Jérôme Doucet et sa famille

Jérôme Doucet n’est pas un inconnu pour qui s’intéresse aux belles publications du début du XXe siècle. Journaliste, dramaturge, poète, il a écrit de nombreux contes, pour enfants et grandes personnes, et a produit de nombreuses publications de bibliophilie, en y apportant un soin particulier, les éditant lui-même à l’occasion.

Portrait de Jérôme Doucet publié dans l’Album Mariani, 1903. Jérôme Doucet a 38 ans
Portrait de Jérôme Doucet publié dans l’Album Mariani, 1903. Jérôme Doucet a 38 ans

Sa fiche Wikipedia nous indique :

Jérôme Doucet, né à Lyon le 5 mars 1865 et mort à Paris le 1er février 1957, est un journaliste et écrivain français, auteur de comédies, de poésies, de contes, de livres pour la jeunesse et d’ouvrages d’art. Il était le fils de Théophile Doucet, professeur de mathématiques, et d’Élise Baudesson de Richebourg et le petit-neveu de Joseph François Dupleix. À la suite d’une grave maladie, il ne présenta pas le concours de l’École polytechnique et se consacre au journalisme.

Ces renseignements sont tirés de l’Album Mariani. Ils ne sont sans doute pas faux, mais dans leur sécheresse pourraient se révéler assez trompeurs. Creusons un peu…

Théophile Doucet, professeur de mathématiques ?

Portrait de Théophile Doucet, publié par la Revue du Siècle, en 1890.
Portrait de Théophile Doucet, publié par la Revue du Siècle, en 1890.

Théophile Doucet est né le 19 janvier 1831 à Beaumont-le-Roger, dans la ferme familiale, au lieu-dit Montfrileux. Une rue de ce village porte son nom, rue qui donne dans la rue Jules Prior, poète local.

Théophile, né dans une famille sans instruction, est remarqué par le curé du village, l’abbé Chouard, qui le pousse à faire ses études. Il avait vu juste : Théophile réussit brillamment les concours d’entrée de l’école Normale et de Polytechnique. Il choisit Polytechnique, puis opte pour le Génie, pour finir par être attaché à l’état-major du maréchal Canrobert à Lyon. En 1861, il épouse Elise Baudesson de Richebourg, dont le père est également officier du Génie à Lyon. Les Baudesson sont une ancienne famille originaire d’Auxerre. C’est par cette famille que Jérôme Doucet peut prétendre à une lointaine parenté avec Dupleix ; son grand-père étant l’arrière-neveu de celui-ci et cousin de Bougainville, petit-fils des sculpteurs Caffieri.

Théophile Doucet démissionne de l’armée en 1863, et choisit l’enseignement. Il reprend ses études, et réussit l’agrégation, en « enseignement spécial », puis en mathématiques.

Mais surtout, Théophile se révèle proche des milieux artistiques. Il publie des poèmes, sous son nom et sous le pseudonyme de Montfrileux, et devient collaborateur régulier de la revue lyonnaise La Revue du Siècle. Aimé Vingtrinier publiera plusieurs de ses productions.

Plaquette de Théophile Doucet publiée par Aimé Vingtrinier.
Plaquette de Théophile Doucet publiée par Aimé Vingtrinier.

Elise Doucet suit les cours du sculpteur Bonnet. Il reste de sa production un médaillon représentant Victor de Laprade.

Médaillon sculpté par Elise Doucet, représente Victor de Laprade.
Médaillon sculpté par Elise Doucet, représente Victor de Laprade.
Détail de la signature du médaillon.
Détail de la signature du médaillon.

A la naissance de leur fils aîné, Jérôme, le 6 mars 1865, le peintre lyonnais Louis Carrey est témoin.

Théophile célèbrera cette naissance dans une ode publiée par Vingtrinier : « Conseils à mon fils », en 1869. Il ne s’y révèle pas grand prophète, qui termine par :

Je serai vieux déjà, divinités proscrites,
Lorsque vous reviendrez vivre au milieu de nous,
Lorsque l’homme adouci fléchira les genoux
Devant le triple éclat des célestes Charités…

 Ce groupe merveilleux par la Grèce enfanté,
Le rêve des grands cœurs, leur suprême espérance,
Tu le verras, mon fils… C’est la Paix, la Science
Qui tiennent par la main leur sœur, la Liberté.

Mais quand il s’adresse à son fils, il est plus perspicace :

C’est un espoir, mon fils, qui plaît à ma tendresse,
Ce laurier de poète à ton front attaché,
Mais qui sait si du doigt la Muse t’a touché,
Si sa lèvre, au berceau, t’a fait une caresse ?

Tu seras un savant peut-être… Dans tes mains
Le compas, le scalpel auront quelque puissance ;
Souviens-toi que le but, le vœu de la science,
C’est l’adoucissement de tous les maux humains.

Et effectivement Jérôme Doucet, après avoir renoncé à une carrière scientifique, se tournera vers la poésie, suivant les traces de son père.

Mais revenons à Théophile.

Pendant les évènements de 1870, son passé militaire, et ses opinions, le font nommer « président civil du camp militaire » de Sathonay. A ce titre, c’est lui qui signe la proclamation du 4 novembre 1870, pour rassurer la population lyonnaise, au lendemain de la défaite de Metz. A ce moment, la Garde Nationale lyonnaise est commandée par le général Baudesson, son beau-père.

Publication de la proclamation de Doucet, le 6 novembre 1870, dans le Petit Journal, organe de Lyon.
Publication de la proclamation de Doucet, le 6 novembre 1870, dans le Petit Journal, organe de Lyon.

Après la guerre, un tel passé déplaît à la nouvelle République. Doucet est muté en 1874 à Saint-Etienne. Là, il va préparer les élèves du lycée au concours d’entrée de l’école des Mines, avec un grand succès (le lycée devenant la voie principale d’accès à l’école).

Et c’est à Saint-Etienne que naît le 14 février 1877 son second fils, Michel.

En 1880, il est nommé au Lycée Corneille de Rouen, proche de son village natal de Beaumont-le-Roger. A Rouen il se refait également une place dans la vie littéraire et artistique, notamment avec des conférences sur Louis Bouilhet, sur Carnot, et d’autres. Pendant toutes ces années il continue à collaborer aux revues lyonnaises.

Le 25 mai 1883 son épouse Elise meurt à Rouen. Jérôme est âgé de 18 ans, Michel de 6 ans.

En 1887 Jérôme est atteint par la typhoïde, ce qui l’empêche d’intégrer Polytechnique, sur les traces de son père (et de son grand-père maternel). Il va alors se tourner vers une carrière littéraire, collaborant notamment aux revues et journaux lyonnais (certainement introduit par son père). Ses premières productions sont versifiées, suivant l’exemple paternel.

Le 6 mars 1890 Théophile meurt des suites d’une banale intervention chirurgicale mal cicatrisée. Jérôme a 25 ans, et collabore régulièrement à plusieurs journaux, dans lesquels il publie des poésies et des contes. Michel n’a que 13 ans.

Théophile Doucet n’était pas riche, mais il a constitué une collection assez importante, qui sera vendue en 10 vacations, du 12 au 19 mai 1890. Parmi les peintres représentés figurent Félix Ziem, Corot, Courbet, Diaz de la Pena. Six vacations seront réservées à la bibliothèque, comportant des pièces importantes (le Songe de Poliphile, Rabelais, 1549, Sonnet de Courval, 1621, des éditions originales de Pascal…). Le catalogue publié compte 90 pages.

Annonce de la vente de la collection Doucet, publiée par le Journal de Rouen, le 9 mai 1890.
Annonce de la vente de la collection Doucet, publiée par le Journal de Rouen, le 9 mai 1890.

Lyonnais, Jérôme Doucet ? certes il est né à Lyon. Mais sa famille quitte Lyon alors qu’il est âgé de 9 ans, puis s’installe en Normandie en 1880. Ses années d’adolescence se passent à Rouen et Beaumont-le-Roger. Et voici ce qu’il déclare en « Justification » d’un de ses ouvrages :

08_justification

Deux allusions dans ce paragraphe : il effectue sa scolarité à Rouen, et y rencontre « le Bonheur » : on verra plus loin ce qu’il entend par là.

Faisons maintenant un petit détour.

En 1871, Hyacinthe-Eugène Meunier, né à Poitiers le 15 mai 1841, qui a choisi le pseudonyme d’Eugène Murer (ses parents ne l’ont pas reconnu), est veuf. Il appelle auprès de lui sa demi-sœur, Marie Thérèse Alexandrine Meunier, parfois appelée Marie Murer, pour s’occuper de son jeune fils Paul. Marie est née le 29 novembre 1849 à Moulins.

Portrait d’Eugène Murer, publié dans l’Album Mariani.
Portrait d’Eugène Murer, publié dans l’Album Mariani.

Eugène Murer est presque un aventurier. Il a fait de nombreux métiers, avant de trouver le succès avec une pâtisserie, boulevard Voltaire à Paris. Il écrit et publie. Mais surtout, grâce à son ami d’enfance Armand Guillaumin, Murer rencontre les peintres impressionnistes, dont personne ne veut à l’époque, et il va s’enthousiasmer pour leurs créations.

Pendant quelques années il va les suivre, acheter leurs œuvres, leur en commander. Cela ne se fera pas toujours avec grâce : il a semble-t-il le chic pour visiter les ateliers le jour du loyer, et paie aussi peu que possible.

Renoir, portrait d’Eugène Murer, 1877.
Renoir, portrait d’Eugène Murer, 1877.

Il commandera ainsi en 1877 à Renoir le portrait de Paul, le sien, et celui de Marie. Il ne les paiera que 100 francs…

Renoir, Portrait de Marie Meunier, 1877. Aujourd’hui à la National Gallery, Washington. Marie a 28 ans sur ce portrait.
Renoir, Portrait de Marie Meunier, 1877. Aujourd’hui à la National Gallery, Washington. Marie a 28 ans sur ce portrait.
Renoir, portrait de Paul Meunier, 1877. Paul a sept ans. Collection privée, Suisse.
Renoir, portrait de Paul Meunier, 1877. Paul a sept ans. Collection privée, Suisse.

Petit à petit, la collection d’Eugène et de Marie grandit, jusqu’à compter une centaine de toiles, de tous les grands noms (Pissarro, Renoir, Sisley…). Eugène et Marie avaient certainement bon goût…

Mais Murer se désintéresse de son commerce, et au contact de ces artistes se sent inspiré. Il vend sa pâtisserie, achète un hôtel à Rouen, et construit une maison à Auvers sur Oise, où il suit une cure auprès du docteur Gachet (oui, le monde est petit). Il se met à peindre.

Dédicace du docteur Gachet à « mademoiselle Marie Meunier Murer », 1895.
Dédicace du docteur Gachet à « mademoiselle Marie Meunier Murer », 1895.

A Rouen, l’Hôtel du Dauphin et de l’Espagne lui sert de vitrine. Il y organise des projections de la nouveauté : le cinématographe Lumière, ainsi que des expositions de sa collection (ce qui ne plaît pas du tout à Renoir). Mais Rouen, c’est loin. Il cherche un gérant sur place. Ce sera Jérôme Doucet, qui rencontre peut-être ainsi Eugène Murer, et sa sœur, Marie Meunier.

Le 24 juillet 1897, Marie Meunier et Jérôme Doucet se marient à Paris. Les témoins sont notamment René Baschet, pour Jérôme Doucet, et « Pierre Renoir artiste peintre cinquante six ans 33 rue La Rochefoucauld ».

Acte de mariage de Marie Meunier et Jérôme Doucet. On reconnaît les signatures des témoins : René Baschet, directeur de la Revue Illustrée, à laquelle collabore Jérôme Doucet, et Renoir.
Acte de mariage de Marie Meunier et Jérôme Doucet. On reconnaît les signatures des témoins : René Baschet, directeur de la Revue Illustrée, à laquelle collabore Jérôme Doucet, et Renoir.

Le mariage de Marie sonne un peu la fin de la bonne fortune d’Eugène Murer : il faut partager la collection, et si quelques tableaux ne posent pas de problème (chacun garde son portrait, par exemple), le frère et la sœur n’arrivent pas à trouver un accord. Une grande partie de la collection sera alors vendue.

Maire Meunier, de seize années plus âgée que Jérôme Doucet, mourra en 1919. Jérôme Doucet, qui n’a plus de famille proche – son neveu par alliance, Paul Meunier, s’est installé sur la Côte d’azur, où il a ouvert un garage automobile ; il y organise des courses d’hydravions, et participe à des courses automobiles – ne se consolera pas de ce deuil, et de nombreux indices le montreront dans sa production. Il publiera notamment une nouvelle édition d’un de ses contes, « la Mort au beau visage », en hommage à sa femme.

Hommage de Jérôme Doucet à son épouse Marie, Avant-propos de « Verrières », 1926.
Hommage de Jérôme Doucet à son épouse Marie, Avant-propos de « Verrières », 1926.
Extrait d’une lettre autographe de Jérôme Doucet, sur papier de deuil, datée de noël 1929.
Extrait d’une lettre autographe de Jérôme Doucet, sur papier de deuil, datée de noël 1929.

Texte de la lettre :

« C’est ainsi qu’un jour je me trouvai en face de celle qui devait devenir ma femme et que je sus instantanément que nous serions unis, pour mon bonheur. La douleur que j’eus de la perdre et que dix années n’ont pas atténuée… ».

Avec un tel entourage (parents et épouse), on comprend que Jérôme Doucet se soit intéressé à la poésie, au point de retraduire Anacréon et Pétrone, et à la peinture, en publiant plusieurs études sur des peintres du XIXe siècle.

La présence de son frère Michel, plus jeune que lui de 12 ans, orphelin à 13 ans, mort sous les drapeaux en 1897, a également pu jouer dans le fait qu’il ait écrit de nombreux contes.

Son pseudonyme utilisé couramment comme journaliste, et plusieurs fois comme écrivain, J de Montfrileux, Montfrilleux, ou Montfrileux, est un hommage direct à son père, qui avait déjà choisi le nom de sa ferme natale pour publier ses poèmes et contes.

Jérôme Doucet mourra en 1957, à l’âge de 92 ans. Il aura été actif pendant plus 50 ans, publiant une centaine d’ouvrages, dont une dizaine de titres des collections Hachette pour la jeunesse (dont la Bibliothèque Rose), sans compter ses participations à de nombreuses revues, poèmes, critiques, contes, dont assez peu ont été reprises en volumes.

Portrait de Jérôme Doucet en 1925, par Edgard Maxence, publié dans « Verrières », chez l’auteur, 1926. Doucet a soixante ans. 17_portrait_JDoucet

Portrait de Jérôme Doucet en 1925, par Edgard Maxence, publié dans « Verrières », chez l’auteur, 1926. Doucet a soixante ans.

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