Interview (presque) inédite de Jérôme Doucet.

Bonjour monsieur Doucet,

Pouvez-vous nous parler un peu de vous ?

Ma vie, à moi, ne fut qu’une féérie. Si j’évoque de chers visages, ceux de ma grand-mère, de ma mère, de ma femme, ils m’apparaissent sous les traits des fées. Féerie encore, mon présent merveilleux. Comment presque tous mes livres n’eussent-ils pas été eux-mêmes de beaux contes de fées ?

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Doucet en 1903

Vous êtes né à Lyon, mais vous avez beaucoup d’attaches à Rouen ?

Pour contempler la ville de Rouen dans toute sa splendeur, il la faut voir de loin, sur la colline de Bonsecours. C’est de là que Puvis de Chavannes, le grand Lyonnais, peignit son immortelle fresque panoramique.

Etes-vous heureux ?

Mon bonheur vient sans doute de ce que je m’incarne dans mes personnages : je les vois comme je vous vois, je vis littéralement leur vie. Je me fais l’effet de n’être vis-à-vis d’eux qu’un photographe, un sténographe ou l’appareil enregistreur des films sonores. D’ailleurs, c’est une de mes théories que nous ne sommes rien par nous-mêmes ou que nous sommes semblables à ces appareils de T.S.F. qui reçoivent les ondes. Mettez, si vous voulez, que je suis un appareil qui a de la chance…

Vous avez écrit de nombreux livres pour enfants, et notamment les Douze Filles de la Reine Mab.

Les douze princesses de mes contes, toutes à un moment donné, se trouvent en péril, se croient définitivement perdues. il n’en est rien, tout s’arrange, tout redevient joyeux en leurs vies.

Vous vous définissez comme un conteur ?

Je suis poète et conteur, donc un peu  fou mais justement. Pour cela, je sais un peu deviner l’avenir. Oserai-je dire l’influencer. J’ai écrit plus de cent contes, et j’ai tant fréquenté les Fées, en mes contes, que je connais leur langue et puis leur demander des coups de baguette bienfaisants. Vivre des féeries fait oublier la vie médiocre ordinaire.

Parce qu’ils composent des récits invraisemblables où passent des personnages autrement merveilleux que les hommes que l’on croise d’ordinaire par les rues, et qu’ils leur font accomplir des actes fort au delà de nos âmes vulgaires, de nos faibles forces, les Conteurs – je parle par expérience propre – se croient d’autre essence que l’historien, qui groupe les histoires des peuples, ou le romancier qui dissèque une tranche de vie particulière.

Ils se vantent de leur invention, de leur imagination ; ils vous affirment naïvement qu’ils ont tout créé puisqu’ils n’ont pu copier rien dans la banale réalité.

Je maintiens toutefois que je vis ces contes, l’esprit parfois emporté dans un monde étrange, presque aussi réel pour moi que celui où je vis, car je trouve ce dernier si laid, en général aujourd’hui, que je m’efforce, de toute ma pensée, à vivre dans l’autre : domaine de la souvenance, de l’imagination.

Pouvez-vous nous indiquer quels écrivains furent importants pour vous ?

Autrefois, alors que j’étais au Collège de Joyeuse, à Rouen, notre maître G. Flaubert nous apprit à lire le Français, le beau Français, sur un vitrail de la Cathédrale gothique.

Il ne m’enseigna point, je le sais, à l’écrire impeccablement, comme lui, pourtant je suis assez content de mon imagination, car elle me fit voir des verrières où nul, peut-être, ne les eût soupçonnées.

Il n’y a de style plus simple et plus clair – plus travaillé pourtant que celui d’Anatole France.

Vous avez également été critique d’art ?

Je suis un fanatique d’art. Du vrai. Personnellement j’ai toujours soutenu qu’il n’y avait en vérité que deux formes nobles de peinture : le paysage et le portrait, je les cite dans l’ordre de mérite.

Vous avez été un acteur de la bibliophilie de votre temps, comme auteur, et comme éditeur. Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur la bibliophilie ?

Les vieux bouquins ! Ah ! ceux d’Alde Manuce, de Plantin, de Jean de Tournes longuement préparés, minutieusement corrigés, scrupuleusement imprimés, rares par le nombre et la valeur, ils survivent aux siècles et aux intempéries ; les nôtres hâtifs, souvent mort-nés auprès d’eux, que sont-ils ?

Que de choses apparaissent dignes d’être faites, que de livres sont oubliés qu’on devrait splendidement rééditer !

Octave Uzanne apporta dans le livre une fantaisie, une invention, une nouveauté, une gaieté qui firent à ses premiers ouvrages une renommée brillante ; il fut victime de son élan généreux, ne pouvant soutenir longtemps la variété des premiers jours, il tomba dans une monotonie aussi, qui est la répétition de la fantaisie, non renouvelée.

Que faut-il pour qu’un livre soit nouveau ? Disposer l’illustration, la typographie de façon nouvelle et, si l’on veut faire bien, faire ce qu’il faut, rien n’est plus facile.

Marier texte et dessins de façon inédite, rien au monde de plus simple, à condition de ne pas lésiner sur le prix de l’illustration, sur le nombre des dessins.

Un livre illustré doit l’être beaucoup — je dirai presque à toute page. Le livre de luxe n’a pas besoin d’un texte long, comme un tableau de galerie n’a pas besoin d’être immense. Il peut être, il doit être de chevalet, il vaut mieux peu, beau, soigné ; et un livre, pour être possible avec le nombre restreint des tirages actuels, ne peut qu’être court, mince. »

doucet_toute_ledition_1936Doucet en 1936.

 

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