quelques estampes gracieuses et précieuses du XVIIIe siècle

Jérôme Doucet est connu comme auteur de livres pour enfants ; également comme bibliophile, en tant qu’auteur, et éditeur. Mais une part importante de son activité est maintenant pratiquement oubliée ; il s’intéressait à l’art, comme éditeur, avec le Livre et l’Estampe, comme critique, et comme vulgarisateur. J’ai recensé dans cet article ses contributions principales dans ce domaine.

Voici un exemple de ses productions ; exemple modeste – il s’agit d’une brochure publicitaire : quelques estampes gracieuses et précieuses du XVIIIe siècle.

estampes_couv

l’objet se présente sous la forme d’une chemise cartonnée, fermée avec deux élastiques (qui se sont distendus avec le temps) ; le dos et les coins sont toilés, les plats sont recouverts d’un papier marbré, à l’image des cartons à dessins bien connus des étudiants en art.

Aux second et troisième plat de la chemise nous trouvons la publicité du pharmacien qui finance cette publication, P. Longuet, 50 rue des Lombards, à Paris. C’est donc une publication publicitaire, distribuée à grande échelle ; et effectivement cette brochure n’est pas rare ; mais elle n’est pas toujours complète.

L’ouvrage, sous un carton de format 23 cm sur 29 cm, est composé de feuillets in-quarto, de format 21,5 cm sur 27 cm ; le papier choisi est un Hollande VanGelder Zonen épais ; le premier cahier comporte le faux-titre, une page blanche, le titre, avec une vignette gravée ; une page blanche, et l’avant-propos, de Jérôme Doucet, sur 4 pages.

estampes_titre

La page de titre indique :

QUELQUES ESTAMPES
GRACIEUSES & PRÉCIEUSES
DU XVIIIe SIÉCLE
Préface et Notices de JÉRÔME DOUCET

A PARIS
chez LONGUET
rue des Lombards, 50

Gravé par Devambez
MCMXIII

Ensuite viennent les gravures, avec toujours la même mise en forme : un feuillet comportant le titre de la gravure, ainsi que la notice de Doucet, sur trois pages ; la quatrième page du feuillet est laissée blanche. Dans ce feuillet est insérée une feuille de papier dessin bleu, sur laquelle est collée la gravure en question.

Les notices de Doucet sont relativement détaillées ; il s’agit bien de vulgarisation, mais destinée à un public cultivé ; j’en donne un exemple avec la notice de la gravure de Dubucourt, en annexe, après l’Avant-Propos.

Les six gravures retenues sont :

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  • la promenade du jardin du Palais-Royal, peint par Desrais, gravé par Le Coeur

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  • l’accordée de village, d’Antoine Watteau, gravé par Larmessin

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  • l’embarquement pour Cythère, d’Antoine Watteau, gravé par N.-H. Tardieu

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  • le coucher de la marièe, d’Antoine Baudouin, gravé par Simonet

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  • la promenade publique, peint et gravé par Debucourt

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  • les hasards heureux de l’escarpolette, d’Honoré Fragonard, gravé par Nicolas de Launay.

 

 

Avant-propos

Certes, avant le XVIIIe siècle, la gravure a compté nombre d’habiles artistes et de pièces aujourd’hui précieuses, voire gracieuses, mais vraiment il faut reconnaître que, brusquement pourrait-on dire, à coup sûr merveilleusement, une admirable éclosion d’estampes se produisit vers le milieu du Siècle de la grâce et de la frivolité.

Non seulement les sujets évoluent, mais les procédés naissent variés et plaisants, se développent spontanément, arrivent à une virtuosité, une perfection telles, que nos meilleurs graveurs, nos plus habiles taille-douciers ne sauront les atteindre, encore moins les dépasser, et que les artisans eux-mêmes qui tirent ces épreuves sont des artistes inimitables.

C’est pourquoi un engoûment, parfois exagéré pourtant, est né à son tour plus d’un siècle après pour ces pièces curieuses, souvent délicieuses, pourquoi quand elles passent par hasard, de plus en plus rares, dans les ventes publiques, elles atteignent parfois plusieurs milliers de francs. Certes, la rareté elle-même, le snobisme et aussi l’orgueil de tout collectionneur enragé jouent leur rôle dans l’importance de ces prix fastueux, mais cependant la beauté même des estampes, leur agrément, leur valeur décorative, le charme indiscutable qui se dégage de leur vue sont des raisons puissantes pour justifier notre emballement.

Il est d’ailleurs universel et général, dans tous les pays on s’arrache ces pages délicates, toutes les classes de la société les admirent et les comprennent, parfois pour des motifs différents peut-être, mais toutes elles plaisent à quiconque les regarde.

Aussi les épreuves anciennes sont-elles devenues si rares aujourd’hui qu’on ne peut à priori se les procurer quand on les désire ; bien que le nombre des marchands d’estampes soit considérable et leurs cartons fort bourrés, on n’y trouve jamais plus l’une de ces planches fameuses, sauf toutefois en de déplorables contrefaçons, souvent si médiocres, qu’il ne reste presque plus rien de ce qui faisait le charme de la gravure originale, parfois au contraire si bien truquées qu’on s’y peut tromper au détriment de sa bourse. C’est pourquoi, à défaut d’autre chose, contentons-nous d’une bonne repro­duction, d’une copie fidèle, sincère, jolie, qui évoque la planche originale, comme une très belle photographie rappelle à nos yeux l’image d’un être cher, mieux même dans sa simplicité loyale et pratique que le portrait médiocre et pré­tentieux.

C’est le rôle que veut jouer ce petit carton où sont réunies non les principales estampes de ce XVIII’ siècle admirable, elles sont trop, non les plus connues car elles sont un peu frivoles peut-être pour tous les yeux, mais les plus typiques, les plus gracieuses et aussi les plus précieuses tant au point de vue de la valeur pécuniaire que de l’art unique du graveur et du mérite du peintre.

Elles donnent aussi un échantillon des diverses manières de graver et d’imprimer de l’époque, depuis le burin de Watteau jusqu’au lavis de Debucourt, en passant par les planches regravées sur eau-forte d’après Baudouin, le petit maître favori de ce demi-siècle frivole et voluptueux.

Résumons en quelques mots les procédés de gravure, les manières de tirage de cette période capitale, de ce grand siècle de la gravure, de cet âge d’or de l’estampe.

C’est d’abord le patient et robuste burin où triomphe Nanteuil avec les portraits admirables qui closent le XVIIe, et que Drevet continua dans ses effigies robustes comme celle de Bossuet d’après Rigaud, puis plus délicatement, plus plai­samment, Lépicié et Surugue d’après Chardin ou Coypel, Scotin, Aveline, Baron, Le Bas, Dupuis, Audran même d’après Watteau, Choffard d’après Baudouin, Cars d’après Lancret, Gaillard et toute une armée d’artistes d’après Boucher.

Boucher et Watteau ! Arrêtons-nous une seconde pour dire qu’ils furent, l’un par son burin même, l’autre par son pinceau, les inspirateurs de ce XVIIIe adorable, les évocateurs des maîtres comme des gravures de cette incom­parable période.

Watteau a fait jaillir toute la formule dérivée de l’eau-forte que Rembrandt avait déjà donnée ; Boucher, avec son crayon et son pastel qu’on voulut imiter, amène les Marin-Bonnet, les Demarteau, puis les Dagoty, les Janinet, les Alix, les Debucourt à découvrir et à formuler la gravure en manière de crayon, à la roulette, au lavis, à la manière noire, au grain, la gravure en couleurs, ce triomphe du XVIIIe , cette source d’où coulèrent à flots une foule d’estampes sans prix aujourd’hui.

Après Boucher et Watteau, Honoré Fragonard arrive qui, à lui seul, eût suffi pour donner la formule à l’estampe du XVIlle tant pour la composition que pour le procédé, car il fut un aquafortiste remarquable, mais il fut surtout un inspirateur et ne fit que donner un élan nouveau aux buri­nistes du cuivre.

Ici nous avons réuni dans ces six planches un type double, pouvant former ce pendant décoratif si souvent voulu dans les estampes destinées à la figuration murale, de ces procédés spéciaux du XVIIIe. C’est le burin qui mord le cuivre de sa pointe aiguë et robuste pour y tracer la ligne souple, pro­fonde, colorée par la différence  de la taille, de l’épaisseur, du creux, où l’encre se posera pour être ensuite déposée comme un dessin sur la feuille de papier ; puis l’eau-forte si alerte, si libre, si souple que le burin complétera pour donner la gravure la plus nombreuse de cette période, enfin la gravure au lavis, au grain, qui permet l’encrage de tons variés, ou le repérage de planches différentes avec le tirage à la poupée ou l’impression en couleurs.

Il faudrait tout un livre pour développer ou même exposer ces procédés variés, ces recettes savantes, ces cuisines savoureuses. Contentons-nous ici d’en présenter aux yeux les résultats obtenus, avec l’espoir, à défaut d’avoir su apprendre quelque chose de nouveau, d’avoir peut-être apporté un contentement passager et éveillé surtout une curiosité saine et plaisante, pleine de satisfactions, la curiosité de la collection d’estampes gracieuses.

La promenade publique – Notice par Jérôme Doucet.

Nous voici en présence de la planche la plus capitale du XVIIIe siècle, nous ne voulons pas dire la meilleure, mais vraiment la plus précieuse pour tout ce qu’elle renferme de composition, d’exécution, de notation historique, de transformation dans la vision et surtout de procédé, d’habileté de gravure. Nous pouvons d’ailleurs ajouter capitale aussi pour la valeur marchande, car c’est peut-être elle qui détient, qui, à coup sûr, détiendrait le record de l’enchère si elle passait en vente publique. Aux ventes Barrot et Gerbeau en 1907 et 1908 elle dépassa cinq mille francs, de nos jours elle ferait, en belle condition d’avant-lettre, peut-être le double.

Et pour cette page nous ne nous gendarmerons pas, nous ne crierons pas au snobisme aveugle, à l’exagération ridicule, c’est vraiment un morceau de choix. C’est bien le type de la gravure en couleurs, dont nous donnons à l’avant-propos la savoureuse cuisine, celle-ci est des plus réussies par l’effet décoratif comme par la fraîcheur, la précision du coloris.

Puis elle est amusante dans le meilleur sens du mot, curieuse, littéraire.

C’est que Debucourt eut cette valeur particulière  d’être d’abord un dessinateur, un peintre de talent, avant de devenir le graveur, il ne fut pas un ouvrier prestigieux, il fut un artiste complet. C’était d’autant plus indispensable en ce cas que l’on ne voit guère un artisan en face d’une semblable composition à traduire d’après un autre ; la variété des couleurs, leur vivacité eût sombré dans le bariolage et la crudité, la multitude des personnages fût devenue un fouillis entre des mains moins habituées à traduire les valeurs, à exprimer les plans.

Debucourt eut vraiment aussi un don particulier de graveur, personne ne poussa plus loin que lui cette science délicate du maniement adroit des outils de cet art.

Il commençait par un trait d’eau-forte très fin qui fixait le contour du dessin, les silhouettes de la composition, ce trait était sûr à la fois et léger, grâce à la science du dessinateur, fixant lui-même son croquis, sa pensée, sa vision, dans cette mise en place ; avec son berceau il modelait sur le cuivre toute la gamme des tons du noir au blanc, du sombre à la lumière, avec des finesses d’estompe : il peignait avec son outil ; c’est la fameuse manière noire dont l’école anglaise sera si fière plus tard, qu’elle portera à l’inouï de l’habileté sans atteindre cette perfection du goût.

Louis-Philippe Debucourt est un Parisien de Paris, est-il besoin de le dire, en face de cette page où apparaît, fin et gai, tout l’esprit du boulevard, où perce la note caricaturale qui sera le triomphe de l’esprit français au XIXe.

Fils d’un huissier à cheval au Châtelet, Debucourt naquit à Paris le 13 février 1755. Grand, mince, élégant, il fut ce muscadin amusant, libre en ses propos, parfois en ses estampes, saisissant vite les ridicules et les fixant d’un crayon alerte, exact, mordant, mais non blessant, ironique, mais point mauvais, gaulois mais jamais gros­sier. Il fut l’ironiste gai et plein de désinvolture. C’est à vrai dire, avec sa perruque en ordre, son col évasé, sa grosse cravate, ce petit bonhomme étalé sur deux chaises au premier plan de la « Promenade  ».

Agréé à l’Académie royale en 1781; il mourut le 12 septembre 1832 à Belleville, au 18 de la rue des Bois.

Les Goncourt ont loué l’agrément de ses planches, l’illusion qu’elles donnent, leur harmonie, leur vivacité : c’est du grand art de petit graveur, disent-ils.

La foule dit plus, elle fit à Debucourt le grand succès, les amateurs le consacrèrent par les gros prix.

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