le peintre animalier Auguste Vimar

Dans un article publié par la Revue Illustrée le 1er mars 1904, Jérôme Doucet dresse le portrait de son ami le peintre animalier Auguste Vimar.

Cet article est assez inhabituel, par le ton, très familier (Doucet n’hésite pas à comparer Vimar à un chien !) et par sa forme : l’article est le fac-simile du texte autographe de Doucet, illustré par de nombreuses aquarelles de Vimar, le tout imprimé (comme pour les publications de luxe de la Revue) sur un papier couché de bonne qualité.

Voici cet article :

A. Vimar

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D’aucuns prétendent que celui qui aime un animal tout particulièrement et l’admet à ses côtés dans la vie, en arrive peu à peu à ressembler à la bête préférée.
C’est ainsi qu’on voulut que Géricault _ connu généralement par son « Radeau de la Méduse » mais qui fut également l’auteur de tant de toiles, de dessins, de litographies où le Cheval pour la première fois fut copié _ sur nature_ eut un profil chevalin et qu’Eugène Delacroix fut doué d’une  tête léonine _ en sa qualité de maître peintre des tigres et des lions.
Vimar, lui _ aime toutes les bêtes_ c’est peut-être pour cela qu’il ne ressemble, absolument, à aucune_ si_ pourtant_ il est dévoué et sûr comme un Terre-neuve, il est fidèle et bon comme un bon chien. Et soit dit en passant combien est grande notre injustice vis-à-vis des toutous- combien maladroite notre manie des comparaisons.

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Il est chien, disons-nous, en parlant d’un être égoïste et avare et nous insultons gratuitement ainsi- une brave bête _ s’il en fut _  le toutou que d’aucuns- mieux avisés- ont déclaré être _ ce qu’il y avait de meilleur chez l’homme.
Au physique_ Vimar_ est un brave gars, _ grand, robuste, découplé, superbe ; il voudrait bien avec sa grande barbe blanche vous faire croire qu’il n’est plus jeune- mais toute son allure dément cette prétention, il est plus souple, plus fort, plus solide que nous tous_ il n’a pris à la vieillesse que ce qu’elle a de beau – la noblesse de l’attitude et la calme placidité.
Au moral_ être exquis_ ai-je déjà dit_ bon et fidèle, dévoué et franc_ j’ajouterai, érudit, intelligent, fin, lettré, un artiste_ et un vrai jusqu’au bout des doigts.
Vimar est à la fois un maître peintre et un dessinateur humoriste de premier ordre. C’est, qu’on le sache bien, un des meilleurs animaliers français et l’on peut s’attendre d’un jour à l’autre  à une grosse révélation sur son nom.
Hélas – nous avons déjà eu l’occasion de la dire à la Revue Illustrée.
La peinture_ l’Art, sont accaparés aujourd’hui surtout par la spéculation. Il faut pour consacrer les talents, les grosses cotes que les marchands font naître au feu des enchères (ventes réelles, ou factices, des grandes collections) sur les noms des peintres liés à eux par de déplorables traités.
Tel qui mourait hier de faim en ayant la bonne idée de laisser un paquet de titres_ je veux dire de toiles_ suffisant pour que la spéculation ait de quoi s’exercer se voit aujourd’hui vendu, tout mort. vingt, trente, quarante ou soixante mille.

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Or voici que _ sans qu’on ait besoin de le tuer_ Vimar va prendre son tour. L’Amérique lasse peut-être d’avoir été découverte, s’est avisée de découvrir à son tour Vimar – On s’arrache là-bas ses chevaux, peintures un peu trop américaines, peut-être – à mon goût, avec leur perfection absolue, leur blaireautage impeccable – On se dispute ses chiens expressifs et vivants, et bientôt lui aussi connaîtra les tintements des écus aux grands jours de la salle Drouot.
Je le connais assez pour savoir qu’il résistera à cette désastreuse influence et qu’il repoussera les tentations dangereuses qui transforment si vite un artiste en un fabricant de toiles d’un genre _ en un débitant de carrés à l’huile d’un ton et d’un sujet imposés par les demandes de la clientèle.  Cependant je préfère le portraicturer avant la lettre_ avant qu’il ne soit tout-à-fait un grand homme.
Jusqu’à ce jour ce que l’on connaît de lui ce sont surtout ses dessins humouristiques, ses animaux étourdissants.
Il y a plus d’un demi-siècle, Paris fêtait J.J. Grandville _ Les Métamorphoses du jour, les Fables de La Fontaine, la Vie privée et publique des animaux, livres à peu près inconnus de nos jours, goûtaient cependant à cette époque _ de véritables triomphes _ et ajoutons-le _ mérités.
Il y eut chez Grandville un sens absolu de la gaîté, de la caricature et de son amertume, de sa vérité en même temps.
Les animaux de ce maître, étaient la figuration parfaite de nos ridicules, de nos laideurs, de nos vices.
Et dans la pléiade qui compta Daumier, Gavarni, bertall, Cham, Trimolet et tant d’autres _ Grandville fut au premier rang.
De même Vimar serait un maître de ce genre, à côté de Forain, Willette, Hermann-Paul, Steinlein _ et quelques autres s’il eût accentué l’amertume – de ses caricatures au lieu d’adoucir la cruauté légère qu’on trouvait chez Grandville.
Vimar est bon _ ses bêtes sont gaies, amusantes, cocasses _ elles ne sont pas assez cruelles pour atteindre la grosse popularité, elles ne sont ni politiques, ni pornographiques _ et c’est leur seul défaut devant la popularité de la rue.
Mais elles sont toujours admirablement dessinées, vraies et vivantes _ elles sont indiscutablement spirituelles et séduisantes.
Autant la peinture de Vimar est savante et poussée blaireautée et pimpante, autant ses dessins sont alertes et légers.
On croirait un magicien qui du bout d’un baguette enchantée, à forme de plume ou de pinceau, fait sortir des bêtes vivantes, d’une blanche feuille de papier.
Elles courent, galoppent, vivent _ sans effort, sans retouches, c’est adroit et primesautier comme un croquis de japonais,_ comme une encre de chine d’Okousaï ou d’Outamaro.
Et c’est bien français, bien  parisien.
Les bambins le connaissent et l’aiment.

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Il a donné chez Delagrave, un A B C _ Le dernier des lions _ avec texte d’Eugène Mouton, dont le profil n’était pas fait, pas plus que le nom pour démentir l’assertion écrite en tête de cet article.
Chez Delagrave encore les fables de Lachambaudie qui avaient besoin des dessins de Vimar pour mériter de revoir le jour.
Chez Mame les fables de La Fontaine ; Vimar est le La fontaine du dessin _ les Vertus et les grâces des bêtes, zoologie morale de Eugène Mouton, dit Mérinos, déjà nommé.
Chez Plon et Nourrit _ l’Arche de Noé, l’Illustre dompteur de Paul Guigou _ et la Légende des Bêtes, avec Signoret
Chez Laurens, de Perrault, le Petit Chaperon Rouge, et de Florian, les Fables.
Chez Juven _ le Mardi-gras des Animaux, chez May, l’Oie du Capitole, au Figaro,  l’Automobile Vimar.
Ajoutez à cela une collaboration active au Figaro Illustré, à la Revue Mame, au Rire, à Mon Journal, au Soleil du Dimanche, des affiches de courses, des cartes postales, des menus…. et vous aurez l’idée de cette féconde adresse.

L’atelier de Vimar est une véritable arche de Noé d’où les bêtes à l’infini se répandent par le monde.
Le musée de Marseille a mis en bonne place la Causerie des Chiens. La Baronne de Rotschild a donné au musée de Dijon « la Chienne Phta » _ Béziers et Digne ont aussi leurs toiles d’animaux.
Barbedinne et Siot-Decauville ont édité des bronzes qui seront un jour recherché somme le sont aujourd’hui les Barye _ car à la vérité je vous le dis Vimar est un maître animalier qui compte et compterait parmi les plus aimés, s’il n’était pas si modeste, si on le connaissait mieux, mais il se cache et fuit le bruit et le battage.
Demandez au Maître Gérôme qui voudrait nous faire croire aussi avec ses cheveux blancs qu’il n’est pas un jeune, demandez à Glairin, à Victorien Sardou, le cousin de Vimar ce qu’il leur a fallu d’efforts pour décider Vimar à oser ce qu’il ose _ car ils furent pour lui, avec Eugène Mouton récemment décédé, des amis sûrs, des appuis sincères, Vimar le dit avec joie, car il est reconnaissant _ comme le toutou déjà cité.
Mais si ces amis furent pour lui dévoués et réconfortants, c’est qu’ils voyaient tout le talent qui se cache en Vimar, c’est qu’ils aimaient l’homme qui mérite si bien d’être aimé par ses amis.

Vimar _ on le devine à son allure, on en est sûr quand on le connaît, est ce qu’on appelle quelqu’un, et l’on n’éprouve aucune surprise en apprenant ses nobles origines.
La famille Vimar ou plutôt Wimar est de vieille noblesse irlandaise.
A la suite de Jacques II, d’Angleterre, les WImar vinrent se fixer en France. Le nom se francisa peu à peu et le grand-père de notre ami, le comte Vimar, fut sénateur et pair de France sous la Restauration.
Lui est né à Marseille en 1851.
Ses armes parlantes sont d’azur, aux huit poids de marks, d’argent_ huit marks : Ouimar_ Wimar_ le hautain langage héraldique est coutumier de ces à-peu-près, de ces transformations de mots.

Un souhait pour finir _ que les Américains nous enlèvent à prix d’or les toiles, les panneaux parachevés où Vimar se rapproche de Meissonnier _ dont il a quelque peu le masque _ mais qu’on nous laisse ses dessins à la fois si habiles et si sincères _ qu’on nous laisse cet illustrateur exquis, cet humoriste de bon ton, les enfants aujourd’hui ne sont pas si gâtés, cela leur évitera le désir de regarder aux devantures des Kiosques, les infamies et les immondices qui s’y étalent trop souvent.
Qu’on nous laisse surtout l’homme et les longues causeries où il nous dit _ si naïvement _ si naturellement _ de si belles choses.

Jérôme Doucet.

Vimar a illustré un livre de Doucet – un petit livre de quelques pages, au format in-12, chez Juven – et un livre de Camille Lemonnier, Les Maris de Mlle Nounouche, dont Doucet signe la préface et a sans doute préparé l’édition.

Voici la reproduction de l’article :

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la maison idéale : la salle de bains.

La Revue Illustrée, dans son numéro du 15 août 1899, publie un article qui tient beaucoup du publi-reportage, dans une série intitulée ‘la maison idéale‘ – cet article-ci traitant de la salle de bains.

Cette série est signée M. Builder, et l’article est accompagné de la note suivante :

Nous rappelons à nos lecteurs que sous ce titre est réunie une série d’articles sur l’hygiène moderne et le confort actuel. Grâce à une série d’investigations sérieuses et tenaces qui n’ont pas demandé moins de dix-huit mois, nous croyons avoir réuni pour eux des renseignements précieux et la liste des maisons idéales

L’article est illustré d’un dessin de J. Deydier, représentant une vue idéalisée d’une salle de bains, d’une taille et d’un décor dignes d’un château.

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Voici l’article en question :

L’ANGLAIS, à qui l’on ne peut refuser le sens pratique de la vie, considère – avec un certain dédain du reste – que nous ne savons pas organiser chez nous le cabinet de toilette, la salle de bains. Avec le quart de l’argent qu’un Français dépense pour son salon – si souvent inutile – il pourrait se monter un « lavalory » confortable, et cela du moins est une des choses essentielles de la vie. Voilà ce qu’il dit. Il est vrai que nous ne sommes pas toujours sollicités par les objets usuels que nous rencontrons sur notre route et les accessoires de bains en particulier sont souvent défectueux.

En notre maison idéale, la salle de bains est une des pièces principales ; elle sera une pièce idéale, c’est-à-dire parfaite à tous points de vue – grâce à la merveilleuse invention de M. Charles Blanc, le constructeur du boulevard Richard-Lenoir.

M. Charles Blanc a trouvé les deux choses qui manquaient, le chauffe-bains idéal, la robinetterie idéale également. Ses lavabos, ses baignoires, qui sont parfaits, ont des concurrents – rares il est vrai – mais ses inventions personnelles sont uniques. Notre salle de bains idéale sera donc installée par lui. Elle sera spacieuse, mais cependant elle peut être réduite aux dimensions les plus restreintes grâce à la perfection des appareils Ch. Blanc qui ne tiennent aucune place inutile. Le sol sera indifféremment carrelé, avec des nattes, ou recouvert de toile cirée, car les appareils Blanc sont disposés de façon à éviter presque absolument toute éclaboussure. Le parquet pourrait être ciré comme en un salon. Considérons le chauffe-bain d’abord ; – l’instrument a toutes les qualités ; il est simple de forme, il est très petit, d’un entretien nul, surtout s’il est nickelé, d’un maniement à la fois enfantin et sans danger. Je le répète, il est matériellement impossible de faire mieux puisqu’il est parlait, puisqu’il est idéal.

Qu’on se reporte à la figure. On croirait à le voir posé sur ses deux petites consoles – car il est léger et n’a pas besoin de support – important une petite vitrine de nickel, une fantaisie jolie, quelque cave à liqueurs, tout excepté une chose encombrante. Et maintenant pour ce qui est de son usage c’est encore plus délicieux. On frotte une allumette, tout en tournant un robinet, et on allume un petit bec de gaz qui est la veilleuse du chauffe-bain et tout est fini. On peut laisser brûler indéfiniment ce petit bec qui dépense un centime ou deux à l’heure et l’on a maintenant, avec un geste du doigt, toutes les commodités, tous les agréments possibles.

Et cela grâce à l’accessoire indispensable, le robinet mitigeur.

Ce robinet est plus qu’une trouvaille, c’est une merveille, c’est le robinet idéal. Un petit cadran avec des mots clairs et faciles à suivre – froide, chaude, mitigée, arrêt, vidange, au centre du cadran, une aiguille que commande une poignée et c’est tout. Veut-on un bain, on met l’aiguille au mot chaude. Aussitôt l’eau afflue à 50 degrés dans la baignoire – le chauffe-bains s’étant de lui-même, à distance, allumé sans que vous ayez eu autre chose qu’à exprimer le désir – réalisé par un mouvement du doigt sur le cadran.

N’est-ce pas parfait.

Pendant les quelques minutes que le robinet met à remplir la baignoire, on vaque à ses petites occupations de toilette, et sans qu’on y pense voilà le bain prêt; il a demandé quelques minutes, coûté quelques centimes.

A-t-on même, par distraction, oublié le robinet qui coule : qu’importe ! un trop-plein est là qui a de la tête, de l’attention pour vous. Donc, pas d’ennui, ni éclaboussure, ni débordement. Pas de crainte d’accident, le gaz ne s’allume jamais sans que l’eau soit dans les tubes, et l’arrêt du gaz comme son allumage est instantané à votre seule volonté, obéissant passivement à l’aiguille du cadran.

De plus, la pression de l’eau importe peu, le chauffe-bains est fait de bel et bon cuivre, brasé, sans soudures d’étain; il résiste à vingt atmosphères et c’est le triple de ce qu’il aura jamais à supporter.

Veut-on de l’eau tiède, on met l’aiguille à mitigée ; de la froide, au mot froide. Veut-on vider la baignoire, on met l’aiguille à vidange ; ou veut-on s’en aller, au mot arrêt.

Ça n’est pas plus difficile que de mettre l’aiguille d’une pendule à l’heure voulue, c’est seulement beaucoup plus vile fait.

Pour le lavabo, même procédé, le même robinet mitigeur donne toutes les eaux à toutes les températures voulues.

Et j’allais oublier, qu’un seul appareil suffit pour la baignoire et le lavabo, suffit même pour toutes les baignoires et tous les lavabos qu’il vous plaira de disposer aux étages, si nombreux soient-ils, de la maison.
Je ne saurais trop conseiller à nos lecteurs, d’aller jusqu’au boulevard Richard-Lenoir au 45, à deux pas de la Place de la Bastille. Ils trouveront là une salle de bains installée ainsi, et l’homme le plus aimable du monde, M. Ch. Blanc, qui les recevra avec plaisir et leur montrera en une seconde ses appareils parfaits.

Que de fois on a perdu son temps pour une visite inutile. Celle-là est précieuse. L’hygiène c’est la moitié de la santé, presque la santé entière; – une salle de bains organisée ainsi évitera, j’en suis sûr, bien des indispositions, des lassitudes, des rhumes, des langueurs. C’est un trésor dans une maison; c’est un bonheur pour une femme soucieuse de sa santé et de sa jeunesse.

Donc, je conclus : pour que notre cabinet de toilette soit l’idéal – je ne vois rièn qui puisse surpasser, même de loin, là robinetterie et le chauffe-bain de Charles Blanc. – Ce sera la grosse récompense de sa section à l’Exposition de 1900.

Le ton est très commercial ; on peut penser que Mr. Charles Blanc a dû être content de cet article.

Regardons maintenant la photographie d’une vraie salle de bains, réalisée également cette même année 1899 :

31 rue Gambetta Clamart salle de bain

Il y a une certaine ressemblance avec le dessin de la Revue Illustrée ! pour vérifier, limitons-nous à une partie des images, le dessin étant inversé (comme il se doit pour toute gravure) :

Les similitudes sautent aux yeux : la baignoire décorée, sur une estrade ; les robinets col de cygne, le chauffe-bains nickelé et ses tuyauteries.

Si on se rappelle que cette série d’articles est signée Builder, qui est un pseudonyme probable de Jérôme Doucet, on ne sera pas surpris de trouver cette salle de bains idéale dans la maison que Doucet se fait construire au même moment, à Clamart.

Doucet et la demi-reliure

Doucet, bibliophile, faisait relier ses livres ; journaliste, il tenait une chronique régulière dans la Reliure, l’organe des patrons du syndicat de la reliure.

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Il avait donc un avis certain sur la façon de faire relier ses livres… et cet avis est assez tranché.

Dans la Reliure, Doucet fait paraître un article assez long, « l’art et le goût« , (sous-entendu, en matière de reliure), sur les numéros 461 à 465, de février à juin 1934 ; il y revient dans le numéro 467, d’août 1934, pour répondre à des critiques.

Voici ce qu’il écrit au sujet des demi-reliures.

Dans le numéro 464, après avoir traité des cartonnages, il aborde la demi-reliure :

Si nous arrivons à la demi-reliure, nous avons encore beaucoup plus à dire, parce qu’elle est moins simple, plus complexe que les cartonnages.
Les occasions de faire des fautes de goût sont multipliées. D’abord, je le répète, la demi-reliure est une chose un peu hybride.
Si nous la considérons uniquement comme un moyen de conservation du livre qu’on doit utiliser, pour travailler, elle est parfaitement logique.
Il est inutile alors de faire une dépense sans raison sur un bouquin de travail ; ce serait sot même en outre, puisque la manipulation pourrait abîmer une belle reliure, forcément délicate.
S’il s’agit d’un ouvrage d’art, de bibliothèque, la demi-reliure n’a qu’une explication : l’économie, et ceci n’a rien à faire avec l’art, c’est même ordinairement contraire au bon goût.
Je préfère un cartonnage bien exécuté à une demi-reliure même réussie.
Pourquoi les profondes modifications de nos conditions d’existence ont-elles rendu presque impossibles les reliures jansénistes de jadis qui, à mon goût, étaient le seul échelon artistique entre le cartonnage et la reliure pleine décorée de filets, second échelon pour atteindre la reliure mosaïquée, cette œuvre d’art précieuse entre toutes.

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Reliure : René Kieffer, sur la Chanson des Choses, Doucet.

On voit que Doucet n’est pas favorable aux demi-reliures… mais il va aller encore plus loin dans la suite.

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Reliure : René Kieffer, sur Madame Bovary, Ferroud.

Doucet poursuit dans le numéro suivant :

Nous voici donc arrivés à examiner les règles du goût en ce qui concerne un des points principaux de l’œuvre d’un relieur.
La demi-reliure n’est-elle pas, en effet, ce qui compose la partie principale de ses travaux, je pourrais même dire, pour la plupart, toutes les œuvres quotidiennes.
La demi-reliure. Mais son nom le dit bien, l’avoue clairement et si elle est bête, elle est loyale, elle n’est une reliure qu’à moitié, une demi-reliure, l’ouvrage recouvert par elle est relié à demi.
Et rien n’est affreux, absurde comme une demi-mesure. On ne doit pas faire, dit un vieux proverbe, sagesse des nations, les choses à demi.
Même par surtout pour la reliure.
Oui, oui, je sais, vos raisons, ne me les répétez pas, je vous redirais qu’économie et goût, c’est ennemis mortels.
Comme faire, alors ? il y a plusieurs moyens, soit intellectuels, soit même matériels.
Au lieu de faire relier deux volumes et de dépenser sur chacun une demi-reliure, n’en donnez qu’un à votre relieur et faites faire une reliure toute entière, une reliure pleine, une vraie reliure, pas une demi.
Nous verrons tout à l’heure le côté pratique, les détails matériels, dont on est bien forcé de s’occuper quoique nous parlions art et goût.
Ce que j’écris en ce moment s’adresse, non à vous amis relieurs, mais aux bibliophiles et si je vous le dis, c’est pour que vous le leur répétiez.
Ayez le courage de combattre ce bon combat contre la demi-reliure, soyez audacieux. Je sais bien que votre profession vous porte plutôt à la rêverie, à la réflexion, soyez de votre temps, des combattifs.
Parlez aux clients, dites-leur d’acheter moins de livres, de les relier mieux. En art la qualité a toujours dominé la quantité. Dites-leur qu’une médiocre reliure, une demi-reliure n’ajoute aucune valeur marchande à un livre si, par bonheur, elle ne lui en retire pas.
Osez – je me souviens de la lettre-circulaire que René Kieffer adressa aux bibliophiles – sous le titre Réflexions sur la reliure.
Il combattait, avec beaucoup de modération pour moi, car il avait peur de se faire dire : « Vous êtes trop intéressé à la question pour en parler librement, vous êtes orfèvre, monsieur Josse ».
Mais il disait bien nettement tout ce que la demi-reliure a d’hybride, de médiocre, de … moitié fait.
Et il offrait – voilà bien parler – des reliures pleines à des prix nets et probants.
Examinons, en effet, une demi-reliure.
Ou bien elle se contente d’un dos simplement avec des plats papier. En ce cas elle est potable, bonasse, mais c’est uniquement la protection d’un livre médiocre.
En ce cas un joli cartonnage sera combien plus artistique, montrera combien plus de goût.
Si le cartonnage n’est pas résistant, c’est que le livre est d’usage courant. Alors c’est un bouquin de travail, pas besoin, de luxe, le goût suffit. Et il est nécessaire toujours. Faites un cartonnage percaline, il en est de très résistants.
René Kieffer a oublié de dire dans sa note que l’on a fait à une époque des cartonnages toile gaufrée parfois, souvent illustrés, qui sont amusants, et la preuve en est que certains, dits romantiques dans les catalogues, font de jolis prix, alors que le même livre, en demi-reliure, se vend moins bien que broché.
Ou bien, ne perdons pas le fil de nos idées, la demi-reliure est avec coins, elle veut nous en boucher un dirai-je, et elle devient prétentieuse.
Car le coin n’est pas, à la façon de certains petits coins en parchemin vert des reliures anciennes, protecteur de l’angle fragile, il veut être décoratif.
Il est parfois énorme, rejoint presque la bande du dos, sur le plat, il s’étale, fi !
Et alors – regardez bien – la peau employée est presque aussi copieuse que pour une reliure pleine, la fabrication, avec le détail des quatre coins, est presque aussi longue que celle d’une reliure pleine, etc.
Et comme c’est une demi-reliure, tout de même, vous ne pouvez demander que le demi-prix d’une vraie, d’une réelle reliure.
Alors ? Alors au lieu d’une demi-reliure en beau maroquin, à coins, à mors large, faites une reliure pleine, en cuir, veau, basane même, mais pas à demi.
Souvenez-vous des livres d’autrefois, tous en veau plein, en basane pleine, en parchemin.
Monotone une bibliothèque ainsi composée de ces livres un peu sombres ? Non. Les dos avec leurs fers et leurs pièces de titres sont suffisamment variés, et c’est eux seuls que l’on voit.
Puis aujourd’hui il y a tant, tant de matériaux variés d’aspect, de couleurs, de grains. Il y a des tas de choses pour recouvrir un livre et pas à demi.
Il y a même des marocains, des vrais, des plus vrais que ceux du Cap, car ils viennent du Maroc, de notre colonie, non d’une colonie anglaise, à des prix permettant des pleins abordables, des peaux à 30 et 40 francs, prix pour deux beaux livres in-12 au moins, en bleu, en rouge, en citron.
Mais en tout ça, me demande un relieur raisonnable voyant que je m’emballe et vagabonde, vos règles de goût pour la reliure s. v. p.
Mes règles – ou plutôt ma règle – elle est simple, courte, claire et nette :

N’en faites pas…

(les italiques et les caractères gras sont de Doucet). C’est clair !

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Reliure : René Kieffer, sur les Maris de Mlle Nounouche, de Lemonnier – premier contreplat.

Dans le numéro 467, Doucet publie un complément à son article :

Mon dernier article m’a valu deux lettres.
Je veux y répondre ici, puisque les correspondants liront cette réponse — n’ont-ils pas lu la causerie? — et en même temps elle sera sous les yeux des autres lecteurs, parmi lesquels, peut-être, il en est qui n’ont pas osé répondre, exprimer des sentiments pareils, au moins analogues, à ceux de mes interlocuteurs.
Dans l’une de ces épîtres, courtoises et sensées, je lis cette phrase :
« Ne pas faire de demi-reliure, dites-vous, Monsieur, mais alors je n’ai qu’à fermer mon atelier, puisque l’on ne me demande que cela, uniquement, et je n’aurais qu’à mourir de faim. »
Avec, plus loin, cette petite sentence : « Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ».
Je réponds d’abord à cet axiome qui est bien comme tous les autres, parfaitement vrai et faux à la fois, parce que la vérité n’est pas toujours une ; elle est parfois complexe et même variable, opposable à elle-même, ainsi que le proclame un autre dicton : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ».
Si on s’en tenait à l’exactitude de la sentence : les conseilleurs… on ne donnerait jamais aucun avis, on supprimerait toute critique et les réflexions sages, les observations sensées, d’où découlent si souvent d’heureuses améliorations ne seraient jamais énoncées.
Puis, je réponds encore à mon correspondant :
« Mon avis n’engage que moi. Vous n’êtes pas forcé, ni aucun autre, de me croire, de me suivre, même de me lire. »
J’apporte des objections, on peut m’en objecter d’autres, je montre la question sous un jour, on peut la présenter sous un autre : de ces discussions la lumière jaillira… peut-être.
Si elle est aveuglante, tant pis, mon cher correspondant; je ne veux certes pas que vous mourriez de faim. Je vous rappellerai seulement un vieil artisan de Saintes qui brûla ses meubles pour faire son œuvre, car il mourait de faim, ce dont il devint, immortel, il se nommait Bernard Palissy.
Pardon, je veux vous répondre plus clairement, plus amicalement, mon ami.
Je ne dis pas : refusez les commandes de demi-reliure que l’on vous apporte, je vous conseille seulement de causer avec votre client, qui vous écoutera au moins, vous suivra peut-être.
Montrez-lui les inconvénients, le ridicule, la laideur de celte formule hybride : la demi-reliure ; faites-lui valoir la sincérité, le goût, le chic de la reliure pleine ; même si elle emploie des matériaux peu coûteux, papier peigne pour le cartonnage, toile ou tout ersatz pour les autres.
Calculez devant lui que le prix d’une peau banale, mais de cuir tout de même, pour une pleine reliure, n’est pas supérieur au prix du maroquin nécessaire à une demi-reliure avec larges mors et grands coins proportionnés.
Car si la demi-reliure a encore des mors et des coins de demi-grandeur elle devient alors d’une mesquinerie ridicule.
Je voudrais que vous arriviez ainsi, peu à peu, à le convaincre, après vous avoir vous-même convaincu d’abord. Car vous pouvez vous demander si vous le persuaderez, puisque je ne vous ai pas persuadé moi-même.
Puisqu’on demande du nouveau, de l’inédit, ne serait-ce pas une innovation de trouver le moyen de faire de la reliure pleine au prix de la demi-reliure en employant des matériaux nouveaux qu’on n’avait pas jadis.
Pour ce qui est de la main-d’œuvre, je prétends — par raisonnement — sans être du métier, hélas! que vous n’avez pas plus de difficulté, si vous êtes relieur digne de ce nom, que vous n’emploierez pas plus de temps pour faire une couvrure en plein ou bien de la faire avec dos, coins et plats rapportés.
Alors… ne faites plus de demi-reliure et vous ne mourrez pas de faim.
Et restons bons amis, voulez-vous ?
Dans l’autre lettre, je relève une phrase, qui est inconsciemment douloureuse, à mon sens, parce qu’elle résume trop une intention humaine généralisée aujourd’hui plus que jamais, épater les autres, leur en jeter plein la vue, dit-on, soyons nets : les leurrer.
« Quand les volumes, écrit mon relieur, sont rangés dans la bibliothèque, derrière la vitre close, avec leur dos de beau cuir, même souvent mosaïqué, comme les autres, les pleins coûteux, ils font absolument le même effet. On ne voit pas les plats, ils deviennent, pour ainsi dire, tout à fait inutiles. »
Vraiment ! alors vous unissez l’art et l’utilité ; eh bien, vous allez les faire faire de beaux enfants, des horreurs.
Puis vous ne pensez pas, en écrivant ces lignes, que c’est, en somme, une duperie que vous combinez. Vous voulez, en décorant le dos de mosaïque, faire croire qu’il y en a sur les plats. Le possesseur de livres serait donc assez bêtement vaniteux pour vouloir épater ses visiteurs en leur faisant croire qu’il a de somptueuses reliures là où il n’en a que de demi.
Il pourrait aussi les inviter à déjeuner et leur servir un poulet en carton décoré, comme dans les pièces de théâtre.
Mais, objectez-vous, quand il faudra découper et manger le poulet… Parfaitement à quoi je réponds : Mais quand il faudra ouvrir la vitrine et tirer le bouquin, la honte d’être pris en flagrant délit d’orgueil mensonger sera pis encore.
D’ailleurs avez-vous songé qu’avec ce raisonnement — inutilité d’un plat qui ne se voit pas, quand le livre est en rayon — vous rendez complètement inutile, beaucoup plus encore, la doublure mosaïquée qui est une somptuosité, une gloire de la reliure.
Non, mon ami, le véritable amateur, artiste, n’a pas une belle reliure pour les autres, par gloriole, par vanité ; il la possède par amour, par goût, par passion, pour soi-même.
Je ne dis pas qu’il n’aime pas à les montrer, en disant ou en pensant : vous n’avez pas aussi beau, aussi réussi. Mais ceci c’est de l’amour car c’est un mélange d’adoration, d’attachement et de jalousie.
Et je conclus :
Mon premier correspondant, faites encore des demi-reliures pour ne pas mourir de faim, mais essayez de réagir, mon second, ne songez jamais au trompe-l’oeil, c’est presque de la malhonnêteté !… et c’est haïssable en reliure, plus qu’ailleurs. Les relieurs sont peut-être les plus loyaux des artisans.

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Reliure : Laurent, sur la Mort du Dauphin, de Daudet, premier contreplat.

L’article est illustré par diverses reliures, issues de la bibliothèque de Jérôme Doucet.