la Chanson des Choses

Les premiers écrits de Jérôme Doucet sont des poèmes, à l’imitation de son père Théophile. Il gardera toute sa vie une prédilection pour cette forme d’expression. Sous cette forme, il écrit très tôt des chansons, sur des sujets très variés, savamment composées ; chansons légères le plus souvent ; graves parfois.

Trois de ces chansons sont publiées par Albert Guillaume dans sa revue éphémère « le Bambou », en 1893 :

  • La Cloche (le Bambou, 7, 1893), illustré par Marold
  • Le Cierge (le Bambou, 7, 1893), illustré par Andréas
  • la Roue du Moulin (le Bambou, 8, 1893), illustré par H. Vignet

 

 

Doucet aime cette forme d’expression ; ainsi ira-t-il jusqu’à publier une chanson dont il a composé le texte (ce qui n’est pas surprenant) mais aussi la musique (très simple tout de même !), dans Gil Blas illustré, le 30 septembre 1894 : Il ne vit qu’un jour, l’amour, illustrée par Paul Balluriau

Et il publiera d’autres recueils de chansons, plus tard : la Chanson des mois, illustré par son ami Maurice Leloir, Et puis voici mon cœur, chansons veuves, chansons vives, entre autres.

En fait ce que Doucet appelle chansons, sont plutôt des poésies respectant un cadre formel, elles ne sont pas vraiment destinées à être chantées ; d’ailleurs pour la publication dans le Bambou, sous le titre « la Chanson des Choses » se trouve le sous-titre « courts poèmes« .

Beaucoup de ces chansons sont publiées dans les revues auxquelles collabore Doucet, à commencer par la Revue Illustrée ; mais également dans d’autres revues variées, comme les Annales politiques et littéraires, le Monde Illustré… et logiquement elles sont illustrées, à la demande de Doucet, par les artistes avec lesquels il est en relation, soit d’affaires, en tant que Secrétaire de la Rédaction, soit d’amitié – et pourquoi pas les deux ?

La publication en volume

Au fil des mois, et des années Doucet réunit un ensemble imposant ; il en sélectionne cinquante-cinq  qu’il fait éditer en 1898 par L-Henry May (Société française d’éditions d’art) sous le titre général « la Chanson des Choses« . Le « livre » est un in-quarto (24cm x 32cm) de 219 pages ; chaque chanson possède sa page de titre, deux pages pour la chanson et son ou ses illustrations, suivies d’une page blanche ; chaque cahier contient donc deux chansons.

Le prospectus annonce une parution « fin novembre » 1898 – le livre est imprimé par les Imprimeries Réunies – Motteroz, directeur.

 

En plus des illustrations des chansons proprement dites, un frontispice, portrait de Jérôme Doucet, une vignette sur la page de titre, une autre au début de la table, et une illustration pour la couverture ont été composées.

frontispice_

Le frontispice est la reproduction d’un portrait de Doucet par Marcel Baschet ; la vignette de titre est une gravure de Rochegrosse, et la vignette de la table est une gravure de Jules Chéret. Pour ces trois artistes, ce sont les seules contributions à l’ouvrage. L’illustration de couverture est due à Maurice Leloir – qui illustrera plusieurs chansons. A noter que cette couverture ne sera pas utilisée pour tous les exemplaires ; un certain nombre comportent l’illustration de la chanson de la Harpe, de Marold, sur la couverture.

Toutes ces illustrations ont été produites par un nombre très important d’artistes : trente et un pour les chansons, plus trois pour les illustrations supplémentaires ! bon nombre de chansons possèdent plusieurs illustrations ; au total on trouve donc une centaine d’illustrations, produites par trente quatre artistes, avec des techniques extrêmement variées : aquarelles, gravures sur bois, pochoirs, taille-douce, burin..

Le livre est vendu pour une somme très modique : quinze francs, ce qui s’explique par le grand tirage : mille exemplaires, et le fait que la plupart des contributions a déjà été amorti par la publication dans différentes revues.

Un tirage de tête, sur « grand papier » (de 33 cm sur 27 cm), sur papier glacé, vendu trente francs, a été tiré à cinquante-cinq exemplaires (un par chanson) ; ce n’est pas annoncé à la justification mais ces exemplaires sont accompagnés d’une des chansons autographes, signée de Doucet. Les exemplaires sont numérotés au composteur pour le tirage courant, et manuellement, par Jérôme Doucet, pour les exemplaires de tête.

Le livre porte la dédicace suivante :

à la chère mémoire de ma grand-mère
Delphine Paris-Baudesson de Richebourg
ces vers
composés auprès d’elle et grâce à elle
sont dédiés

dedicace

Delphine Baudesson de Richebourg, mère d’Elise Baudesson, est décédée le 5 mars 1896, à l’âge de quatre-vingts ans.

 

 

 

Différences entre la publication en Revue et le livre

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la publication en volume ne se contente pas de reprendre la publication en Revue : dans tous les cas la composition (texte) est repris (ne serait-ce que pour rajouter la pagination, et enlever la signature de Doucet) ; les illustrations peuvent être retravaillées, des vignettes ajoutées. Voici quelques comparaisons entre la publication en Revue et la publication en volume :

  • la Roue du Moulin : publication dans le Bambou, puis dans la Revue Illustrée, puis telle que reprise en volume.
  • la Chanson du Navire, publiée dans la Revue Illustrée (le 15 mars 1898), à droite, et en volume, à gauche :
  • la Chanson de la Fleur, publiée dans la Revue Illustrée (le 15 mars 1898), à droite, et en volume, à gauche :
  • la Chanson de l’Echo : publication dans la Revue Illustrée, dans le livre, et poème autographe joint à un exemplaire de tête ; une lettrine a été ajoutée dans le volume, et le texte n’est plus imprimé sur l’illustration :
  • la Chanson des Cloches, dans la Revue Illustrée le 1er février 1897,puis dans le volume : par rapport à la publication initiale dans le Bambou, une grande composition de Pascalidès encadre le texte – Pascalidès est crédité dans la Revue, mais pas dans le volume.

Parmi les trois premières chansons, publiées dans le Bambou, une ne sera pas reprise (le cierge) ; l’illustration d’une autre sera refaite par Marold (la Roue du moulin) ; une seule sera retenue avec son illustration d’origine.

Il existe de plus grandes différences encore ; elles sont détaillées dans la Chanson des Choses, 2 : passage de la Revue au Livre.

Le livre

Voici un aperçu de la diversité des illustrations : la Chanson des Cheveux, par Jules Lefèbvre ; la Chanson des Dents, par Carloz Schwabe ; la Chanson des Feuilles mortes, par pascalidès ; la Chanson des Fuseaux, par Giraldon ; la Chanson de la lune, par Louis Chalon ; et la Chanson du Sphinx, par V. Lorant-Heilbronn.

 

Diversité de la forme poétique

Jérôme Doucet, dans cet ouvrage, fait montre d’une technique et d’un art de la versification étonnants. Sur cinquante-cinq poèmes, autant de formes différentes ! dans la plupart des cas, il n’indique pas cette forme ; il nous donne cependant, pour une dizaine de poèmes, cette indication :

  • la chanson des Rames : pantoum
  • la chanson de l’encensoir : litanies
  • la chanson des ailes du moulin : rondeau redoublé
  • la chanson de la terre : virelai nouveau
  • la chanson du rouet : villanelle
  • la chanson du ruisseau : sextine
  • la chanson du nuage : ternettes – rythme inédit
  • la chanson du vieux logis : ballade
  • la chanson du nid : sonnet redoublé (rythme inédit)
  • la chanson de la bure : terza rima.
  • la chanson de la roue du moulin : rondels (indication pas reprise dans le volume).

Comme on le voit, Doucet n’hésite pas à inventer…

Annexes

 

Dans les annexes ci-dessous on trouve le détail des illustrations et des dédicaces ; puis un article, qu’on peut qualifier de complaisance, d’Adolphe Brisson sur le livre.

Malgré son tirage important l’ouvrage est assez rare ; et comme le redoute Brisson dans son article, il lui est arrivé d’être dépecé ; chaque chanson étant vendue au détail.

Annexe : liste des chansons.

chanson illustré par dédicace
 La Chanson de la Navette. E. Rudaux pour mon maître Clair Tisseur
 La Chanson de la Poupée de Cire. Maurice Leloir pour Jean Lorrain
 La Chanson de l’Horloge. Robida pour Paul Bourget
 La Chanson des Fuseaux. Giraldon pour A. Giraldon
 La Chanson des Cheveux. Jules Lefèbvre pour Jules Lefèbvre
 La Chanson des Marionnettes. Louis Morin pour madame Jeanne Morin
 La Chanson des Rames. Jean-Paul Laurens pour Jean-Paul Laurens
 La Chanson de la Toupie. E Rudaux pour Raoul Guillard
 La Chanson de la Fourrure. Maurice Leloir pour mon ami Maurice Leloir
 La Chanson de la Poudre de Riz. Louis Morin pour Jacques Normand
 La Chanson de la Girouette. Robida pour A Robida
 La Chanson du Marteau sur l’Enclume. Andréas pour mon ami Marrou, ferronnier d’art
 La Chanson de l’Encensoir. Carloz Schwabe A José Maria de Hérédia
 La Chanson des Ailes du Moulin. Louis Morin pour Madame Jules Chéret
 La Chanson du Miroir. Bellery-Desfontaines pour Boyer d’Agen
 La Chanson de la Fleur. Madeleine Lemaire pour Madeleine Lemaire
 La Chanson de la Harpe. Marold pour Fred Steinmann
 La Chanson de la Mandoline. Louis Morin pour Gabriel Vicaire
La Chanson de l’Absinthe Albert Maignan pour Albert Maignan
 La Chanson de la Faux. (Léon) Lhermitte pour Léon Lhermitte
 La Chanson de la Vague Lequesne pour Jean Richepin
 La Chanson des Pavots. Gervais pour Sully-Prudhomme
 La Chanson de la Terre. J. Wagrez pour Méric Duchaplet
 La Chanson de l’Aile. Giacomelli pour Camille Roy
 La Chanson de la Roue du Moulin. E Rudaux Mme Hélène André Theuriet
 La Chanson des Cartes. Pascalidès pour Pascalidès
 La Chanson du Masque. Giraldon pour Félicien Champsaur
 La Chanson du Champagne. Paul Avril pour Paul Avril
 La Chanson de l’Echo. Tony Tollet A Tony Tollet
 La Chanson du Parfum. Carloz Schwabe pour Adolphe Brisson
 La Chanson de la Fumée Blanche. E Rudaux pour André Theuriet
 La Chanson du Canon. Edouard Detaille pour Edouad Detaille
 La Chanson de la Soie. Marold pour Marcel Baschet
 La Chanson des Dents. Carloz Schwabe pour René Baschet
 La Chanson du Rouet. E Rudaux pour E Rudaux
 La Chanson de la Lune. L Chalon pour A Willette
 La Chanson des Cloches. Marold pour Henri Guerlin
 La Chanson du Pot-au-Feu. Carloz Schwabe pour Aimé Vingtrinier
La Chanson du Diamant Ferdinand Bac pour Ferdinand Bac
La Chanson du Steppe U. Chéca pour Upiano Chéca
 La Chanson du Ruisseau. Lequesne pour F Le Quesne
 La Chanson du Nuage. V Lorant pour F Mistral
 La Chanson des Larmes. Puvis de Chavannes A Puvis de Chavannes
 La Chanson des Clous. Carloz Schwabe pour Eugène Grasset
 La Chanson de la Glace. Marold pour Fred Steinmann
 La Chanson des Yeux. Hannoteau
 La Chanson du Sphinx. Lorant-Heilbronn A Georges Rochegrosse
 La Chanson des Echecs. H Vogel pour H Vogel
 La Chanson des Etoiles. Gervais pour P Gervais
 La Chanson du Pavé. Daniel Vierge pour Daniel Vierge
la Chanson des Vieux Logis Jules Adeline pour Jules Adeline
 La Chanson du Nid. Giacomelli pour H Giacomelli
 La Chanson du Navire. E Rudaux pour Pierre Loti
 La Chanson des Feuilles Mortes. Pascalidès pour Jules Chéret
 La Chanson de la Bure. Jean-Paul Laurens pour François Coppée

Parmi les illustrateurs, il faut noter une petite coquille (volontaire ?) : V. Lorant est cité deux fois, avec deux noms différents (V. Lorant-heilbronn).

Certains artistes ont été plus sollicités que d’autres :

  • E. Rudeaux illustre 6 chansons
  • Carloz (sic) Schwabe illustre 5 chansons
  • Marold et Louis Morin illustrent 4 chansons
  • Maurice Leloir illustre 2 chansons et la couverture
  • Pascalidès illustre 2 chansons et produit de nombreuses vignettes non créditées à la table.

Toutes les chansons portent une dédicace, sauf la Chanson des yeux – qui se termine par ces vers :

Mais les doux yeux de mon amie
En leur impeccable contour,
Sont de nuance indéfinie…
——
Ses beaux yeux sont couleur d’amour.

Peut-on y voir une allusion à son épouse, Marie Meunier ? et dans ce cas, peut-on voir un portrait de Marie Meunier, dans l’illustration de Alex. Hannoteau ?

yeux

Parmi les dédicataires, la plupart sont les artistes qui ont participé à l’ouvrage – nous trouvons également des hommes de lettres bien connus (Coppée, Loti…) ; ainsi que des proches de Doucet, professionnellement : la famille Baschet, Gabriel Vicaire, Adolphe Brisson, Boyer d’Agen par exemple).

Quelques noms sont moins familiers :

Les trois premiers sont des écrivains, publiés dans la Revue Illustrée :

  • Henri Guerlin, (1867-1922) ;
  • Raoul Guillard ;
  • Jacques Normand (1848-1931), sous le pseudonyme de Jacques Madeleine ;

 

  • Fred Steinmann est le graveur d’un certain nombre d’illustrations de l’ouvrage ;

 

  • Méric (de son vrai prénom Médéric) Duchaplet (ou Duchapelet) (1834- 1903) est un militaire, ami d’enfance du père de Doucet ; il est témoin de Jérôme Doucet à son mariage (l’autre témoin étant René Baschet)  ;
  • Marrou, ferronnier d’art (1836-1917) a beaucoup travaillé à Rouen.
  • Clair Tisseur et Aimé Vingtrinier sont des hommes de lettres lyonnais, amis de Théophile Doucet, autour de la Revue du Lyonnais.

 

Annexe : l’article d’Adolphe Brisson

Le livre paraît en fin d’année 1898, pour les étrennes 1899 ; le 22 janvier 1899, Adolphe Brisson, grand ami de Doucet, publie dans les Annales politiques et littéraires un article très amical sur cet ouvrage, dans lequel il cite quelques-unes des chansons ; voici le texte de cet article.

Les annales politiques et littéraires, le 22 janvier 1899.
REVUE DES LIVRES

La Chanson des choses, par M. JÉROME DOUCET.

C'est une idée charmante...
Or donc, le bon poète Jérôme Doucet s'est avisé que les choses 
avaient une âme, et il les a écoutées, et il les a interrogées. 
D'autres, avant lui, soupçonnaient cette vérité. Lorsque 
La Fontaine fait dialoguer, non seulement le loup et l'agneau, 
la cigale et la fourmi, mais encore le chêne et le roseau, il 
établit formellement que la vie et l'intelligence circulent dans 
toutes les parties de la création. M. Jérôme Doucet va plus loin. 
Son audace égale celle de M. Louis Ratisbonne, qui ne craint pas, 
dans une fable célèbre, d'attribuer des propos insolents à une 
pomme rainette et des paroles doucereuses à une poire crassane. 
Mais ici s'arrête l'assimilation. Si M. Ratisbonne et M. Jérôme 
Doucet ont des sources communes d'inspiration, le lyrisme de 
M. Doucet est très supérieur à celui de M. Ratisbonne, ou, si 
vous voulez, moins enfantin... Je ne sais, mais il semble que 
l'idée de son volume a dû lui naître en province, dans une très 
vieille ville, après une maladie, et qu'il est issu des 
méditations qui accompagnent les lentes convalescences.
 M. Jérôme Doucet se reposait. La rue était déserte, la maison 
silencieuse, la pluie tombait, des nuages passaient dans le ciel 
mélancolique. Et, soudain, de cette solitude, des accents 
montèrent, très doux, très tendres, insaisissables au vulgaire, 
mais que son oreille d'artiste perçut distinctement. 
Jérôme Doucet, comme Jeanne d'Arc, entendait des voix. Ce 
n'étaient pas des voix héroïques. Elles formaient; autour de 
lui, comme un concert familier. Elles sortaient des meubles et 
des murailles et, presque exclusivement, des objets inanimés. Et 
lorsque, d'aventure, M. Jérôme Doucet, las de sa captivité, s'en 
allait aux champs, à chaque détour du chemin, d'autres 
confidences lui étaient faites. Il s'amusait à noter le babillage 
des cailloux et des brins d'herbe, le bruit du vent dans les 
branches et le gazouillis des sources.

Il vient de réunir ces impressions singulières en un volume dont 
la lecture est fort agréable. Son sujet présentait un écueil : la 
monotonie. Il l'a ingénieusement varié. Tantôt M. Doucet parle 
aux choses, tantôt les choses lui parlent. Quelquefois, il les 
présente au lecteur. Il dit, par exemple, à la barque qui 
s'éloigne du rivage (et c'est un judicieux conseil) :

  Va donc avec lenteur et doute
  Si tu veux achever ta route.

Quelquefois, les choses se présentent d'elles-mêmes. Voyez cette 
pimpante figurine. Elle arrive du fond du théâtre, s'avance 
délibérément jusqu'au trou du souffleur (comme les petites 
femmes des revues de fin d'année) et s'écrie avec aplomb :

  Me voici ! je suis la fourrure !

Et elle énumère les transformations qu'elle subit. Il ne manque, 
à ce couplet, que la musique d'un air d'Offenbach :

  Je suis astrakan, chinchilla, vigogne;
  Je suis le boa, le manchon, la mante.

Le plus souvent, les « choses » procèdent à leur confession, à 
leur examen de conscience que M. Jérôme Doucet note en 
psychologue impassible. Et elles nous dévoilent ainsi le fond de 
leur caractère. Il y a les choses orgueilleuses et qui 
s'attribuent des mérités qu'elles n'ont pas. La soie, qui habille 
les jolies femmes, revendique les hommages qui leur sont rendus :

  Si l'on admire beaucoup
  Ton beau cou 
  Que nul voile ne dérobe,
  C'est que je suis à ta chair
  Le très cher  
  Et brillant cadre : la Robe.

(Ces vers rappellent ceux où Corneille gronde si rudement la 
marquise et l'avertit de la fragilité de ses charmes.)

Il y a les choses humbles : le Pavé :

  Je suis pavé — chose publique,
  Je dois supporter sans réplique
  Piétons, voitures, chevaux.
  Tout m'est bon: l'ordure et la boue,
  Le passant me crache à la joue,
  Et c'est bien tout ce que je vaux.

Il y a les choses philosophes : la Roue du Moulin :

  La vie est une rivière
  Qui coule, coule toujours.
  Rien n'en arrête le cours,
  Rien ne la pousse en arrière.

Il y a les choses sataniques : les Cartes, qui tiennent un 
langage cynique et presque effrayant :

  Nous te prendrons ton sang, ton or,
  Pour charmer ton âme frivole.
    Encor !
  Ta bourse est vidée ? Eh bien, vole!

Il y a les choses bavardes : le Champagne :

  Une mousse impalpable suggère
  Le désir de chanter, de boire ;
  Elle grise comme la gloire,
  Et, comme elle, elle est passagère.
 
(Vous remarquerez que le champagne se rend justice et ne se 
berce point d'illusions. Malgré sa frivolité, c'est un sage.)
Il y a les choses insidieuses et perfides : le Pavot, l'Absinthe. 
Celle-ci éprouve une joie mauvaise à étaler les maux qu'elle 
cause :

  Il est mien celui qui me goûte.
  Grisé par ma senteur perverse,
  Regarde ce peuple qui versé,
  En tremblotant, l'eau goutte à goutte,
 
  Sans voir — esclave de mes charmes
  Et fidèle jusqu'à la tombe
  — Que chaque goutte d'eau qui tombe
  Et qui me trouble est une larme.

Il y a les choses ironiques : le Parfum :

  Qui je suis ? d'où vient mon corps si subtil ?
  Quelqu'un le sait-il ?
  Me décrire! —Ah bast! tu n'en es capable.
  Je suis l'invisible et suis l'impalpable.
  Lointain souvenir d'un amour défunt,
  Je suis le Parfum.

Il y a les choses envieuses : la Mandoline. Qui l'aurait cru ? 
La mandoline est agacée du succès des chanteurs qu'elle 
accompagne. Ses cordes frémissent de colère :

  Lorsque l'accord 
  Est plaqué, tu me fais encor
  Plus atténuée. On n'entend
  Que ta voix au cuivre éclatant
  Comme le cor.

  Et cette fleur 
  Où la rosée a mis un pleur,
  Qu'elle tenait entre ses doigts,
  Qu'elle jeta, tu me la dois,
  Sais-tu, voleur ?

Il y a les choses cordiales et débonnaires-: le Pot-au-feu :

  Oh ! la vieille table massive,
  La nappe fleurant la lessive,
  Où l'on me posé tout fumant,
  Quand vient, chaque jour de l'année,
  Se réunir joyeusement
  La maisonnée!

Il y a les choses voluptueuses : la Chevelure :

  Mis à la vierge en deux bandeaux, les cheveux noirs
  Plats et luisants, sur un front pur sont deux miroirs.

  Les blonds cheveux, longs, ondulés, ce sont des vagues 
  Venant mourir au bord du front, lentes et vagues.

  Les cheveux roux, épais, crêpés, sont des serpents.
  De les baiser, trop tard, ami, tu te repens.

  Les cheveux blancs aux fronts des vieilles
  Disent les pleurs,

  Et les douleurs 
  Comptent les veilles.

  Mais les cheveux, les beaux cheveux que seul je veux,
  Sont ses cheveux.

Il y a les choses acerbes : le Miroir :

  Ne crois pas non plus au tableau du maître :
  Cédant à son art, il peut se permettre 
  Maint arrangement. 
  Pour faire un portrait le peintre compose,
  Et puis ta figure, à certaine pose,
  Gagne étrangement.

Il y a les choses bienveillantes : les Fuseaux :

  Dans un frêle et gai cliquetis, 
  Tout petits, 
  Ainsi que des marionnettes
  Au bout d'un fil se trémoussant
  Mignonnettes,
  Les fuseaux de bois vont, passant
  Et repassant, dansant, 
  Disant
  Leurs chansonnettes.

Il y a les choses mélancoliques : les Poids de l'horloge :

  Dans l'étroite gaine de bois
  Où le balancier d'or loge,
  Habitent aussi deux lourds poids
  D'horloge.
  Ils cheminent à petits pas.
  De front, l'air digne, 
  Ainsi que deux braves soldats
  De ligne.

Il y a les choses grincheuses : la Girouette :

  Nos pauvres cœurs sont tout noircis
  A l'haleine des cheminées.
  Tristes perchoirs des noirs corbeaux,
  Bientôt, par la rouille minées,
  Nous nous effritons en lambeaux.

Il y a les choses sereines : l'Aile du Moulin :

  Tournons au gré du vent qui passe
  Pour écraser le pur froment !
  Que nos quatre bras dans l'espace
  Se démènent joyeusement !

Et, maintenant, pourquoi l'aile du moulin est-elle satisfaite de 
son sort lors que la girouette se proclame malheureuse? C'est un 
mystère... Car, enfin, leurs destinées sont pareilles. Toutes 
deux tournent au caprice du vent et sont vouées au mouvement 
perpétuel sans qu'elles puissent — ô douleur!— jouir d'un moment 
de repos ou de liberté. M. Jérôme Doucet nous répondra, sans 
doute, que si la girouette est triste et l'aile du moulin 
joviale, c'est que la première est enfermée dans les villes et 
que la seconde est une saine et robuste campagnarde. Mais cette 
explication n'explique rien. Cependant, toutes les girouettes 
ne sont pas des citadines. J'en sais une qui est plantée sur un 
pigeonnier, dans un site admirable, et qui, effectivement, a 
toujours l'air de mauvaise humeur. Et, pourtant, j'en connais 
d'autres qui ont de benoîtes physionomies. Il en est des 
girouettes comme des hommes : elles sont aimables ou 
déplaisantes, selon qu'elles ont été bien ou mal graissées !

Je n'en finirais pas si je voulais dégager tous les aperçus 
suggestifs qui sont implicitement contenus dans l'ouvrage de 
M. Jérôme Doucet. J'aime mieux vous dire un mot de sa 
fabrication matérielle. L'auteur, qui est très répandu dans la 
société des peintres de ce temps, en a réuni, autour de lui,
une phalange. MM. Maurice Leloir, Jules Lefebvre, Jean Paul 
Laurens, Carloz Schwabe, Rochegrosse, Edouard Detaille, 
Puvis de Chavannes, Mme Madeleine Lemaire — et vingt autres 
— ont illustré ses poèmes d'aquarelles et de dessins inédits. 
Et ces compositions ont été tirées d'après les procédés 
actuellement en usage et qui sont extrêmement variés. Gravure 
sur bois, simili, taille-douce, enluminage Loïe-Fuller, coloriage 
au patron, coloriage typographique, plume, crayon et burin : 
tous les modes de reproduction se trouvent réunis dans cette 
remarquable collection. 
Ce volume, sorti des presses de la Revue Illustrée, et édité par 
Henry May, restera comme une date dans la librairie française. 
Quand il sera épuisé — ce qui ne tardera guère — les amateurs se 
le disputeront, comme ils collectionnent aujourd'hui les Saisons 
ou les Quatre heures de la Tablette des Dames. La Chanson des 
choses soutient la comparaison avec les livres galants du dernier 
siècle, à cela près que toute galanterie en est exclue.
 M. Jérôme Doucet a le cœur trop pur pour s'abandonner au 
libertinage !...

ADOLPHE BRISSON.

Dans cet article qui semble peu objectif, Brisson évoque la maladie et la convalescence de Doucet : effectivement, celui-ci a dû renoncer à se présenter à Polytechnique, comme son père et son grand-père maternel, à cause d’une grave maladie, la typhoïde, dont il a failli mourir.

 

 

 

 

 

Publicités

3 réflexions sur “la Chanson des Choses

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s