Marie Meunier, portrait par Camille Pissarro.

Eugène Murer, demi-frère de Marie Meunier, future épouse de Jérôme Doucet, est un des premiers collectionneurs des peintres impressionnistes, Renoir, Sisley, Pissarro, dont il achète les toiles sans rechigner (mais en comptant, tout de même).

A cette époque Marie Meunier vit avec son demi-frère, pour s’occuper de son fils, Paul Meunier ; on trouve logiquement des portraits des trois, exécutés par ces peintres ; dont Renoir et Pissarro – un recensement de ces portraits est effectué ici.

Parmi ces portraits figure un pastel de Marie Meunier, exécuté par Camille Pissarro en 1877.

Ce pastel se trouve, au début des années 1920, dans la collection Meyer Goodfriend ; il figure sous le numéro 80 dans la vente de début janvier 1923.

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Voici sa description :

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Camille Pissarro – French : 1831- 1903

80 – Portrait of mademoiselle Murer (Gouache) Height, 24 3/4 inches ; width, 18 1/4 inches (61 cm sur 46 cm environ)

Bust portrait of a plump woman in youthfil maturity, clad in colorful hues both light and dark, seated and facing the right, three-quartes front. She is smiling, and directs her quizzical glance toward her right. Her hair, curling loosely over her forehead, is dressed high at the back and adorned with ping ribbons.

Signed at the lower left, C. Pissarro, 1877.

Collection R.Pissarro, Paris. 

Puchased frome the Galerie Barbazanges, Paris.

Le catalogue contient la reproduction, en noir, du portrait :

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En 1877 Marie Meunier (dite Murer) a 28 ans.

Ce portrait figure ensuite dans la collection William Laporte, et se retrouve dans le catalogue de la vente du 30 mars 1944 :

 

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Il est référencé sous le numéro 73 :

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CAMILLE PISSARRO French : 1831-1903.
73. MADEMOISELLE MARIE MURER. Portrayed at bust-length to half-right, with dark hair dressed with a pink ribbon, wearing a laced sapphire blue bodice and white fichu ornamented with a rose. Shaded blue-green and fawn backgrounr. Signed at lower left C. PISSARRO, and dated 1877.
Pastel : 25 1/2 x 19 1/4 inches (63,5 cm sur 48 cm environ)

Collection of Eugène Murer
Collection of Jerome Doucet
Collection of Ludovic Rodo Pissarro
From the Galerie Barbazanges, Paris
Collection of Meyer Goodfriend, New York, 1923 and 1927
Collection Foinard
4th Exposition des Peintres Impressionnistes, Paris, 1879, no 202
Illustrated in Drawing and Design, October, 1920
Illustrated in Le Phare, April 14, 1924
Illustrated in A. Tabarant, Pissarro, 1925, fig 12 (as Portrait de Femme)
Described and illustrated in Ludovic Rodo Pissarro and Lionello Venturi, Camille Pissarro, 1939, vol 1, p. 292 No 1537, vol II, pl. 295, no 1537.

Le tableau est reproduit :

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Il s’agit bien du même tableau, malgré les différences de taille et de technique des deux descriptions.

La notice permet de retracer une partie de son histoire :

  • il est peint en 1877 ;
  • en 1879, il figure dans la 4eme exposition des peintres impressionnistes, sous le numéro 202 – avec le titre : Portrait de Mlle M…. A noter que le numéro suivant, 203, est le portrait de Eugène Murer, sous le titre Le Pâtissier. Appartient à M. M…

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  • il appartient à cette date à la collection (indivise avec sa sœur) de Murer.
  • en 1897, Au mariage de Marie Meunier et de Jérôme Doucet, il est conservé par les époux, et donc figure « dans la collection de Jérôme Doucet » (sic).
  • Il est revendu à Ludovic Rodo Pissarro, fils de Camille Pissarro, à une date inconnue – peut-être en 1919, à la mort de Marie Meunier ?
  • La galerie Barbazanges le revend à Meyer Goodfriend (joaillier de New York)
  • Il est vendu en 1923, au prix de 750 dollars (soit 10 000 dollars de nos jours)
  • Il appartient à une date indéterminée dans la collection Foinard ; mais ne figure pas dans les catalogues de ventes correspondants.
  • Il appartient à la collection William Laporte – jusqu’à sa dispersion en 1945.

Je n’ai pas retrouvé sa trace depuis…

 

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peintres et graveurs libertins du XVIIIe siècle

Jérôme Doucet a publié, notamment dans la Revue Illustrée, des articles traitant de la partie artistique ; chez Juven, deux ouvrages de vulgarisation, sur les Peintres français, puis les Maîtres anciens ; chez Aubanel, un petit livre intitulé le Goût en art.

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En 1913 il publie un nouvel ouvrage dans cette série : « Peintres et graveurs libertins du XVIIIe siècle« , chez Albert Méricant, 29 avenue de Châtillon (à Paris). Doucet a déjà travaillé avec cet éditeur, chez qui il a fait paraître deux romans illustrés par Maurice Leloir : la Fille de Manon, en 1909, et sa suite, la Royale amoureuse, en 1910. Cet éditeur s’est spécialisé dans la littérature « de genre » (policiers, aventures, science-fiction) – voire légèrement scandaleuse.

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Ce nouveau livre, comme son nom l’indique, est centré sur les gravures libertines du XVIIIe siècle ; il s’agit toujours d’un ouvrage de vulgarisation, destiné à un public sans doute cultivé, mais pas spécialiste.

L’ouvrage présente trente gravures (et pas simplement des reproductions), tirées sur le papier vergé, épais, de couleur jaune, utilisé pour tout le livre. Ces gravures sont accompagnées d’une série de vignettes de Gilles Marie Oppenort (1685-1742), rééditées par Dorbon Aîné, gravées par Huquier.

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Il s’agit d’un volume in-4° (25 cm sur 32 cm), de 64 pages, sous couverture papier. Le tirage est numéroté « limité » mais la limite n’est pas indiquée – il existe un tirage de tête constitué de trente exemplaires sur papier de Hollande vergé à la forme des papeteries d’Arches (?), numérotés de 1 à 30. Le tirage est important ; sans doute un millier d’exemplaires, vendus 35 francs broché, 50 francs relié.

Le livre est publié sous le nom de Gérôme (sic) Doucet, sur la couverture et répété à la page de titre ; il n’y a pas de date d’édition indiquée mais l’achevé d’imprimer est daté du 10 avril 19013 par « la Semeuse », à Paris.

Le tirage des gravures est de bonne qualité, au point que certains exemplaires ont été dépecés pour en vendre les gravures ; on peut comparer ce tirage avec les reproductions photographiques, insérées dans le classique de Loys Delteil publié en 1910, chez Dorbon Aîné, le Manuel de l’amateur d’estampes du XVIIIe siècle ; en effet quelques-unes de ces gravures sont reproduites dans les deux ouvrages.

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(à noter que, coïncidence ou pas, sur la troisième de couverture figure une page de publicités dans laquelle l’ouvrage de Delteil occupe la première place).

 C’est le cas de l’essai du corset, gravée par Dennel d’après Wille, de l’éventail cassé, gravée par Louis Marin Bonnet d’après Jean Baptiste Huet ; ou encore Marchez tout doux, gravée par Trière d’après Freudeberg. Cette dernière gravure fait également partie d’un autre recueil de la même époque, le Musée galant du XIIIe siècle, publié par Charpentier et Fasquelle. Ce recueil a paru en dix livraisons à soixante centimes, en 1896.

Les partis-pris sont bien différents. Chez Delteil, les reproductions sont purement photographiques, sur papier couché, en format réduit (le livre est un in-8° de 16 cm sur 26 cm), et toujours en noir. Dans le Musée galant, les reproductions sont de meilleure qualité, et respectent la couleur le cas échéant ; le format est nettement plus grand (c’est un format à l’italienne de 35 cm sur 27 cm), mais ce ne sont toujours que des reproductions.

 

Textes.

Doucet accompagne ce choix de gravures d’une série de textes, de taille variable, mais en général assez courte :

  • de la chevalerie au sadisme ; c’est une introduction aux mœurs du XVIIIe siècle, qui occupe les pages 5 à 16 ;
  • la formation du genre libertin, de la page 17 à la page 31 ;
  • le droit de l’art au libertinage, de la page 33 à la page 39 ; Doucet s’y montre résolument contre toute forme de censure ;
  • le libertinage étranger, de la page 41 à la page 44 ; texte assez court : pour Doucet (comme pour Loys delteil), les graveurs étrangers sont bien inférieurs aux Français dans ce domaine ;
  • le Grand Maître libertin  : Honoré Fragonard, de la page 45 à la page 48 ;
  • les Petits Maîtres de l’Amour : Moreau, Baudouin et Debucourt, de la page 49 à la page 52 ;
  • la note sentimentale : Greuze et Prudhon, de la page 53 à la page 56.

Doucet termine avec un texte justifiant le choix des gravures retenues, mais sans en donner la liste, puis une série de prix d’adjudication, guide sans doute précieux pour le collectionneur.

Dans ces textes Doucet aborde tous les aspects de son sujet, des sujets représentés (le marivaudage, son évolution au cours du siècle), il présente un bref résumé de la vie des principaux artistes, sans oublier la technique.

A l’occasion (en parlant de Moreau le jeune), il n’hésite pas à aider un ami :

De nos jours, résurrection véritable, nous avons notre Moreau. Même talent, même façon de voir la vie d’après nature, mais pas ses jolis côtés, même dessin impeccable, même exécution délicieuse, même succès aussi auprès de tous, grand public et collectionneurs difficiles – j’ai nommé Maurice Leloir.
Il est inouï de voir revivre, avec une personnalité absolue, le talent de Moreau aussi complètement dans Leloir – sans pastiche, sans copie, sans inspiration. – Aussi, disons-le à ceux qui s’arrachent à prix fous les introuvables originaux de Moreau le jeune : achetez ceux de Maurice Leloir, ils valent autant pour la préciosité, ils vaudront autant au point de vue pécuniaire.

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Liste des gravures.

L’ouvrage ne donne pas d’indication sur les gravures reproduites ; voici, dans l’ordre, les trente gravures retenues. On notera que dans l’ensemble les gravures sont légères, mais jamais grivoises ; le libertinage est souvent lié à la légende, ou à une attitude qui pourrait être anodine en d’autres circonstances.

le verre d’eau gravé par Nicolas Ponce (1746-1831) d’après Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)
le matin gravé par Emmanuel de Ghendt (1738-1815) d’après Pierre Antoine Baudouin (1723-1769 )
l’indiscret gravé par François Dequevauviller (1745-1807) d’après Antoine Borel (1743-1810 ?)
les soins tardifs gravé par Nicolas de Launay (1739-1792) d’après Pierre Antoine Baudouin (1723-1769 )
la méprise gravé par Charles François Adrien Macret (1751-1783) puis Jean-Louis Anselin (1754-1823) d’après François Nicolas Mouchet (1750-1830)
le joli chien gravé par Auguste Claude Simon Legrand (1765-1815 ?) d’après Nicolas Lavreince  (1737-1807)
on la tire aujourd’hui gravé par Salvatore Tresca (1750-1815) d’après Louis Boilly (1761-1845)
Hony soit qui mal y pense gravé par Jacques Bonnefoy d’après Louis Boilly (1761-1845)
le bain gravé par Louis Marin Bonnet (1736-1793) d’après Nicolas René Jollain (1732-1804)
la toilette gravé par Louis Marin Bonnet (1736-1793) d’après Nicolas René Jollain (1732-1804)
la comparaison des seins gravé par Jean François Janinet (1752-1814) d’après Nicolas Lavreince  (1737-1807)
la servante officieuse gravé par Alexandre Chaponnier (1753-1830 ?) d’après Jean Frédéric Schall (1740-1808)
le bouton de rose gravé par Nicolas Joseph Voyez (1742-1806) d’après Pierre Alexandre Wille (1748-1821)
le miroir consulté gravé par Géraud Vidal (1742-1801) d’après Pierre Alexandre Wille (1748-1821)
les jets d’eau gravé par Pierre Laurent Auvray (1736-1781) d’après Jean Honoré Fragonard (1732-1806)
les pétards gravé par Pierre Laurent Auvray (1736-1781) d’après Jean Honoré Fragonard (1732-1806)
l’essai du corset gravé par Antoine François Dennel (1745-1820) d’après Pierre Alexandre Wille (1748-1821)
la défaite gravé par Gabriel Marchand (1755-) d’après Jean Frédéric Schall (1740-1808)
le modele disposé gravé par Alexandre Chaponnier (1753-1830 ?) d’après Jean Frédéric Schall (1740-1808)
la comparaison des petits pieds gravé par Alexandre Chaponnier (1753-1830 ?) d’après Louis Boilly (1761-1845)
l’éventail cassé gravé par Louis Marin Bonnet (1736-1793) d’après Jean Baptiste Huet (1745-1811)
la jarretière gravé par Louis Marin Bonnet (1736-1793) d’après Jean Baptiste Huet (1745-1811)
j’y passerai gravé par Robert de Launay (1749-1814) d’après Antoine Borel (1743-1810 ?)
ma chemise brule ! gravé par Auguste Claude Simon Legrand (1765-1815 ?) d’après Jean Honoré Fragonard (1732-1806)
marchez tout doux, parlez tout bas gravé par Pierre Philippe Choffard (1730-1809) d’après Antoine Borel (1743-1810 ?)
Lison dormait gravé par Philippe Trière (1756-1815) d’après Sigismond Freudeberg (1745-1801)
le baiser gravé par Jacques Louis Copia (1764-1799) d’après Pierre Paul Prud’hon (1758-1823) (pour le chant III de l’Art d’aimer, de Bernard, chez Didot)
avant la toilette gravé par Auguste Claude Simon Legrand (1765-1815 ?) d’après Louis Boilly (1761-1845)
le bât gravé par Jacques Bonnefoy d’après Jean Frédéric Schall (1740-1808)
la servante justifiée gravé par Jacques Bonnefoy d’après Jean Frédéric Schall (1740-1808)

 

 

 

 

les maîtres anciens

En 1905, Doucet a publié, chez Juven, un recueil de notices artistiques : les peintres français. Ce livre a un un succès certain ; au point que quelques années plus tard, un second volet est publié : les maîtres anciens.

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Ce livre est toujours publié par Juven – cette fois-ci il regroupe des notices sur les artistes suivants :

  • Giotto, les Della Robbia, Memling, Dürer, Holbein, Rubens, Velasquez, Rembrandt, Murillo.

On voit que le propos est différent ;  s’il manque des grands noms (Vinci, Michel-Ange, Goya…) les artistes retenus sont et demeurent des maîtres incontestés.

Comme pour le premier volet, le texte est très didactique ; une part importante est laissée à la partie biographique et anecdotique ; chaque artiste est replacé dans une chronologie de l’art assez scolaire.

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Le livre se présente sous le même format ; un in-8° de 19 cm x 28 cm, de 319 pages, sous cartonnage de l’éditeur ; il est illustré de nombreuses reproductions photographiques en noir, et imprimé par Paul Dupont, à Paris, en septembre 1911. Le livre est publié pour les étrennes ; il se vend 6 francs. L’adresse de l’éditeur a changé : 13, rue de l’Odéon.

Contrairement au premier volet, il comporte une dédicace :

à la princesse Smaranda Mourousy
en souvenir de nos visites du Louvre
en témoignage de respectueuse amitié.

La princesse Smaranda Cantacuzino (née en 1848, décédée en 1925) est l’épouse de du prince roumain Dimitrie Mourousy, général, né en 1847, mort en 1916 ; c’est la grand-mère d’Alexandre Rossetti, à qui Doucet dédicacera un autre ouvrage, en 1921 : la légende des mois.

Le livre paraît en fin d’année 1911, pour les étrennes ; et des compte-rendus (fournis par l’éditeur) lui sont consacrés dans la Presse, tels que celui-ci :

  • la Liberté, 20 décembre 1911 :

l’éclatante faveur qu’ont rencontrée les Peintres français a amené Jérôme Doucet à présenter les Maîtres anciens et leurs principaux chefs-d’oeuvre. Ceux-ci, reproduits photographiquement, sont accompagnés de monographies anecdotiques et très documentées. (1 vol, 6 fr). Et voilà un ouvrage qui instruira les enfants et les jeunes gens et que les lecteurs d’âge mûr feuilletteront, eux aussi, avec le plus grand plaisir.

Ces deux livres se sont effectivement très bien vendus ; ils ont été proposés dans plusieurs cartonnages différents, et sont aujourd’hui encore très courants – leur valeur est donc tout à fait minime.

Extraits.

Voici quelques extraits ; en général, le dernier paragraphe de chaque notice – avec une reproduction de tableau, issue de Wikipédia, correspondant dans la mesure du possible aux illustrations retenus par Doucet.

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  • Giotto

Que l’on compare au Maître de 1200, par exemple, cet artiste singulier dont le nom a causé bien des combats artistiques, Cézanne, et l’on sera surpris puis aussitôt l’on comprendra comment il y a tant d’analogies entre des oeuvres si distantes en apparence.
Des âmes neuves, mais hautes, des natures artistes, mais frustes, en face du même modèle, qui jamais ne change : la vie, avec leurs seules ressources devaient forcément, par des moyens semblables, arriver à une expression fort analogue, où la sincérité domine parfois jusqu’à la naïveté.

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  • les Della Robbia

Rêveur puissant, Andréa concentra toute sa pensée dans la composition de son bas-relief; pieux, sincère, détaché des choses d’alentour, il a si conserver à son ciseau un style sacré, qui est plus qu’une personnalité et atteint l’originalité sublime. de la sorte avec sa vision personnelle constamment aiguisée, il a pu rénover des scènes trop souvent traduites, comme la Crucifixion, où tous les personnages ont isolément une expression particulière d’une douleur spéciale, dans la poignante tristesse de l’ensemble.

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  • Memling

La châsse de Sainte Ursule est la pièce capitale, terminée en 1489 ; qu’il nous soit permis de noter comment elle est restée à Bruges conservée pieusement par les Ursulines. Elle faillit, en effet, venir en France au moment des guerres de la République. Les commissaires français à qui on avait donné ordre de réclamer « la châsse » pour les musées français vinrent la demander aux religieuses. Elles répondirent naïvement qu’il n’y avait aucun sujet de chasse, au pieux hôpital, et de la sorte le trésor ne vint pas à Paris.
Les autres oeuvres de Memling ont disparu, ou peut-être ce peintre méticuleux et peu besogneux ne fit-il que peu de choses, apportant à chacune de longs soins et de multiples heures de travail.

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  • Dürer

Peintre puissant, dessinateur d’abord et dessinateur merveilleux, il nous montre de l’art décoratif tant pas les dessins d’orfèvrerie, d’ex-libris, de fresques qu’il composa, que par l’arrangement prestigieux de  ses toiles et des paysages où vivaient ses portraits.
Il est doué d’une imagination exubérante, d’une invention jamais prise au dépourvu et toujours pittoresque ; il est aimable ou cruel, mystique ou positif selon les sujets ; il peint une figure admirablement douée de la Madone, un masque hideux de la Mort, ou la tête vivante et fripée d’un vieillard et toujours, partout, on retrouve la vie, on reconnaît sa patte. C’est la variété infinie dans une exécution homogène, personnelle, unique.

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  • Holbein

Même si on enlève au catalogue des pièces de Holbein ce qui est douteux ou n’est même pas absolument sûr, il reste encore de quoi montrer que ce fut un être admirable. Portraitiste de premier ordre, décorateur d’une ingéniosité charmante, graveur émérite, illustrateur superbe, philosophe, penseur, humoriste, Holbein a fait faire à son art, à l’art en général, un pas énorme en Angleterre comme dans son pays.

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  • Rubens

La place de Rubens est […] considérable, telle qu’il résume à lui seul toute la peinture anversoise de son époque et qu’il semble presque que Van Dyck soit d’un autre temps, parce que le génial portraitiste est le seul qui puisse résister et rester auprès du peintre de Marie de Médicis.

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  • Vélasquez

Il fit usage dans ses œuvres d’une manière de peindre abrégée, abreciada, comme il dit ; il peignait d’un premier jet des ébauches admirables, à peine couvertes.
Ces peintures sont merveilleuses : à peine indiquées de près, elles sont si justes d’effet, si synthétisées, qu’en s’éloignant, comme dans un brouillard, les choses apparaissent et se dessinent, se précisent.
Le fameux tableau dit des Fileuses appartient à cette série de merveilles ; il est très important et complet, et date vraisemblablement de 1654 ou 1655.

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  • Rembrandt

De l’éclairage conventionnel, un peu enfantin du Changeur, à l’incomparable lumière de la Ronde de nuit, composition surprenante d’une magistrale exécution, il y a un monde, mais ceci encore est à la gloire de Rembrandt qui dut de son début à son apogée, on peut dire même jusqu’à la mort, suivre toujours une voie ascendante, à pic semble-t-il, et passer du curieux et de l’intéressant au sublime, au génial.

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  • Murillo

C’était une belle âme d’artiste, richement douée, dans un corps d’honnête homme.C’est donc un exemple, en tous points, pour les artistes de tous les temps.

 

les peintres français

Au début du siècle, Doucet a un éditeur, Félix Juven, chez qui il publie de nombreux livres pour enfants, comme Contes merveilleux, en 1904. Mais cet éditeur n’est pas seulement un éditeur pour la jeunesse ; et en 1905, Jérôme Doucet lui donne à publier un ouvrage d’un tout autre genre : les peintres français.

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Il s’agit d’un recueil de quatorze études sur des peintres, pour la plupart actifs au XIXe siècle – avec deux exceptions, les deux premiers Vernet, Claude-Joseph et Carle. Il se présente sous la forme d’un épais in-8) de 318 pages, au format 19 cm x 28 cm ; sous différents cartonnages, il est imprimé par Paul Dupont, 144 rue Montparnasse, Paris, en août 1905 ; et publié par la Société d’Édition et de Publications / Librairie Félix Juven / 122, rue Réaumur, 122.

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Les peintres retenus sont les suivants :

  • Ignace-Henri-Jean-Théodore Fantin-Latour (1805-1875)
  • Jean-Baptiste-Camille Corot (1796-1875)
  • Claude-Joseph Vernet (1714-1789)
  • Antoine-Charles-Horace, dit Carle Vernet (1758-1836)
  • Horace Vernet (1789-1863)
  • Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)
  • Jean-Paul Laurens (1838-1921)
  • Adolphe-William Bouguereau (1825-1905)
  • Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)
  • Jules-Adolphe Breton (1827-1906)
  • Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815-1891)
  • Eugène Fromentin (1820-1876)
  • Adolphe Yvon (1817-1893)
  • Jean-François Millet (1814-1875)

A lire cette liste, il semble évident que le livre ne cherche pas à faire oeuvre de vulgarisation, ni d’éducation ; encore moins de modernité. Les peintres retenus sont pratiquement tous compatibles avec un idéal bourgeois, voire petit-bourgeois ; on ne trouve rien qui fâche dans cette liste ; aucun impressionniste, aucun des grands noms, aujourd’hui universellement reconnus – Courbet, Renoir, Pissarro, Gauguin, Cézanne, Van Gogh… Alors que certains noms retenus sont maintenant largement oubliés, au moins du grand public, comme Yvon, Laurens, Breton.

Ce choix ne reflète certainement pas les goûts de Doucet, qui admire Pissarro, Van Gogh, Jongkind, qui est familier de la peinture des impressionnistes. Non, cela ressemble plutôt à un choix éditorial, de mettre en avant des gloires, pas forcément de l’histoire de l’art, mais plutôt du roman national.

Le traitement est également composite ; on parle de l’art des artistes, certes, mais aussi de leur biographie, avec de nombreuses anecdotes ; et on aborde également des questions plus triviales, comme la cote passée et actuelle des dits artistes. En ce sens, le livre reste instructif, sur la réception, au début du siècle de tout un pan de l’art français – l’art académique, voire pompier dans certains cas, certes.

Le livre est publié en fin d’année, pour les étrennes ; et il est vendu 7 francs. Les notices sont illustrées de nombreuses photographies, reproductions en noir de tableaux et dessins des artistes concernés. Voici ce qu’en dit la revue l’Art et les Artistes, de son ami Armand Dayot :

Fantin-Latour, Corot, les trois Vernet, Ingres, J. S. Laurens, Bouguereau, Puvis de Chavannes, Jules Breton, Meissonier, Fromentin, Yvon, Millet. Telle est la liste des peintres français dont M. Jérôme Doucet raconte la vie et, d’une plume vive et savante, analyse les travaux. Ce livre, destiné à figurer dans toutes les bibliothèques d’art, est orné d’une suite de reproductions empruntées à l’oeuvre de chacun des artistes.

De même, dans les Annales Politiques et littéraires, un autre ami de Doucet, Adolphe Brisson, donne cette chronique :

Dans un autre volume, les Peintres Français, je trouve d’aimables historiettes que Jérôme Doucet a recueillies.

En 1867, à l’Exposition universelle, Jules Breton était assis à côté de Millet le jour de la distribution des récompenses ; le hasard, ou leur volonté, avait bien fait les choses, en rapprochant deux maîtres si bien faits pour se comprendre, et Millet, en manière de conclusion, disait à Breton :

— Nous cherchons tous deux l’infinie nature ; ne sommes-nous pas libres de suivre le sillon que nous aimons : vous, les liserons des blés, et, moi, les rudes moissons ?

Infortuné Millet ! Ses tableaux, qui se vendent, aujourd’hui, au poids de l’or, lui rapportaient à peine de quoi subsister. Du moins éprouva-t-il, dans sa misère, le grand cœur de quelques rares amis qui le secoururent, et avec quelle délicatesse! L’anecdote suivante en fait foi. Elle est connue, il est vrai, mais bien jolie: C’était le temps où Millet exposait son tableau le Greffeur, que les vrais amateurs couvraient d’éloges, mais n’achetaient point.

Si la louange venait, la fortune se cachait toujours : personne ne demandait à acquérir le Greffeur. On allait fermer l’Exposition. Millet se désespérait quand, un soir, Théodore Rousseau vint le voir :

— Un Américain, qui m’a acheté ma toile, m’a demandé si je te connaissais ; il veut bien acheter ton Greffeur; mais il n’a que quatre mille francs à te donner.

— Son nom? fit Millet, aux anges.

— Ma foi, je n’en sais rien.

— Peu importe, dit Millet, donne, et donne vite !

Rousseau vendit le Greffeur et apporta les quatre mille francs. On sait, aujourd’hui, le nom de l’Américain providentiel : c’était Rousseau lui-même qui, ne voulant pas blesser la juste susceptibilité de Millet, lui faisait cette exquise charité.

Du même coup, Rousseau plaçait avantageusement son argent. Et cela prouve que la vertu est, parfois, récompensée.

conclusions

Voici les derniers paragraphes des notices de Doucet, pour chaque artiste – Doucet prophétise, et se trompe un peu sur la postérité de certains d’entre eux.

A studio in the Batignolles, by Henri Fantin-Latour

  • Ignace-Henri-Jean-Théodore Fantin-Latour (1805-1875)

Il fut [..] aimé et estimé de tous ceux qui l’approchèrent. Si on ne lui donna pas de son vivant tout ce qu’il méritait, s’il attendit presque jusqu’à la fin de sa carrière la vente et les succès, s’il ne connut jamais les honneurs, il goûta d’autres douceurs de la vie : celles de l’intimité, celles que l’on puise en soi-même.
Et c’est une figure belle et simple, qu’il est utile et profitable d’étudier à côté de tant de figures d’artistes qui vivent trop dans le monde, trop éloignés de ce chevalet, alors que la vie de Fantin se passa tout entière à son cher travail.

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  • Jean-Baptiste-Camille Corot (1796-1875)

« le style, c’est l’homme », a dit Buffon ; il eût pu dire de même  » l’oeuvre, c’est l’artiste » : tout Corot avec sa grande âme généreuse, avec sa vision large et sa noble générosité se trouve dans son oeuvre.
La façon magistrale dont les sujets sont vus, interprétés, exprimés, sans mesquinerie comme sans exagération, n’est que le pur et beau reflet de cette haute et grande figure qui survivra à la mode et résistera à la spéculation.

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  • Claude-Joseph Vernet (1714-1789)

[..]Malgré des inégalités, malgré des bas, des médiocrités dues à sa trop grande production et à sa merveilleuse facilité, il demeure un vrai peintre, un grand peintre et un des beaux paysagistes de notre pays, et à coup sûr un précurseur non seulement de Corot, mais de tout le mouvement de 1830 qui révolutionna complètement la conventionnelle tactique des paysagistes d’alors.

carle_Vernet_-_Louis-Philippe_duc_d'Orléans_(1773-1850)_en_uniforme_de_colonel-général_des_Hussards

  • Antoine-Charles-Horace, dit Carle Vernet (1758-1836)

Le bel artiste a dit sur lui-même, à la veille de mourir, la parole la plus juste qui soit : « C’est singulier comme je ressemble au grand dauphin : fils de roi, père de roi, et jamais roi… »
Fils de Joseph, père d’Horace, Carle fut un déliceux croquiste et non, comme eux, un peintre robuste et durable.

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  • Horace Vernet (1789-1863)

Horace Vernet fut un peintre d’une rare fécondité, et ses peintures vont de la vignette d’illustration au vaste panorama. Sa gloire fut énorme de son vivant la critique, par contre, fut sans pitié depuis sa mort ; il n’est pas un vrai, un bon peintre, il l’a dit lui-même dans son bon sens : « Je sais ce qui manque à mes ouvrages, quant à l’idée et quant à l’exécution. Que voulez-vous ? il faut m’avaler comme je suis ; je n’ai qu’un robinet, mais il a bien coulé, et quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, en verra sortir rien de bon. J’ai immensément travaillé, j’ai gagné des millions qui ont passé je ne sais où, j’ai bien vécu, j’ai beaucoup parcouru le monde, comme dit la chanson, j’au vu beaucoup de choses, trop de choses pour ma tête qui n’est pas forte… »
Ce fut un sage qui se connut soi-même.

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  • Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)

[..]On reconnait que sous sa forme si académique, Ingres fut un des premiers et le plus grand révolutionnaire en notre art.
Et même avec raison, car l’incompatibilité n’est qu’apparente entre les deux mérites, les amateurs aujourd’hui réunissent dans leur galerie au même rang, les toiles brillantes, éclatantes de Delacroix et les œuvres calmes et fortes de notre maître. 
La gloire finale – qui est fille de la justice – réunit ces deux ennemis féroces malgré leurs diamétrales tendances ; et auprès des faiblesses de dessin que la couleur de Delacroix rend acceptables, la science impeccable du dessin fait paraître immortelles les toiles grises de J.-B. Dominique Ingres. 

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  • Jean-Paul Laurens (1838-1921)

Jean-Paul continue à ressembler à Michel-Ange, non seulement par le masque, mais encore par la grandeur et la majesté du talent.
C’est une des plus belles et des plus simples figures que l’on connaisse ; l’approcher, c’est l’admirer ; le connaître, c’est l’aimer ; ces pures gloires, dont la modestie égale la grandeur, sont des exemples qu’il faudrait pouvoir montrer à tous, car elles réconfortent et sont, pour un pays, cent fois plus belles que toutes les victoires.

William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Nut_Gatherers_(1882)

  • Adolphe-William Bouguereau (1825-1905)

L’institut ouvrit, en 1876, ses portes à William Bouguereau ; il a passé par tous les grades de la Légion d’Honneur ; il est commandeur et sera grand officier demain. Et, cependant, on ne peut le taxer d’être intriguant ; n’est-ce donc pas la preuve absolue de la force irrésistible de ce que le latin nommait labor improbus, le plus bel encouragement pour celui qui voit, dans le travail et l’idéal toujours poursuivis, le plus sûr moyen d’arriver sinon à la gloire, du moins à l’estime et à coup sûr au repos et au calme de sa conscience ?

Au moment où nous mettons sous presse la nouvelle de la mort du gfrand artiste nous arriva, non pas foudroyante, car le mal l’avait terrassé depuis quelque temps mais cependant inattendue.
William Bouguereau s’est éteint à quatre-vingts ans, à La Rochelle, sa ville natale. Un labeur incessant, une production sans égale, ont bien rempli ces longues et fructueuses années, et Bouguereau est la preuve nouvelle que le travail honore, enrichit et conserve.

NB : Bouguereau est mort le 19 août 1905 ; l’achevé d’imprimer est daté de 08-1905.

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  • Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)

Une des peintures les plus connues de Puvis de Chavannes est la toile du Luxembourg : Pauvre Pêcheur. A-t-il été assez bafoué, caricaturé ce Pauvre Pêcheur ! mais peu à peu on s’est habitué à ce qu’on jugeait grotesque et qui n’est qu’entièrement vrai.[..]
Puvis était Lyonnais. Fils de cette belle cité mystique et que les brouillards du Rhône et de la Saône ont rendue quelque peu mélancolique, son âme de Lyonnais se retrouve tout entière dans ce pauvre pêcheur ; en lui se retrouvent ces deux vérités :
On peut avec un rien faire un immortel chef-d’oeuvre ; 
On peut imposer à la foule, si l’oeuvre est belle, une formule universelle qui la froisse, la surprend ou la dépasse. 

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  • Jules-Adolphe Breton (1827-1906)

Il a beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup travaillé ; il est le fils de ses œuvres et ses œuvres représentent une école tout entière ; il est un maître et sas place est solide ; rien, ni la mode, ni la nouveauté, ne viendra détrôner Jules Breton.

Meissonier_-_1814,_Campagne_de_France

  • Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815-1891)

[..]Il fut une gloire universelle, il valut à la France une renommée à l’extérieur qui fit pâlir celle de Menzel, l’Allemand, et cette gloire internationale fut couronnée à l’Exposition universelle de 1855, lorsque le jury international désigna Meissonier, et Meissonier seul, pour une grande médaille d’honneur.
[..]Le nom de Meissonier n’en continuera pas mois à être universel, et, je crois, immortel.

FROMENTIN_Chasse_au_faucon_en_Algerie_;_La_curée

  • Eugène Fromentin (1820-1876)

[..]un peu d’oubli, injuste, s’est fait autour de cette jolie figure ; il est temps qu’on reparle de Fromentin et qu’on lui redonne sa vraie place.
Un monument suffira, car il rappellera un nom qui n’est pas oublié, il fera regarder à nouveau des oeuvres dont le mérite ne sera jamais discuté, il consacrera définitivement un homme à qui on peut reprocher en somme que d’avoir du talent pour différentes  branches de l’art, et cela est un doux reproche, c’est ce que les gens du peuple appellent en leur langage imagé : « Se plaindre que la mariée est trop belle. »

Yvon_Bataille_de_Solferino_Compiegne

  • Adolphe Yvon (1817-1893)

N’oublions pas la très pure et grande page l’Évangile éternel, ou le Triomphe du Christianisme, où s’étale librement la grande et belle âme d’Adolphe Yvon.
Elle nous montre l’étendue de son talent ; mais, pour l’histoire, Yvon sera ce que fut Horace Vernet pour la monarchie de Juillet, le peintre du second empire, le digne évocateur de Malakoff et de Solférino.

JEAN-FRANÇOIS_MILLET_-_Ángelus__Orsay,_1857

  • Jean-François Millet (1814-1875)

[..] il est ému et nous émeut, il nous montre sans révolte, mais avec des larmes, les misères qui nous entourent. C’est un socialiste, mais un socialiste chrétien. « Aidez-vous et aimez-vous les uns les autres, » dit-il, écoutant la parole du Christ ; l’auteur de l’Homme à la houe et de l’Angélus, est à la fois, une âme de haute allure, un coeur de bonté infinie, un être de pure et belle religion. C’est un des grands maîtres ; c’est une gloire pour son pays.

Nb : les tableaux reproduits proviennent de Wikipédia ; dans la mesure du possible ils correspondent à des tableaux reproduits ou évoqués dans le livre de Doucet.

 

 

 

 

 

 

 

quelques estampes gracieuses et précieuses du XVIIIe siècle

Jérôme Doucet est connu comme auteur de livres pour enfants ; également comme bibliophile, en tant qu’auteur, et éditeur. Mais une part importante de son activité est maintenant pratiquement oubliée ; il s’intéressait à l’art, comme éditeur, avec le Livre et l’Estampe, comme critique, et comme vulgarisateur. J’ai recensé dans cet article ses contributions principales dans ce domaine.

Voici un exemple de ses productions ; exemple modeste – il s’agit d’une brochure publicitaire : quelques estampes gracieuses et précieuses du XVIIIe siècle.

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l’objet se présente sous la forme d’une chemise cartonnée, fermée avec deux élastiques (qui se sont distendus avec le temps) ; le dos et les coins sont toilés, les plats sont recouverts d’un papier marbré, à l’image des cartons à dessins bien connus des étudiants en art.

Aux second et troisième plat de la chemise nous trouvons la publicité du pharmacien qui finance cette publication, P. Longuet, 50 rue des Lombards, à Paris. C’est donc une publication publicitaire, distribuée à grande échelle ; et effectivement cette brochure n’est pas rare ; mais elle n’est pas toujours complète.

L’ouvrage, sous un carton de format 23 cm sur 29 cm, est composé de feuillets in-quarto, de format 21,5 cm sur 27 cm ; le papier choisi est un Hollande VanGelder Zonen épais ; le premier cahier comporte le faux-titre, une page blanche, le titre, avec une vignette gravée ; une page blanche, et l’avant-propos, de Jérôme Doucet, sur 4 pages.

estampes_titre

La page de titre indique :

QUELQUES ESTAMPES
GRACIEUSES & PRÉCIEUSES
DU XVIIIe SIÉCLE
Préface et Notices de JÉRÔME DOUCET

A PARIS
chez LONGUET
rue des Lombards, 50

Gravé par Devambez
MCMXIII

Ensuite viennent les gravures, avec toujours la même mise en forme : un feuillet comportant le titre de la gravure, ainsi que la notice de Doucet, sur trois pages ; la quatrième page du feuillet est laissée blanche. Dans ce feuillet est insérée une feuille de papier dessin bleu, sur laquelle est collée la gravure en question.

Les notices de Doucet sont relativement détaillées ; il s’agit bien de vulgarisation, mais destinée à un public cultivé ; j’en donne un exemple avec la notice de la gravure de Dubucourt, en annexe, après l’Avant-Propos.

Les six gravures retenues sont :

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  • la promenade du jardin du Palais-Royal, peint par Desrais, gravé par Le Coeur

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  • l’accordée de village, d’Antoine Watteau, gravé par Larmessin

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  • l’embarquement pour Cythère, d’Antoine Watteau, gravé par N.-H. Tardieu

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  • le coucher de la marièe, d’Antoine Baudouin, gravé par Simonet

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  • la promenade publique, peint et gravé par Debucourt

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  • les hasards heureux de l’escarpolette, d’Honoré Fragonard, gravé par Nicolas de Launay.

 

 

Avant-propos

Certes, avant le XVIIIe siècle, la gravure a compté nombre d’habiles artistes et de pièces aujourd’hui précieuses, voire gracieuses, mais vraiment il faut reconnaître que, brusquement pourrait-on dire, à coup sûr merveilleusement, une admirable éclosion d’estampes se produisit vers le milieu du Siècle de la grâce et de la frivolité.

Non seulement les sujets évoluent, mais les procédés naissent variés et plaisants, se développent spontanément, arrivent à une virtuosité, une perfection telles, que nos meilleurs graveurs, nos plus habiles taille-douciers ne sauront les atteindre, encore moins les dépasser, et que les artisans eux-mêmes qui tirent ces épreuves sont des artistes inimitables.

C’est pourquoi un engoûment, parfois exagéré pourtant, est né à son tour plus d’un siècle après pour ces pièces curieuses, souvent délicieuses, pourquoi quand elles passent par hasard, de plus en plus rares, dans les ventes publiques, elles atteignent parfois plusieurs milliers de francs. Certes, la rareté elle-même, le snobisme et aussi l’orgueil de tout collectionneur enragé jouent leur rôle dans l’importance de ces prix fastueux, mais cependant la beauté même des estampes, leur agrément, leur valeur décorative, le charme indiscutable qui se dégage de leur vue sont des raisons puissantes pour justifier notre emballement.

Il est d’ailleurs universel et général, dans tous les pays on s’arrache ces pages délicates, toutes les classes de la société les admirent et les comprennent, parfois pour des motifs différents peut-être, mais toutes elles plaisent à quiconque les regarde.

Aussi les épreuves anciennes sont-elles devenues si rares aujourd’hui qu’on ne peut à priori se les procurer quand on les désire ; bien que le nombre des marchands d’estampes soit considérable et leurs cartons fort bourrés, on n’y trouve jamais plus l’une de ces planches fameuses, sauf toutefois en de déplorables contrefaçons, souvent si médiocres, qu’il ne reste presque plus rien de ce qui faisait le charme de la gravure originale, parfois au contraire si bien truquées qu’on s’y peut tromper au détriment de sa bourse. C’est pourquoi, à défaut d’autre chose, contentons-nous d’une bonne repro­duction, d’une copie fidèle, sincère, jolie, qui évoque la planche originale, comme une très belle photographie rappelle à nos yeux l’image d’un être cher, mieux même dans sa simplicité loyale et pratique que le portrait médiocre et pré­tentieux.

C’est le rôle que veut jouer ce petit carton où sont réunies non les principales estampes de ce XVIII’ siècle admirable, elles sont trop, non les plus connues car elles sont un peu frivoles peut-être pour tous les yeux, mais les plus typiques, les plus gracieuses et aussi les plus précieuses tant au point de vue de la valeur pécuniaire que de l’art unique du graveur et du mérite du peintre.

Elles donnent aussi un échantillon des diverses manières de graver et d’imprimer de l’époque, depuis le burin de Watteau jusqu’au lavis de Debucourt, en passant par les planches regravées sur eau-forte d’après Baudouin, le petit maître favori de ce demi-siècle frivole et voluptueux.

Résumons en quelques mots les procédés de gravure, les manières de tirage de cette période capitale, de ce grand siècle de la gravure, de cet âge d’or de l’estampe.

C’est d’abord le patient et robuste burin où triomphe Nanteuil avec les portraits admirables qui closent le XVIIe, et que Drevet continua dans ses effigies robustes comme celle de Bossuet d’après Rigaud, puis plus délicatement, plus plai­samment, Lépicié et Surugue d’après Chardin ou Coypel, Scotin, Aveline, Baron, Le Bas, Dupuis, Audran même d’après Watteau, Choffard d’après Baudouin, Cars d’après Lancret, Gaillard et toute une armée d’artistes d’après Boucher.

Boucher et Watteau ! Arrêtons-nous une seconde pour dire qu’ils furent, l’un par son burin même, l’autre par son pinceau, les inspirateurs de ce XVIIIe adorable, les évocateurs des maîtres comme des gravures de cette incom­parable période.

Watteau a fait jaillir toute la formule dérivée de l’eau-forte que Rembrandt avait déjà donnée ; Boucher, avec son crayon et son pastel qu’on voulut imiter, amène les Marin-Bonnet, les Demarteau, puis les Dagoty, les Janinet, les Alix, les Debucourt à découvrir et à formuler la gravure en manière de crayon, à la roulette, au lavis, à la manière noire, au grain, la gravure en couleurs, ce triomphe du XVIIIe , cette source d’où coulèrent à flots une foule d’estampes sans prix aujourd’hui.

Après Boucher et Watteau, Honoré Fragonard arrive qui, à lui seul, eût suffi pour donner la formule à l’estampe du XVIlle tant pour la composition que pour le procédé, car il fut un aquafortiste remarquable, mais il fut surtout un inspirateur et ne fit que donner un élan nouveau aux buri­nistes du cuivre.

Ici nous avons réuni dans ces six planches un type double, pouvant former ce pendant décoratif si souvent voulu dans les estampes destinées à la figuration murale, de ces procédés spéciaux du XVIIIe. C’est le burin qui mord le cuivre de sa pointe aiguë et robuste pour y tracer la ligne souple, pro­fonde, colorée par la différence  de la taille, de l’épaisseur, du creux, où l’encre se posera pour être ensuite déposée comme un dessin sur la feuille de papier ; puis l’eau-forte si alerte, si libre, si souple que le burin complétera pour donner la gravure la plus nombreuse de cette période, enfin la gravure au lavis, au grain, qui permet l’encrage de tons variés, ou le repérage de planches différentes avec le tirage à la poupée ou l’impression en couleurs.

Il faudrait tout un livre pour développer ou même exposer ces procédés variés, ces recettes savantes, ces cuisines savoureuses. Contentons-nous ici d’en présenter aux yeux les résultats obtenus, avec l’espoir, à défaut d’avoir su apprendre quelque chose de nouveau, d’avoir peut-être apporté un contentement passager et éveillé surtout une curiosité saine et plaisante, pleine de satisfactions, la curiosité de la collection d’estampes gracieuses.

La promenade publique – Notice par Jérôme Doucet.

Nous voici en présence de la planche la plus capitale du XVIIIe siècle, nous ne voulons pas dire la meilleure, mais vraiment la plus précieuse pour tout ce qu’elle renferme de composition, d’exécution, de notation historique, de transformation dans la vision et surtout de procédé, d’habileté de gravure. Nous pouvons d’ailleurs ajouter capitale aussi pour la valeur marchande, car c’est peut-être elle qui détient, qui, à coup sûr, détiendrait le record de l’enchère si elle passait en vente publique. Aux ventes Barrot et Gerbeau en 1907 et 1908 elle dépassa cinq mille francs, de nos jours elle ferait, en belle condition d’avant-lettre, peut-être le double.

Et pour cette page nous ne nous gendarmerons pas, nous ne crierons pas au snobisme aveugle, à l’exagération ridicule, c’est vraiment un morceau de choix. C’est bien le type de la gravure en couleurs, dont nous donnons à l’avant-propos la savoureuse cuisine, celle-ci est des plus réussies par l’effet décoratif comme par la fraîcheur, la précision du coloris.

Puis elle est amusante dans le meilleur sens du mot, curieuse, littéraire.

C’est que Debucourt eut cette valeur particulière  d’être d’abord un dessinateur, un peintre de talent, avant de devenir le graveur, il ne fut pas un ouvrier prestigieux, il fut un artiste complet. C’était d’autant plus indispensable en ce cas que l’on ne voit guère un artisan en face d’une semblable composition à traduire d’après un autre ; la variété des couleurs, leur vivacité eût sombré dans le bariolage et la crudité, la multitude des personnages fût devenue un fouillis entre des mains moins habituées à traduire les valeurs, à exprimer les plans.

Debucourt eut vraiment aussi un don particulier de graveur, personne ne poussa plus loin que lui cette science délicate du maniement adroit des outils de cet art.

Il commençait par un trait d’eau-forte très fin qui fixait le contour du dessin, les silhouettes de la composition, ce trait était sûr à la fois et léger, grâce à la science du dessinateur, fixant lui-même son croquis, sa pensée, sa vision, dans cette mise en place ; avec son berceau il modelait sur le cuivre toute la gamme des tons du noir au blanc, du sombre à la lumière, avec des finesses d’estompe : il peignait avec son outil ; c’est la fameuse manière noire dont l’école anglaise sera si fière plus tard, qu’elle portera à l’inouï de l’habileté sans atteindre cette perfection du goût.

Louis-Philippe Debucourt est un Parisien de Paris, est-il besoin de le dire, en face de cette page où apparaît, fin et gai, tout l’esprit du boulevard, où perce la note caricaturale qui sera le triomphe de l’esprit français au XIXe.

Fils d’un huissier à cheval au Châtelet, Debucourt naquit à Paris le 13 février 1755. Grand, mince, élégant, il fut ce muscadin amusant, libre en ses propos, parfois en ses estampes, saisissant vite les ridicules et les fixant d’un crayon alerte, exact, mordant, mais non blessant, ironique, mais point mauvais, gaulois mais jamais gros­sier. Il fut l’ironiste gai et plein de désinvolture. C’est à vrai dire, avec sa perruque en ordre, son col évasé, sa grosse cravate, ce petit bonhomme étalé sur deux chaises au premier plan de la « Promenade  ».

Agréé à l’Académie royale en 1781; il mourut le 12 septembre 1832 à Belleville, au 18 de la rue des Bois.

Les Goncourt ont loué l’agrément de ses planches, l’illusion qu’elles donnent, leur harmonie, leur vivacité : c’est du grand art de petit graveur, disent-ils.

La foule dit plus, elle fit à Debucourt le grand succès, les amateurs le consacrèrent par les gros prix.

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Doucet critique d’art.

Nous avons vu que Doucet a eu des activités dans de nombreux domaines – auteur pour enfants, pour bibliophiles, journaliste, directeur de rédaction, éditeur… Il reste un domaine, que nous n’avons pas encore examiné : l’Art.

Très tôt Doucet s’est intéressé à l’art, de façon empirique. Il a sans doute été influencé en ceci par ses origines : sa mère descend d’une famille à la fois aristocratique et artistique, et son père collectionne les objets d’arts (tableaux, gravures) sans retenue, comme en témoigne le catalogue de sa vente.

Cette activité va occuper une place importante dans sa carrière, avec la publication de quelques ouvrages qui connaitront un succès certain.

Il s’agit essentiellement d’ouvrages de vulgarisation ; Doucet n’est pas un historien de l’art, ni même vraiment un critique d’art, et ses contributions n’ont sans doute pas fait évoluer l’expertise.

Voici un recensement des ouvrages en question :

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  • sans date, Doucet publie une étude, sans doute un tiré à part : « un tableau de Titien, le Christ à la monnaie, ou le tribut à César« , de 8 pages, chez Chauvin, imprimerie Kapp.

 

  • Fin 1905, Juven publie « Les peintres français« , recueil de quatorze études sur les peintres Fantin-Latour, Corot, les 3 Vernet, Ingres, Laurens, Bouguereau, Puvis de Chavannes, Jules Breton, Meissonier, Fromentin, Yvon, Millet.
  • sans date, il publie les « Parodies des grands chefs-d’œuvre« , illustré par Bébin, imprimé par Kapp – le livre est peut-être édité en 1923 par Louis Michaud, mais il est pré-publié en 1906 dans la Revue Illustrée.

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  • en 1907, toujours chez Juven, Doucet préface le recueil de dessins comiques sur Alfred Grévin, dans la collection des Maîtres humoristes.

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  • en 1909, il publie un petit volume, chez Aubanel, Avignon : le Goût en Art, partie 1 : l’art pur – peinture et sculpture. Il n’y aura pas de suite.

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  • en 1911, fort du succès du premier livre (les peintres français), Doucet publie chez Juven « les Maîtres anciens« , recueil de 9 études sur Giotto, Della Robia, Memling, Dürer, Holbein, Rubens, Vélazquez, Rembrandt et Murillo.

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  • en 1912, Amadeo de Souza-Cardoso lui demande de préfacer son ouvrage « XX dessins« .

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  • en 1914, il écrit des textes sur les « villes martyres« , textes non publiés, qui ont pu être destinés à des gravures de Robida.

 

  • en 1930 il participe au premier tome du « Dictionnaire biographique des artistes contemporains« .

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A ces publications en volume il faut ajouter un certain nombre d’articles, publiés dans diverses revues, à commencer par la Revue Illustrée. Mais Doucet a participé à bien d’autres revues, et a notamment été secrétaire de la rédaction de « l’Art et les Artistes« , la revue d’Armand Dayot.

Comme on le voit dans cette liste, Doucet a essentiellement écrit des notices journalistiques de vulgarisation, comportant beaucoup d’éléments biographiques. Se détachent tout de même quelques publications particulières :

  • le goût en Art, publié chez Aubanel – étude très intéressante, notamment sur la perception, au début du siècle, des écoles récentes.
  • les études sur les graveurs du XVIIIe siècle, qui révèlent un réel intérêt.

Ces publications sont bien sûr insuffisantes pour faire de Doucet un historien d’art – dans ce domaine il a été un vulgarisateur, et un journaliste suffisamment reconnu pour participer au Dictionnaire – pour lequel il rédigera les notices de quelques artistes de premier plan.

 

 

 

 

Grisélidis, par Jules Lefebvre

Grisélidis, de Jules Lefebvre : un tableau qui a particulièrement plu à Jérôme Doucet.

De mai à octobre 1896, se tient l’exposition nationale et coloniale de Rouen ; le grand évènement de la ville !

Comme dans toute bonne exposition de ce genre, les visiteurs trouvent les dernières nouveautés, en matière industrielle, commerciale, et culturelle. A cette occasion, un ouvrage luxueux est publié : la Revue Illustrée de l’exposition, imprimé en 1897 par l’imprimerie Lecerf, à Rouen ; c’est un fort volume in-4° (25cm x 33cm) de 458 pages, abondamment illustré. Il regroupe les contributions de nombreux auteurs, qui rendent compte de ce que les visiteurs ont pu admirer.

 

 

la partie Beaux-Arts est rédigée par Jérôme Doucet ; en deux articles, totalisant soixante pages, il rend compte des expositions de peinture, dessin, gravure, sculpture et arts décoratifs – dont un petit article sur la reliure.

Dans cette exposition Doucet fait un tour peut-être pas exhaustif mais assez large tout de même – et il met en avant quelques œuvres qui l’ont marqué.

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source : wikimedia

Parmi celles-ci figure Grisélidis, de Jules Lefebvre. C’est une huile sur toile, de 60cm sur 72cm, représentant un personnage du Décameron – une jeune fille qui tient un livre, en regardant le visiteur ; sa longue chevelure tombant sur ses épaules.

Voici ce qu’en dit Jérôme Doucet :

Et maintenant, arrêtons-nous un peu, et même beaucoup, car nous avons là deux splendeurs à admirer.

C’est d’abord la Grisélidis de Jules Lefebvre (n° 303), un pur chef-d’œuvre de grâce et de joliesse, une merveille d’exécution. Tout y est dans cette toile infiniment désirable et que j’adjure le Musée d’acquérir pour nous la garder indéfiniment. Il y a plus que de la peinture en cette œuvre, plus que l’exécution parfaite du modèle adorablement choisi ; il y a de la vie, de l’émotion, de l’amour ; on fait ainsi quand on est un grand artiste d’abord, et qu’on peint sa maîtresse ou sa fille.

Les cheveux blonds, longs, ondulés, ce sont des vagues
venant mourir au bord du front, lentes et vagues.

Ces cheveux, qui ont l’air d’être traités sommairement, mais si magistralement synthétisés, sont l’encadrement parfait de cette virginale figure.

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Logiquement, le tableau en question est reproduit dans l’ouvrage, en hors-texte ; c’est une reproduction photographique, en noir en blanc, de Cl. Petiton.

Doucet sera entendu : le tableau est acheté par le Musée des Beaux-Arts de Rouen à l’issue de l’exposition.

La chanson des Cheveux.

Les deux vers cités sont de Jérôme Doucet ; ils appartiennent à une des nombreuses chansons qu’il a composées pendant sa convalescence : la chanson des cheveux.

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Cette chanson, Doucet la publiera dans le numéro du 15 août 1898 de la Revue Illustrée, avec deux illustrations : une vignette de Pascalidès, et une gravure, par Gilardi, du tableau de Jules Lefebvre ; gravure monochrome, imprimée en couleur.

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La chanson sera reprise dans la Chanson des Choses, avec les mêmes illustrations, cette fois-ci imprimées en noir.

 

 

 

Iconographie Doucetienne

 

C’est un sujet mineur, mais incontournable : comme de nombreux auteurs de sa génération, et notamment ceux qui ont eu des liens forts avec les artistes de son temps, Jérôme Doucet a été le sujet de représentations diverses.

Je vais essayer de recenser ces apparitions, élargies à sa famille proche, à commencer par son père.

Son père, Théophile, était militaire de carrière, puis professeur de mathématiques ; mais c’est son activité « poétique » qui lui a valu un peu de renom.

On connaît de lui un portrait photographique, et une gravure, qui est certainement exécutée à partir de cette même photo.

Sur cette photographie Théophile, né en 1831, a entre 55 et 59 ans. Il n’est pas certain que le tableau exécuté par Renoir vers 1873 – sur lequel il porte une grande barbe – soit son portrait.

Jérôme Doucet rencontre à Rouen Eugène Murer (de son vrai nom Meunier), et sa sœur Marie Meunier, qu’il épousera en 1897. De par les liens de Murer avec les impressionnistes, nous avons plusieurs portraits, de Murer, de son fils Paul et de sa sœur Marie :

Deux versions du même portrait de Marie Meunier, à l’âge de 28 ans, peints en 1877 par Renoir – tous les deux dans des musées aux Etats-Unis. Une troisième version (copie ?) existerait en collection privée en France.

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« Etude d’une jeune fille », dit aussi « mademoiselle Marie Murer »,  Renoir, 1882 – Marie a 33 ans, ce qui ne semble pas correspondre à l’âge du modèle.

D’autres portraits de Marie Meunier existent, notamment un pastel par Pissarro, exécuté en 1877 :

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Ce même Pissarro a peint Eugène Murer devant son four :

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Sur le portrait de Murer par Pissarro, voici ce qu’on a pu dire (in ‘le Bulletin de la vie artistique‘, 1926) :

Renoir venait de peindre le portrait de la sœur de Murer, Mlle Marie Meunier, sur une toile ovale, et il avait reçu 100 francs pour ce travail. Murer voulut à son tour avoir son portrait en ovale également, et il en confia le soin à Pissarro, qui vint plusieurs jours de suite à la pâtisserie-cuisine bourgeoise que Murer tenait au 95 du boulevard Voltaire, dans la maison des Bains du Prince-Eugène. Il y est fait allusion dans une lettre où Pissarro recommande à l’écrivain-pâtissier, qui allait devenir pâtissier-peintre, de laisser pousser la barbiche : « nous verrons à la greffer sur le portrait, écrit-il, et ce sera un attrait de plus, car j’entrevois de riches colorations à y rajouter. » Puis il écrivit pour réclamer le prix du portrait. Il demandait 150 francs ; Murer lui en offrait 100, comme à Renoir. D’où cette autre lettre : « Vous avez été surpris de ce prix de 150 fr. pour votre portrait, Renoir n’ayant exigé que 100 francs pour celui de Mlle Marie. Je tiens donc à vous faire savoir qu’avant de vous faire un prix, j’avais consulté l’ami Renoir, et nous nous étions arrêtés d’un commun accord à ce prix, qui me paraissait raisonnable. Je sais bien que Renoir pourrait demander plus que moi, étant portraitiste éminent, mais moins me paraissait impossible. »  Le différend fut aplani et Murer versa les 150 francs.

Ce potrait a été vendu dans la vente de la collection de Mr Léon Pédron, le 2 juin 1926 ; il a été adjugé 27000 francs.

Eugène Murer, au contact des impressionnistes, s’est mis à la peinture. Il exposera plusieurs fois, notamment à la Galerie Vollard, du 20 février au 10 mars 1898 ; l’exposition est intitulée « la trilogie des mois« . Une affiche nous reste, faite par Murer lui-même. Murer organisera au moins une autre exposition, chez lui, 39 rue Victor Massé, intitulé « Ciels de France« , du 25 avril au 15 mai 1898 ; l’affiche est signée par Andréas.

A noter qu’un autre membre de la famille de Doucet a également eu son portrait peint par Renoir : Marie Billet, épouse de Léon Clapisson, tante éloignée du côté des Baudesson de Richebourg, mère de Jérôme Doucet.

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Portrait de madame Clapisson, Renoir, 1883.

Eugène Murer a eu son portrait, par Andréas, dans les Hommes d’aujourd’hui, de Vanier, en 1891 (fiche rédigée par Jérôme Doucet), puis sa fiche dans l’album Mariani, en 1901.

Doucet figurera également dans un des albums Mariani, en 1903 :

Ce portrait est plus ancien ; il a été réalisé en 1898, pour le recueil « la Chanson des choses », publié par Henry-May. Doucet a 35 ans. Il est à rapprocher d’un dessin de Doucet, en illustration du livre de Camille Roy, édité par Storck à Lyon, en 1897, « Chansons et poésies de Camille Roy, illustrées par ses amis« , pour illustrer la chanson « je voudrais aller sur la mer », chanson dédiée à Jérôme Doucet :

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Ce dessin, fait par Doucet, a tout l’air d’un autoportrait !

Au mois de juin de cette même année 1898, Doucet rend compte, pour la Revue Illustrée, d’une fête donnée par Nagelmackers dans son château de Villepreux. Nous avons à cette occasion une photographie du jeune couple (Jérôme Doucet et Marie Meunier se sont mariés en juillet 1897) :

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A noter que l’article en question est signé « Vidi », un autre des pseudonymes utilisés par Doucet ; avec ce pseudonyme on retrouve souvent des articles sur le sport automobile, qui semble avoir beaucoup intéressé Doucet (comme son neveu Paul, comme on verra plus loin).

En 1901, son ami Georges Rochegrosse insère son portrait dans la dernière vignette du conte « la légende de la mort au beau visage« , publié dans la Revue Illustrée, et repris dans le volume « trois légendes, d’or, d’argent et de cuivre » :

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De la même époque (environ 1903) voici un portrait « en situation » :

Jérôme Doucet est photographié dans son bureau de la « Villa du Bonheur » à Clamart, qu’il a fait construire en 1899 et qu’il a habité de 1901 à 1905 – villa meublée et décorée au moment de l’Exposition Universelle de 1900, principalement chez Bing.

Toujours en 1903, le 1er novembre, la Revue Illustrée publie une nouvelle signée Montfrileux : « de la copie (lettre d’homme)« , qui fait écho à « trois lettres de femmes » que Doucet avait publiées quelques années plus tôt. L’illustrateur Georges Dutriac publie ce portrait dans la première vignette, qui semble évoquer un Doucet jeune :

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En 1908 Harry Eliott illustre ainsi l’avant-propos de « Six grosses bouffées de pipe« , dans lequel Jérôme Doucet s’exprime directement :

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Le portrait est un peu enjolivé…

Paul Meunier, neveu par alliance de Doucet, élevé par Marie Meunier, son épouse, deviendra garagiste à Beaulieu-sur-Mer ; conseiller municipal, il organisera des meetings d’hydravion, dans les années 1910, et participe au Rallye de Monte-Carlo de 1912 ; parti du Havre, il termine troisième sur une Delaunay-Belleville de 40hp. En cette époque ce n’est pas une épreuve de vitesse : parmi les critères pris en compte on trouve le nombre de passagers et le confort.

En 1925, Edgard Maxence réalise un portrait de Jérôme Doucet, qui est repris dans « Verrières » :

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Doucet a ici 60 ans ; il est veuf depuis 6 ans.

Dix ans plus tard, en 1936, à l’occasion d’un article dans la revue professionnelle « Toute l’édition « , par Pierre Langers, cette photographie est publiée :

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Doucet a ici 71 ans ; c’est le dernier portrait que je connaisse – Doucet vivra encore plus de vingt années.