploierez pas plus de temps pour faire une couvrure en plein ou bien de la faire avec dos, coins et plats rapportés.
Alors… ne faites plus de demi-reliure et vous ne mourrez pas de faim.
Et restons bons amis, voulez-vous ?
Dans l’autre lettre, je relève une phrase, qui est inconsciemment douloureuse, à mon sens, parce qu’elle résume trop une intention humaine généralisée aujourd’hui plus que jamais, épater les autres, leur en jeter plein la vue, dit-on, soyons nets : les leurrer.
« Quand les volumes, écrit mon relieur, sont rangés dans la bibliothèque, derrière la vitre close, avec leur dos de beau cuir, même souvent mosaïqué, comme les autres, les pleins coûteux, ils font absolument le même effet. On ne voit pas les plats, ils deviennent, pour ainsi dire, tout à fait inutiles. »
Vraiment ! alors vous unissez l’art et l’utilité ; eh bien, vous allez les faire faire de beaux enfants, des horreurs.
Puis vous ne pensez pas, en écrivant ces lignes, que c’est, en somme, une duperie que vous combinez. Vous voulez, en décorant le dos de mosaïque, faire croire qu’il y en a sur les plats. Le possesseur de livres serait donc assez bêtement vaniteux pour vouloir épater ses visiteurs en leur faisant croire qu’il a de somptueuses reliures là où il n’en a que de demi.
Il pourrait aussi les inviter à déjeuner et leur servir un poulet en carton décoré, comme dans les pièces de théâtre.
Mais, objectez-vous, quand il faudra découper et manger le poulet… Parfaitement à quoi je réponds : Mais quand il faudra ouvrir la vitrine et tirer le bouquin, la honte d’être pris en flagrant délit d’orgueil mensonger sera pis encore.
D’ailleurs avez-vous songé qu’avec ce raisonnement — inutilité d’un plat qui ne se voit pas, quand le livre est en rayon — vous rendez complètement inutile, beaucoup plus encore, la doublure mosaïquée qui est une somptuosité, une gloire de la reliure.
Non, mon ami, le véritable amateur, artiste, n’a pas une belle reliure pour les autres, par gloriole, par vanité ; il la possède par amour, par goût, par passion, pour soi-même.
Je ne dis pas qu’il n’aime pas à les montrer, en disant ou en pensant : vous n’avez pas aussi beau, aussi réussi. Mais ceci c’est de l’amour car c’est un mélange d’adoration, d’attachement et de jalousie.
Et je conclus :
Mon premier correspondant, faites encore des demi-reliures pour ne pas mourir de faim, mais essayez de réagir, mon second, ne songez jamais au trompe-l’oeil, c’est presque de la malhonnêteté !… et c’est haïssable en reliure, plus qu’ailleurs. Les relieurs sont peut-être les plus loyaux des artisans.

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Reliure : Laurent, sur la Mort du Dauphin, de Daudet, premier contreplat.

L’article est illustré par diverses reliures, issues de la bibliothèque de Jérôme Doucet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la reliure Jotau : une nouveauté présentée par Jérôme Doucet.

Dans la revue la Reliure, Jérôme Doucet, qui y tient une chronique régulière, donne un compte-rendu de l’exposition organisée, en 1933, à la Maison de France, avenue Georges V, par la Fédération de la Gravure, du Livre d’Art et des Industries qui s’y rattachent.

Dans le numéro 449, de février 1933, son compte-rendu est publié, et il y évoque une nouveauté qui l’a marqué :

La reliure pratique, et qui, chose admirable, trouve le moyen d’être artistique très sincèrement, c’est celle de MM. Brodard et Taupin. Nous consacrerons prochainement un article à cette formule nouvelle dont je ne pourrais parler ici que trop sommairement et sans avoir étudié de près la technique et les intentions, comme la portée qui me paraît très importante.

Il termine (dans le numéro suivant suite à une erreur de composition…) sa chronique en nommant cette nouvelle reliure : « le Plasco, de MM. Brodard et Taupin. »

 

Dans le numéro 458 (novembre 1933)  de la même revue il publie donc son analyse de cette nouvelle reliure, le Plasco :

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Une nouvelle reliure

On peut aimer une chose ou ne pas l’aimer, mais on doit être juste dans son jugement, en dehors de son goût personnel, il en faut toujours reconnaître les qualités.

C’est bien le cas de la nouvelle reliure que vient de mettre au point parfaitement la maison BRODARD et TAUPIN, déjà si connue pour ses reliures par jets de matières colorantes et qui donnent ‘impression de reliures mosaïquées.

Cette reliure a d’abord une indiscutable qualité, elle arrive à son heure, elle correspond exactement à l’esthétique moderne, elle est parfaitement à sa place dans un intérieur d’aujourd’hui, par sa couleur, sa matière, sa forme nettement cubique.

Un peu massive peut-être, comme les meubles actuels, elle ne peut être indifférente, passer inaperçue elle est quelque chose de nouveau et de bien.

Est-ce bien une reliure, au sens ordinaire, classique du mot ? Ça c’est un peu délicat à affirmer, elle est un peu lourde à tenir, je dis un peu, car c’est surtout une lourdeur apparente qui provient de l’épaisseur visible du plat, de la matière plastique employée pour la composer.

Car en vérité le plat est évidé à l’intérieur à la place de la doublure habituelle, mais il reste pour l’œil encore fort épais.

Ainsi relié, un livre est une sorte de bloc luisant d’une netteté, d’une propreté admirables, d’aspect peut-être un peu froid, ce n’est pas la douceur du maroquin, une peau qui s’accorde mieux avec une main d’homme, mais un livre relié ainsi appelle tout de même la main, on a le désir de le toucher, de le prendre.

Il y a un point particulièrement délicat que j’ai signalé à propos de toutes les reliures et qui ici est très marqué.

Je veux parler du rapport qui existe entre le volume et sa reliure, rapport de prix, rapport de nature.

Le prix de la reliure de M. Taupin est, sans être élevé, tout de même d’une importance suffisante pour exiger un volume lui-même d’un certain prix.

Or, un volume de valeur demande une reliure d’une qualité que ne donnera peut-être pas la reliure Taupin, qui ne fait pas peut-être suffisamment corps avec le livre et donne quand on l’ouvre une impression d’emboîtage, plus, de boite.

Le corps du livre ne garde peut-être pas assez cette masse bien homogène, le livre baille un peu, mais ceci peut sans doute se corriger par une préparation de reliure, avant la couvrure, plus serrée.

En somme, la part du relieur dans ces travaux n’est pas du tout analogue à celle d’un relieur ordinaire, avant de philosopher davantage, tâchons de présenter cette si intéressante nouveauté.

La reliure Taupin en galalite, se compose essentiellement de trois pièces, deux plats et un dos.

Je dis en galalite, mais c’est plus précisément en une matière plastique nommée étrangement POLLOPAS, c’est Kulhmann qui prépare depuis longtemps celte poudre à base d’urée, el il a fallu des années de recherches, d’études acharnées pour arriver à la mouler, et même à l’utiliser.

Cette chose bien particulière, le Pollopas est une matière vivante qui travaille sans cesse, et qu’il faut donc, si on l’emploie, faire tenir en place.

On a donc calculé son angle de déformation de telle façon que les plats, déformés mathématiquement au moment de la fabrication, redeviennent plats, à. mesure que la déformation s’atténue avec le temps.

Il a fallu ensuite mouler le Pollopas, il faut pour cette opération une température de 150 degrés et une pression de 250 kilogrammes.

Il a fallu aussi calculer le temps de pression, deux minutes et demie et résoudre une question très délicate, celle de la tombée des matières.

Quand on presse une poudre, on réduit son volume, puisque les grains se rapprochent et s’agglomèrent, il y a donc une partie de la matière qui déborde, quand il s’agit comme ici de plats rectangulaires.

Le déchet est ici de 25 %, pour éviter une trop grosse coulée, on a dû faire un prémoulage, à une pression moindre en une demi – minute on a aggloméré la poudre de Pollopas suffisamment pour qu’elle fasse un bloc qu’on peut manier, en allant délicatement.

C’est ce bloc où l’on a réservé la place de la plaque métallique du titre, le décor qui sera coloré après, avec un jet de matière que l’on moule ensuite définitivement.

Le dos aussi moulé dans un moule arrondi est fait séparément avec une machine particulière en même Pollopas.

Mais il reste encore à résoudre deux questions aussi graves, aussi apparemment insolubles, attacher les plats au dos et le livre à sa reliure, il n’y a pas de colle qui fasse adhérer un papier ou une mousseline, une toile de reliure à une matière plastique.

La question a été résolue de la manière suivante : dans la cavité intérieure du dos, ont été réservés, au moulage, des manières de saillants troués qui servent à tenir une toile perforée aux mômes places et se continuent par des rivures. Cette toile, elle, collera parfaitement avec le dos et les plats du livre même. Mais une des plus grosses difficultés était d’assembler les deux plats et le dos.

Il fallut d’abord terminer les plats du côté du dos par une sorte de scie à dents carrées et régulières qui s’emboîtent exactement dans la scie en contre-parties réservées sur chaque côté du dos (une sorte d’engrenage rectiligne qui l’emboite dans un cadre).

Puis pour maintenir ces deux engrenages emboîtés, on a prévu, c’est le brevet Crébel, un trou qui traverse de part en part toute la rangée des dents, trou calibré qui recevra une tringle d’acier.

Cette tringle, tout en maintenant le plat attaché à son dos, permet de faire pivoter le dit plat et d’ouvrir le livre tout grand aisément.

Cet agrafage est encore un brevet.

Comme on peut comprendre aisément, tout cela est minutieux et long. On ne peut mouler qu’un plat à la fois, un dos de même, il y a, au point de vue pratique, des moments perdus, ceux qui se passent en attendant que la pression soit suffisante. Et cependant, grâce à l’outillage très bien mis au point, le coût de ces reliures est demeuré très modéré.

Il y a aujourd’hui quatre couleurs, bleu, noir, vert clair et rouge, couleurs vives très modernes, qui donnent à ces livres un aspect tout à fait approprié aux intérieurs actuels.

On doit avoir chez soi quelques spécimens de ces reliures, à l’heure présente le nombre des livres ainsi recouverts est assez limité, mais les libraires éditeurs s’y mettent et nous aurons bientôt, un choix où vous pourrez trouver votre goût personnel.

Jérôme DOUCET.


On peut noter plusieurs points :

  • le nom de la reliure n’est pas clairement fixé en début d’année – Doucet parle de Plasco, et pas de JoTau, qui est, comme on le sait, une abréviation du nom de Joseph Taupin.
  • Les reliures en question sont fabriquées à partir de 1933, jusque dans les années 1950 – alors qu’on annonce couramment une fin de fabrication en 1933.
  • Il existe bien des brevets pour ces reliures, même s’il n’y a pas « un » brevet Jotau.
  • Doucet, comme souvent, est fervent partisan de la modernité ; nous sommes en 1933, en plein dans l’art déco, et cette reliure est bien de ce temps.
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vente Wittock – Alde, lot 157 – le 14 novembre 2017 : réunion de toutes les teintes Jotau

Le livre des Masques – Marie Meunier

En 1903, Jérôme Doucet publie, avec sa maison d’édition ‘le Livre et l’Estampe’, un recueil de portraits-charge, illustrés par Jules Fontanez, « le Livre des Masques« .

Comme à son habitude, en plus de l’exemplaire de tête, Jérôme Doucet en offre un exemplaire de choix à son épouse, Marie Meunier. Cet exemplaire a figuré dans le catalogue 3/1984 de la librairie Privat-l’Art de voir (qui a fermé ses portes en 2012), sous le numéro 76. Voici sa notice :

catalog

76. [DOUCET (J.)]. Montfrileux. LE LIVRE DES MASQUES. Cent dessins de J. Fontanez. Paris, le Livre et l’Estampe, 1903, gr. in-8, maroquin havane foncé, plats à encadrements de listels mosaïqués gris fer et havane clair, enroulés en arabesques, dos à nerfs, décor mosaïqué dans le style des plats entre les nerfs, tr. dorées sur brochure, bordure intérieure encadrée d’un double jeu de 4 filets dorés, doublures et gardes de soie brochée jaune d’or, couverture illustrée conservée (les deux plats et le dos), étui bordé (Canape). 24 000 F.

100 compositions dans le texte, la moitié sur double page encadrant le texte tiré en bistre, illustrent cette galerie de portraits caricaturaux : forains, gens de cheval, chasseurs, orphéonistes etc…

Un des 50 exemplaires sur Chine (seul grand papier) avec une suite des figures avant la lettre et un dessin original signé de J. Fontanez. Exemplaire unique offert par l’auteur, Jérôme Doucet, à son épouse, avec un amusant envoi. Enrichi :

  • d’un second dessin original signé de Fontanez.
  • d’un portrait au crayon de Doucet avec cette légende de la main de l’artiste : « tel est Montfrileux vu par Fontanez ». Ce dessin est accompagné d’un texte manustrit et signé par « Montfrileux-Jérôme Doucet ».
  •  de divers documents relatifs à la réalisation de l’ouvrage : épreuves corrigées d’un texte, « le véloceman », non retenu dans l’ouvrage, relevé des sommes versées à Fontanez avec reçus signés par l’artiste, second état de la couverture etc…

Très belle reliure de Canape, très caractéristique de l’époque Art Nouveau.

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24000 francs de 1984 représenteraient environ 4000 euros aujourd’hui. A noter, comme sur d’autres exemplaires, que Marie Meunier n’a pas utilisé les services de René Kieffer – c’est le second cas retrouvé de reliure faite par Canape, après celle-ci.

 

 

exemplaire d’Anatole France

Enquête bibliophile autour d’une trouvaille au Grand Palais, les Poésies et les amours d’Anatole France

 

Sur le stand de la librairie Cambon, au milieu de belles pièces (beaux cartonnages romantiques, reliures mosaïquées, éditions originales recherchées) se trouvait un petit ouvrage, sans prétention.

Il ne montrait que son dos de maroquin beige, sans ornement : seulement l’auteur (Anatole France), le titre (poésies), et l’année (1896). Aucune dorure superflue, pas plus d’ailleurs sur les plats.
Une fois ouvert, tout de même, une riche dentelle intérieure encadre les contre-plats de tabis rouge, de même que les gardes.

 

Ah, tout de même ! dans la dentelle se cache la signature du relieur : R.P. Raparlier.
Voyons voir… les Poésies, Anatole France, 1896 : c’est l’édition définitive, en partie originale, publiée par Lemerre à tout petit nombre (pour les grands papiers) : 25 Hollande, 15 chine, 5 japon.

Raparlier, c’est le relieur préféré d’Anatole France, dont il évoque déjà le nom (en fait, celui de son père) dans « le livre du Bibliophile », en 1876, signé par Lemerre.Cet exemplaire est truffé. Un précédent propriétaire a laissé la fiche descriptive, avec son numéro d’inventaire. L’écriture est belle, et rappelle quelque chose…

Une carte au chiffre AC a été rajoutée. Il s’agit d’une lettre assez émouvante : «pourquoi te plais-tu donc à me faire souffrire (sic) ainsi ?» «je suis désespérée». Qui a pu écrire cette lettre, et quel rapport avec le livre ?
Un peu plus loin se trouve un ex-libris : un bouquet de fleurs, avec les initiales LAC. On retrouve le AC de la carte. Sans doute pas une coïncidence !
Allons plus loin : cet exemplaire est sur chine. Quel est son numéro ? ah ! il n’est pas numéroté ! il porte la mention « exemplaire de l’auteur » et la signature de Lemerre.
Exemplaire de l’auteur ! Mais alors, regardons mieux la fiche descriptive : eh oui, on reconnaît bien l’écriture  d’Anatole France !

Mais alors, si c’est son exemplaire, les initiales LAC doivent désigner Léontine Arman de Caillavet ! Et la carte au chiffre de AC est une lettre de Mme Arman de Caillavet à Anatole France !Petit Rappel historique : Léontine Lippmann (née en 1844) se marie en 1868 avec Albert Arman, qui se fait appeler Arman de Caillavet, du nom de sa mère. Comme de nombreux autres à cette époque, il tient beaucoup à cette fausse particule, au point de demander à changer de nom. Le Conseil d’Etat l’autorise seulement à s’appeler Arman-Caillavet, mais ce n’est pas important : le nom avec particule est passé dans l’usage courant.

 

Mme Arman (ou Mme de Caillavet comme on finira par l’appeler) tient salon dans son hôtel particulier, 12 avenue Hoche. Anatole France, avec qui elle entretient une liaison passionnée, voire orageuse (ce qu’illustre bien la petite carte présente dans ce livre), est toujours présent.Mme de Caillavet exercera une grande influence sur Anatole France. Elle prend une grande part dans plusieurs œuvres importantes, dont principalement « Le Lys Rouge », qui transpose leur histoire commune. Jules Renard, dans son journal, en donne un autre exemple : Pour l’adaptation à la scène de « Crainquebille », elle suggère une fin différente, adoptée par Anatole France.

 

Léontine Arman de Caillavet meurt en 1910. Elle laisse un fils, Gaston Arman de Caillavet, écrivain, proche d’Anatole France (ils collaborent sur l’adaptation du Lys Rouge à la scène), qui mourra en 1914. La fille de Gaston et de son épouse Jeanne Pouquet, Simone, épousera en secondes noces André Maurois.Le salon de Mme de Caillavet est fort fréquenté, et reçoit notamment un jeune homme qui n’a encore rien écrit, et qui est fasciné par Anatole France, au point d’oser lui demander cette même année 1896 une préface pour son premier ouvrage, «Les Plaisirs et les Jours» (en fait c’est Léontine qui se charge de cette demande…). Ce jeune homme, fidèle de ce salon, ami proche de la famille, saura s’en souvenir pour son grand oeuvre. On retrouve de nombreux traits d’Anatole France dans Bergotte ; Mme Verdurin, Saint-Loup, Gilberte, doivent beaucoup à la famille Caillavet.

 

Debout sur la chaise, Jeanne Pouquet, belle-fille de Léontine Arman. A ses pieds, un futur auteur connu.

Mme de Caillavet reçoit de nombreux écrivains, et logiquement sa bibliothèque s’enrichit de leurs ouvrages, envoyés par leurs auteurs reconnaissants. Anatole France lui fera de nombreux cadeaux pris parmi sa bibliothèque personnelle, qui porteront donc logiquement l’ex-libris LAC.

 

Ces ouvrages, avec ceux de sa belle-fille Jeanne Arman de Caillavet (Jeanne Pouquet) seront dispersés à Drouot, les 1er et 2 juin 1932.

Les poésies, exemplaire de l’auteur, figure dans le catalogue, sous le numéro 72. Voici sa description :

 

La fiche descriptive d’Anatole France, bien que volante, est toujours dans l’ouvrage ! mais entre-temps celui-ci s’est enrichi de la carte, qui bien évidemment a été acquise à une autre occasion.

Le lot a été adjugé 530 francs, auxquels il faut ajouter 14% de frais de vente : 600 francs de 1932, ce qui donnerait aujourd’hui 375 euros.

Le lot suivant du catalogue de 1932, le numéro 73, est ainsi décrit :

Il a été adjugé 500 francs, ce qui donnerait 350 euros.

A noter au passage qu’il est décrit comme petit in-12, et le précédent in-16, alors qu’il s’agit de la même édition ! d’ailleurs les deux indications ne sont pas plus exactes l’une que l’autre ; il s’agit d’un format in-4°, mais les dimensions correspondent à un format in-12.
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à gauche, le tirage de tête sur chine ; à droite le tirage courant.
Ce livre remarquable par sa dédicace peut être suivi depuis cette vente. En effet, Vandérem parle de cet exemplaire dans « Gens de qualité ». Il est passé dans les bibliothèques successives de Jacques Dennery (1984, lot 87) puis du Colonel Sicklès (vente IX, 1991, lot 3641). On le retrouve en 1999 chez Piasa, vente du 28 avril, lot 496, adjugé 7500 francs (soit 1450 euros aujourd’hui).D’autres ouvrages du catalogue de 1932 peuvent être également suivis.
Voici notamment le numéro 34 : Les noces Corinthiennes. Cet exemplaire possède une très belle reliure de Raparlier, dans laquelle une miniature du XVIIe siècle a été insérée. Il a fait partie de la collection Hayoit, et figure à sa vente sous le numéro 407. Il est récemment repassé en vente, chez Briest-Poulain-Tajan, le 16 octobre 2013, sous le numéro 33. Vendu 4000 francs en 1932, puis estimé 1500 euros en 1995, il a été adjugé 3000 euros (avec les frais) l’an dernier.
Hayoit avait un second ouvrage provenant de cette vente : La Rôtisserie de la Reine Pédauque, lot numéro 417, exemplaire numéro 1 sur japon, relié par Raparlier, estimé 1500 euros. Cet exemplaire figurait à la vente de 1932 sous le numéro 58 ; il avait été adjugé 7600 francs. Il contient également sa fiche descriptive de la main d’Anatole France, et un fragment autographe de l’épitaphe de Jérôme Coignard. Cet exemplaire avait fait partie de la collection Simonson (vente de 1946, numéro 379).

Le numéro 112 de la vente de 1932, «Histoire de Dona Maria d’Avalos et du Duc d’Andria», revêtu d’une reliure très décorative de Carayon, avait été adjugé 1400 francs à l’époque.

 

Il est repassé en vente chez Binoche et Gicquello le 9 novembre 2012 (lot 55) où il a obtenu 2200 euros. Comme plusieurs autres exemplaires de cet ensemble, il a fait partie de la bibliothèque de Léontine, puis de sa belle-fille Jeanne. Ces livres, qui n’avaient pas d’autographe originellement, ont alors été dédicacés par Anatole France à Jeanne Pouquet.

 

la reliure à la Lamoignon

Connaissance de la Reliure : la reliure « à la Lamoignon »

« Reliure à la Lamoignon ». Cette expression familière n’est pas une invention récente : on la trouve dans les Bibliographical decameron, publiées en 1817 par Thomas Dibdin. Et ce bibliographe n’est pas tendre avec ce style : « De tous les styles du plus mauvais goût, lequel égale la Reliure à la Lamoignon ?« , style qu’il qualifie par ailleurs de « Hideous and Tasteless« .

Mazette ! il faut aller voir de plus près.

Etiquette de la bibliothèque Lamoignon.

La bibliothèque Lamoignon, « Bibliotheca Lamoniana« , d’après l’étiquette collée sur le contreplat de ses livres, est une des fameuses bibliothèques constituées sur plusieurs générations, par une famille de noblesse de robe : les lamoignon de Bâville.

Pour l’historique de la famille, et de cette bibliothèque fameuse, il faut relire l’article : Bibliotheca Lamoniana

Au XVIIIe siècle, la bibliothèque est la propriété de Chrétien-François de Lamoignon (1745-1789). Il ne faut pas le confondre avec son petit cousin Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), défenseur de Louis XVI. Le premier se suicide au début de la Révolution, le second est guillotiné.

Chrétien François a développé la bibliothèque dont il a hérité, et a fait relier ses nouvelles acquisitions, récentes ou non, à son relieur, Enguerrand, suivant ses directives, qui ne sont donc pas du goût de Dibdin.

Après sa mort, la bibliothèque est vendue en 1791, principalement au marchand Thomas Payne, qui la détaillera dans les années suivantes, en France et en Grande Bretagne. Payne édite un nouveau catalogue de cette bibliothèque en 1793. En 1797, un catalogue de la bibliothèque de Lamoignon-Malesherbes est publié par Nyon, dans lequel se trouvent des ouvrages présentant les caractéristiques de la Bibliotheca lamoniana, mais qui ne figurent pas dans le catalogue de 1791.

Quelles sont donc ces caractéristiques qui permettent de repérer facilement un ouvrage sorti de cette bibliothèque ?

Tout d’abord, assez classiquement, une étiquette de bibliothèque apposée au premier contreplat. Rectangulaire, assez neutre, l’étiquette porte la cote de l’ouvrage, sous la mention « Bibliotheca Lamoniana« . Ensuite, sur une des premières pages de chaque tome, un tampon avec un L couronné. Ce tampon n’est pas apposé sur la page de titre, mais sur une des premières pages du texte.

Tampon au L couronné, sur une des premières pages des Œuvres de Règnier, 1746.

Les livres, quand ils sont reliés au XVIIIe siècle, le sont le plus souvent en maroquin, qu’on attribue à la famille Anguerrand ou Enguerrand : soit Pierre, reçu maître en 1726, soit son fils Etienne, maître en 1747, soit encore Pierre-Etienne, reçu maître en 1771.On les attribue sur des critères logiques : certaines de ces reliures sont signées, pour d’autres on dispose encore de la facture. Pour les autres, c’est plus compliqué : l’activité de ces relieurs a pu être contemporaine ; la date de reliure de certains ouvrages n’est pas connue ; la plupart d’entre elles ne sont pas signées. L’attribution se fait sur la ressemblance, la présence des « caractéristiques Lamoignon« , et se limite à « Enguerrand », sans spécifier de quel relieur il s’agit.

Le plus souvent, la reliure est en maroquin, à dos plat. Sur les plats, un double filet doré, avec une rose en coin.

Mably, entretiens de Phocion, in12, 1763. Catalogue Lamoignon, 1791, numéro 3868 (parmi d’autres livres de Mably). Librairie Amélie Sourget.

Jusque là, rien que de très classique. Mais voici donc les fameuses « caractéristiques Lamoignon« .

Outre la pièce de titre en maroquin, on trouve une pièce en queue, toujours en maroquin. Cette pièce porte souvent la date, et peut comporter la cote du livre dans la bibliothèque. Dans certains cas cette cote est dorée dans un caisson au dessus de la pièce portant la date.Pour les livres en plusieurs tomes, la pièce en queue n’est présente le plus souvent que sur le premier tome.

Historiae Augustae. Catalogue lamoignon, numéro 4357. Librairie George Bayntun.

Ceci donne un aspect inhabituel à ces reliures ; on est habitué à trouver la date sur un dos de reliure, d’ailleurs pas sur une pièce de maroquin, mais la règle dans ce cas est de conclure que la reliure n’est pas d’époque : le plus souvent il s’agit d’un maroquin du XIXe, d’un grand atelier, sur un livre (beaucoup) plus ancien. Voici donc une exception à cette règle.

Voiage de Gautier Schouten aux Indes Orientales. Amsterdam, 1708. 
Catalogue Lamoignon 1791, numéro 3709. 
Vente Christie’s du 9 décembre 2014, Paris. 

Lot 52, adjugé 3600 euros avec les frais. Librairie Hérodote.

Ces livres, dispersés dès la Révolution, ne sont pas rares : le catalogue de 1791 comptait environ 6000 numéros, auxquels il faut ajouter quelques titres du catalogue Malesherbes de 1797. Des titres présentant ces caractéristiques apparaissent plusieurs fois par an dans les grandes ventes aux enchères, et figurent au catalogue de librairies réputées.

Curiosité : les numéros 2716 (oeuvres de Régnier, édition de 1733) et 2717 (œuvres de Régnier, édition de 1746) sont passées en vente à quelques mois d’intervalle, chez Sotheby’s (Paris), le 6 novembre 2014 pour le premier, et De Baecque (Lyon) pour le second.

En juillet 2016, le numéro 3498 (Acajou et Zirphile, 1744, in-12, fig. d’après le catalogue) a été vendu 458 euros sur ebay – il est alors décrit comme un in-4 ce qui est effectivement plus probable.

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