la reliure Jotau : une nouveauté présentée par Jérôme Doucet.

Dans la revue la Reliure, Jérôme Doucet, qui y tient une chronique régulière, donne un compte-rendu de l’exposition organisée, en 1933, à la Maison de France, avenue Georges V, par la Fédération de la Gravure, du Livre d’Art et des Industries qui s’y rattachent.

Dans le numéro 449, de février 1933, son compte-rendu est publié, et il y évoque une nouveauté qui l’a marqué :

La reliure pratique, et qui, chose admirable, trouve le moyen d’être artistique très sincèrement, c’est celle de MM. Brodard et Taupin. Nous consacrerons prochainement un article à cette formule nouvelle dont je ne pourrais parler ici que trop sommairement et sans avoir étudié de près la technique et les intentions, comme la portée qui me paraît très importante.

Il termine (dans le numéro suivant suite à une erreur de composition…) sa chronique en nommant cette nouvelle reliure : « le Plasco, de MM. Brodard et Taupin. »

 

Dans le numéro 458 (novembre 1933)  de la même revue il publie donc son analyse de cette nouvelle reliure, le Plasco :

la_reliure

 

Une nouvelle reliure

On peut aimer une chose ou ne pas l’aimer, mais on doit être juste dans son jugement, en dehors de son goût personnel, il en faut toujours reconnaître les qualités.

C’est bien le cas de la nouvelle reliure que vient de mettre au point parfaitement la maison BRODARD et TAUPIN, déjà si connue pour ses reliures par jets de matières colorantes et qui donnent ‘impression de reliures mosaïquées.

Cette reliure a d’abord une indiscutable qualité, elle arrive à son heure, elle correspond exactement à l’esthétique moderne, elle est parfaitement à sa place dans un intérieur d’aujourd’hui, par sa couleur, sa matière, sa forme nettement cubique.

Un peu massive peut-être, comme les meubles actuels, elle ne peut être indifférente, passer inaperçue elle est quelque chose de nouveau et de bien.

Est-ce bien une reliure, au sens ordinaire, classique du mot ? Ça c’est un peu délicat à affirmer, elle est un peu lourde à tenir, je dis un peu, car c’est surtout une lourdeur apparente qui provient de l’épaisseur visible du plat, de la matière plastique employée pour la composer.

Car en vérité le plat est évidé à l’intérieur à la place de la doublure habituelle, mais il reste pour l’œil encore fort épais.

Ainsi relié, un livre est une sorte de bloc luisant d’une netteté, d’une propreté admirables, d’aspect peut-être un peu froid, ce n’est pas la douceur du maroquin, une peau qui s’accorde mieux avec une main d’homme, mais un livre relié ainsi appelle tout de même la main, on a le désir de le toucher, de le prendre.

Il y a un point particulièrement délicat que j’ai signalé à propos de toutes les reliures et qui ici est très marqué.

Je veux parler du rapport qui existe entre le volume et sa reliure, rapport de prix, rapport de nature.

Le prix de la reliure de M. Taupin est, sans être élevé, tout de même d’une importance suffisante pour exiger un volume lui-même d’un certain prix.

Or, un volume de valeur demande une reliure d’une qualité que ne donnera peut-être pas la reliure Taupin, qui ne fait pas peut-être suffisamment corps avec le livre et donne quand on l’ouvre une impression d’emboîtage, plus, de boite.

Le corps du livre ne garde peut-être pas assez cette masse bien homogène, le livre baille un peu, mais ceci peut sans doute se corriger par une préparation de reliure, avant la couvrure, plus serrée.

En somme, la part du relieur dans ces travaux n’est pas du tout analogue à celle d’un relieur ordinaire, avant de philosopher davantage, tâchons de présenter cette si intéressante nouveauté.

La reliure Taupin en galalite, se compose essentiellement de trois pièces, deux plats et un dos.

Je dis en galalite, mais c’est plus précisément en une matière plastique nommée étrangement POLLOPAS, c’est Kulhmann qui prépare depuis longtemps celte poudre à base d’urée, el il a fallu des années de recherches, d’études acharnées pour arriver à la mouler, et même à l’utiliser.

Cette chose bien particulière, le Pollopas est une matière vivante qui travaille sans cesse, et qu’il faut donc, si on l’emploie, faire tenir en place.

On a donc calculé son angle de déformation de telle façon que les plats, déformés mathématiquement au moment de la fabrication, redeviennent plats, à. mesure que la déformation s’atténue avec le temps.

Il a fallu ensuite mouler le Pollopas, il faut pour cette opération une température de 150 degrés et une pression de 250 kilogrammes.

Il a fallu aussi calculer le temps de pression, deux minutes et demie et résoudre une question très délicate, celle de la tombée des matières.

Quand on presse une poudre, on réduit son volume, puisque les grains se rapprochent et s’agglomèrent, il y a donc une partie de la matière qui déborde, quand il s’agit comme ici de plats rectangulaires.

Le déchet est ici de 25 %, pour éviter une trop grosse coulée, on a dû faire un prémoulage, à une pression moindre en une demi – minute on a aggloméré la poudre de Pollopas suffisamment pour qu’elle fasse un bloc qu’on peut manier, en allant délicatement.

C’est ce bloc où l’on a réservé la place de la plaque métallique du titre, le décor qui sera coloré après, avec un jet de matière que l’on moule ensuite définitivement.

Le dos aussi moulé dans un moule arrondi est fait séparément avec une machine particulière en même Pollopas.

Mais il reste encore à résoudre deux questions aussi graves, aussi apparemment insolubles, attacher les plats au dos et le livre à sa reliure, il n’y a pas de colle qui fasse adhérer un papier ou une mousseline, une toile de reliure à une matière plastique.

La question a été résolue de la manière suivante : dans la cavité intérieure du dos, ont été réservés, au moulage, des manières de saillants troués qui servent à tenir une toile perforée aux mômes places et se continuent par des rivures. Cette toile, elle, collera parfaitement avec le dos et les plats du livre même. Mais une des plus grosses difficultés était d’assembler les deux plats et le dos.

Il fallut d’abord terminer les plats du côté du dos par une sorte de scie à dents carrées et régulières qui s’emboîtent exactement dans la scie en contre-parties réservées sur chaque côté du dos (une sorte d’engrenage rectiligne qui l’emboite dans un cadre).

Puis pour maintenir ces deux engrenages emboîtés, on a prévu, c’est le brevet Crébel, un trou qui traverse de part en part toute la rangée des dents, trou calibré qui recevra une tringle d’acier.

Cette tringle, tout en maintenant le plat attaché à son dos, permet de faire pivoter le dit plat et d’ouvrir le livre tout grand aisément.

Cet agrafage est encore un brevet.

Comme on peut comprendre aisément, tout cela est minutieux et long. On ne peut mouler qu’un plat à la fois, un dos de même, il y a, au point de vue pratique, des moments perdus, ceux qui se passent en attendant que la pression soit suffisante. Et cependant, grâce à l’outillage très bien mis au point, le coût de ces reliures est demeuré très modéré.

Il y a aujourd’hui quatre couleurs, bleu, noir, vert clair et rouge, couleurs vives très modernes, qui donnent à ces livres un aspect tout à fait approprié aux intérieurs actuels.

On doit avoir chez soi quelques spécimens de ces reliures, à l’heure présente le nombre des livres ainsi recouverts est assez limité, mais les libraires éditeurs s’y mettent et nous aurons bientôt, un choix où vous pourrez trouver votre goût personnel.

Jérôme DOUCET.


On peut noter plusieurs points :

  • le nom de la reliure n’est pas clairement fixé en début d’année – Doucet parle de Plasco, et pas de JoTau, qui est, comme on le sait, une abréviation du nom de Joseph Taupin.
  • Les reliures en question sont fabriquées à partir de 1933, jusque dans les années 1950 – alors qu’on annonce couramment une fin de fabrication en 1933.
  • Il existe bien des brevets pour ces reliures, même s’il n’y a pas « un » brevet Jotau.
  • Doucet, comme souvent, est fervent partisan de la modernité ; nous sommes en 1933, en plein dans l’art déco, et cette reliure est bien de ce temps.
alde_jotau_157
vente Wittock – Alde, lot 157 – le 14 novembre 2017 : réunion de toutes les teintes Jotau
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