De la fabrication des livres d’art – la formule extérieure

Jérôme Doucet est un praticien de l’édition, en tant qu’auteur, bien sûr, mais aussi éditeur de revue (à la Revue Illustrée) ; et également éditeur (avec le Livre et l’Estampe).

Il a donc des idées sur ce que doit être un livre de bibliophilie ; idées qu’il développe début 1906, dans un article de la revue de Charles Meunier, « Les Arts bibliographiques – l’Oeuvre et l’Image ».

Voici cet article ; il apporte un éclairage intéressant sur la bibliophilie du début du (XIXe) siècle ; et sur les choix éditoriaux effectués par Jérôme Doucet.

L’article est publié sans illustrations ; pour l’agrément de la lecture j’ai inséré quelques images des livres dont parle Doucet.


 

De la Fabrication des Livres d’Art

LA FORMULE EXTÉRIEURE

On a discuté suffisamment, il me semble, sur le texte à choisir pour faire un livre de bibliophile. C’est à ce propos qu’on pourrait répéter, en la variant quelque peu, la fameuse phrase de Figaro, — celui de Beaumarchais, bien entendu,  qui, fut, lui si souvent édité pour les amateurs : « Aux qualités qu’on exige d’un littérateur, connaissez- vous beaucoup d’écrivains qui méritent d’être édités ? »

On peut croire que le nombre est restreint — du moins en certaines périodes de la mode — car en même temps on voit, sous différentes firmes, apparaître en général le même nom. Nous ne nous plaignons pas quand il s’agit d’Anatole France ou de Pierre Louÿs, mais nous voudrions cependant qu’on mélangeât à leur gloire indiscutablement reconnue celle de quelques autres littérateurs.

Le même livre, — faut-il citer Manon Lescaut, Daphnis et Chloé, par exemple, — semble avoir hypnotisé bien souvent les éditeurs en mal de livre d’art ; est-ce parce que parfois, souvent, hélas ! l’éducation est la chose qui manque le plus à la race éditeur ? Est-ce parce que les enfants de Panurge sont encore, doux moutons, innombrables sur notre planète ? est-ce parce que la jalousie ou l’envie sont mauvaises conseillères ? Je l’ignore, mais ce que je sais, c’est que certains bouquins sont, à priori, la base de ce qu’on appelle les librairies d’art, les maisons d’éditions pour bibliophiles.

Et cependant… que de choses apparaissent dignes d’être faites, que de livres sont oubliés qu’on devrait splendidement rééditer !

Mais, nous le répétons, ce n’est pas du choix du sujet que nous voulons discuter ici, c’est de la forme, de la formule pour mieux parler, que nous voulons entretenir nos lecteurs — qui s’intéressent au livre d’art.

Si nous passons en revue les ouvrages publiés depuis nombre d’années, nous sommes frappés de la monotonie de leur conception. A part quelques rares exceptions, — je dis rares, car le nombre des livres dits de luxe est considérable, — nous voyons le livre illustré orné (?) de petits en-têtes, de maigres culs-de-lampe et d’inévitables hors texte.

Il semble que pour les ouvrages, comme pour les lettres à mettre à la poste, il suffise de coller un timbre-poste, de jeter à la boîte pour que l’objet arrive à destination.

Un éditeur, Conquet, triompha — et quel triomphe ! — avec des livres de cette formule. Circonstance aggravante, il triompha avec des prix fort élevés et des tirages assez considérables. Il est vrai que les textes étaient assez bien choisis, les illustrateurs relativement bons, et les graveurs souvent acceptables, puis que les tirages étaient strictement limités et l’homme noble et intelligent. Mais regardez ces livres et demandez-vous si aujourd’hui on aurait du succès aussi commodément.

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Brillat-Savarin, la Physiologie du Goût, Jouaust- source : annonce Ebay -vendeur Jbgordonius.

Les Jouaust, eux, étaient le type même du livre banal où le hors texte semble presque un intrus, arrivé par hasard ; ils n’avaient même pas, sauf deux qui sont réellement bien, l’un surtout, la Physiologie du Goût, le banal en-tête et le sempiternel cul-de-lampe.

Aujourd’hui, qu’en dirait-on ?

Par une exagération contraire, Octave Uzanne apporta dans le livre une fantaisie, une invention, une nouveauté, une gaîté qui firent à ses premiers ouvrages une renommée brillante ; il fut victime de son élan généreux, ne pouvant soutenir longtemps la variété des premiers jours, il tomba dans une monotonie aussi, qui est la répétition de la fantaisie, non renouvelée.

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Verlaine – Fêtes Galantes – Robaudi – , Meunier, 1903. Source : Drouot.

Entre les deux, certes, il y a place pour un juste milieu, et souvent ce degré fut atteint ; mais, je le répète, la chose est rare si on compare le nombre des livres, parfaits, adorables comme les Fêtes Galantes de Verlaine avec les aquarelles de Robaudi, à celui des livres édités, publiés, répandus.

Et cependant, que de motifs à variété ne peut-on pas trouver dans l’édition d’un livre ! Papier, format, caractère, genre de gravure, le champ est infini.

Je sais bien que le bibliophile est féroce, qu’il répudie, en apparence, les procédés mécaniques de reproduction, qu’il n’admet que la gravure, bois ou eau-forte, la lithographie originale, méprise le gillotage, le clichage, les reproductions photographiques, et que cela restreint le champ des éditeurs.

Sliman Ben Ibrahim, Rabia El Kouloub ou Le Printemps des cœurs, illustré par Etienne Dinet, Piazza, 1902. Source : librairie Koegui.

Mais outre que ce mépris n’est qu’apparent, puisque, par exemple, Le Printemps des Cœurs est un livre archi-fêté par les amateurs, il reste assez avec l’eau-forte, la litho et le bois de moyens de faire un livre neuf. Que faut-il pour qu’un livre soit nouveau ? Disposer l’illustration, la typographie de façon nouvelle et, si l’on veut faire bien, faire ce qu’il faut, rien n’est plus facile.

Marier texte et dessins de façon inédite, rien au monde de plus simple, à condition de ne pas lésiner sur le prix de l’illustration, sur le nombre des dessins.

Et si l’on veut s’offrir des formes neuves d’habillage, si l’on veut donner à ses images des silhouettes inattendues, il ne faut pas que cette vignette soit un accident dans le texte, qu’elle apparaisse par-ci par-là au milieu de pages lourdes de typographie.

Il faut qu’au contraire l’illustration domine, se répète, se renouvelle, Je dirai presque à chaque page, et dame, ça coûte.

Flaubert, la Légende de Saint Julien l’Hospitalier, Luc-Olivier Merson, Ferroud, 1895. Source : BNF.

Un exemple frappant de cela : La Légende de Saint Julien l’Hospitalier.  Ce beau livre, épuisé, introuvable, dont par conséquent nous pouvons dire du mal sans nuire à son éditeur, notre éditeur et notre ami, dont les ouvrages sont encore des meilleurs, La Légende, dis-je, a d’admirables dessins d’Olivier Merson aux formes imprévues, inventées adroitement, habilement mariées au texte, mais dix fois trop rares ; si bien que leur originalité, au lieu de plaire, surprend, déçoit, trahit.

Un livre illustré doit l’être beaucoup — je dirai presque à toute page, s’il ne veut rester dans la formule classique de l’en-tête déjà cité. Le livre de luxe n’a pas besoin d’un texte long, comme un tableau de galerie n’a pas besoin d’être immense ; il peut être, il doit être de chevalet, il vaut mieux peu, beau, soigné ; et un livre, pour être possible avec le nombre restreint des tirages actuels, ne peut qu’être court, mince, à condition d’être perlé.

Le papier peut à l’infini varier, pâte, teinte même, il y a place pour une gamme plus longue qu’on ne suppose.

La typographie, elle aussi, dispose de caractères variés ; éviter toutefois le gothique, difficile à lire, n’est-ce pas, mon cher Léon H… de Mayneville ; ne pas abuser du Grasset, un peu lourd, de l’Auriol, un peu léger; il reste encore dans les Didot, les Elzévir, les antiques, les italiques assez de types et de corps pour donner l’illusion d’une nouveauté.

Songer aux initiales, aux belles lettres ornées ou rubriquées qui firent la gloire des Jean de Tournes, des Plantin, des Estienne, de bien d’autres. Songer à la marge qui peut, si elle est bien conçue, être à elle seule une illustration.

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Anatole France, histoire de Dona Maria d’Avalos et de don Fabricio, duc d’Andria, enluminé par Léon Lebègue, Ferroud, 1902. Source : frankzumbach.wordpress.com

On n’a pas usé beaucoup, il nous semble, sauf Lebègue avec ses jolies plaquettes, de l’ornement en complément de ligne ; il y a là source de jolis effets ; le cadre aussi est un motif de beau livre, mais pour être beau, il doit être varié et non répété, et je préfère la marge blanche à tel bois de Giacomelli, à tel motif de Dinet, si riche soit-il, que je revois plus de deux fois.

Quant aux procédés de reproduction, j’ai dit que l’amateur paraît impitoyable ; tant pis, usons de tous les moyens, si le résultat est bon, marions l’hélio, la litho, le patron, la phototypie, qu’importe si nous avons du succès, si l’on épuise nos éditions, si elles font prime dans les ventes.

Essayons de tout, mais soyons neufs, et restons dans les lois du livre, car à ce titre nous pourrions, sous prétexte de faire du nouveau, changer la forme du volume. Et soit dit en passant approprions le choix du dessinateur au sujet à illustrer, prenons des jeunes, plein d’idées et d’élans, et ne demandons pas au rude talent du maître Jean Paul de faire de jolis duos d’amour.

Qui osera faire un ouvrage rond, ovale, ou même en forme de losange? On n’ose déjà pas tenter souvent le format à l’Italienne. Je sais bien qu’il y a une chose qui entrave la variété de la forme, c’est le besoin de couture, de brochure, de reliure, mais cependant on pourrait trouer un volume au centre sans nuire à la couture de dos, on pourrait de même en abattre les angles, ou encocher à la grecque les marges de tête, de côté et de pied.

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Perles et parures. Les joyaux, fantaisie par Gavarni, text par Méry. Source : librairie Maggs.

Le champ est vaste ; les marges en dentelles ont été faites et sont oubliées : qui a les Joyaux de Gavarni ? Les marges sombres ont été connues aux vieux manuscrits, comme l’absence de marges ; le Livre de Demain a essayé les papiers divers il y a quelque trente ans, les encres de couleurs comme dans le volume de Carracioli. Qui trouvera un livre neuf, inconnu, inattendu, mais un livre, original sans être incohérent, surprenant sans être fou ou grotesque. Je serais heureux qu’on nous apportât ici des idées, des essais, des maquettes, prêts à accueillir et pousser à la réalisation toute idée à la fois artistique et pratique, toute idée qui fera le bouquet rêvé du texte, de l’illustration, de la forme, de l’exécution, du procédé, du résultat…., du succès. .

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Le Livre à la mode. Source : le blog du bibliophile.

 

 

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