Mucha dans la Revue Illustrée

Jérôme Doucet, dans le numéro du 15 juillet 1899 de la Revue Illustrée, consacre une partie de la revue à Alphonse Mucha, dont la photographie illustre la couverture. Cet article est intéressant car il est publié à une époque où la notoriété de Mucha est certaine, mais de fraîche date. A noter que Doucet, en retraçant la carrière de Mucha, s’élève contre des erreurs sur sa biographie – erreurs qui semblent encore courantes.

mucha_RV_1899

Contrairement à ce qu’on peut lire, seule une partie de ce numéro est consacré à Mucha : un article sur huit pages, précédé d’une feuille de titre, plus la reproduction en couleurs d’un dessin, intitulé Écran (aquarelle inédite, reproduite en or et couleurs). La revue publie de nombreux autres articles, dont notamment un texte de Huysmans, Vues de Cathédrales, et un article sur l’Ermitage de Huysmans, signé Adolphe Brisson.

mucha_titre_detail

L’article proprement dit est assez court ; il est illustré de nombreuses compositions de Mucha :

  • sur la page de titre, une affiche pour Monte-Carlo,
  • la première page est insérée dans une page de Ilsée, tirée en ocre,
  • pages 2 et 3, quatre reproductions des allégories de fleurs : Lis et Roses, tirées en rose/violine, sur la page 2 ; Œillet et Iris, tirées en bleu-vert, sur la page 3,
  • les pages 4 et 5 sont consacrées à la reproduction de 5 affiches de Mucha, représentant Sarah bernardt,  sous le titre collectif « un mur décoré par Mucha » : affiches de La Dame aux Camélias, Lorenzaccio, la Samaritaine, Médée, Gismonda – tirées en bleu-vert,
  • page 6, les quatre saisons, tirées en bleu-vert,
  • page 7 les Arts, 4 compositions tirées en rose/violine,
  • page 8, de nouveau le texte est inséré dans une page de Ilsée, tirée en ocre.

L’article est accompagné du tirage d’une composition inédite, intitulée Écran sur la couverture, sans titre dans le tirage ; mais accompagnée d’une phrase en italiques :

« Le Vent qui passe
emporte la Jeunesse »

mucha_vent_revil_11
source : http://richet.christian.free.fr/revueill/revueill.html

Cette illustration, non titrée, est souvent comprise comme un projet d’éventail ; elle a donné lieu à des tirages sur différents supports – tirages de luxe sur grand papier, reproductions en cartes postales… Les prix des plus beaux tirages, sur grand papier (33 cm sur 50 cm) peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros ; détacher cette illustration d’un numéro de la Revue Illustrée (au format 23 cm sur 31 cm) a donc été une pratique courante… mais il ne faut bien sûr pas payer ce tirage trop cher, il ne devrait pas être rare, compte tenu du nombre d’exemplaires imprimés.

A la fin de l’article il est ajouté la mention suivante :

Les reproductions qui accompagnent cet article ont été faites d’après les tirages en couleurs de la Maison Champenois.

La maison Champenois, c’est effectivement l’imprimeur des affiches de Mucha ; c’est aussi l’imprimeur et l’associé de Henri Piazza, pour l’édition, en 1897, de Ilsée, princesse de Tripoli, de Robert de Flers – puis du Pater, imprimé fin 1899, dont il est beaucoup question dans cet article – qui pourrait ressembler à un publi-reportage, tant il doit à la maison Champenois..

A l’occasion de la fabrication du Pater (qui ne paraîtra qu’en fin d’année 1899), Doucet écrit donc cet article, illustré uniquement par les tirages de Champenois ; pour le compléter, j’y rajouterai des illustrations supplémentaires (d’autres productions de Mucha, ou non).

 

LA Revue illustrée, pour deux raisons, tient à consacrer ce fascicule à Mucha : d’abord pour son indiscutable talent et sa vogue méritée, puis parce qu’il nous a semblé que le brillant maître de l’affiche était à un moment d’évolution au moins aussi complète que celle qui le mena, en quelques mois, de ses compositions d’histoire à ses images murales.

mucha_pater_titre
Mucha, le Pater, Piazza et Champenois, 1899. Source : gallica.bnf.fr

Le Pater que la maison Champenois achève en ce moment est en effet une œuvre double – qui contient deux êtres différents, deux artistes presque opposés, deux talents presque contradictoires. – Et cependant c’est le même Mucha, et c’est Mucha lui-même qui a exécuté les grandes estampes qui sont son rêve, déjà formulé autrefois, et les frontispices qui sont son art, art qui a imposé son nom et l’a répandu par le monde.

Quel est celui des deux Mucha que nous préférons – nous ne voulons le dire, car il est injuste de juger un homme à son début comparativement à un maître à l’apogée et nous reprendrons Mucha – s’il persévère – quand il aura marché quelque temps dans la nouvelle route du Pater.

cheret_Hiver_Nice
Jules Chéret, affiche – Source Gallica.bnf.fr

Il a semblé un moment – à l’époque où Chéret couvrait nos murs d’affiches toutes plus ravissantes les unes que les autres,- que nul à côté de lui ne pourrait exposer au Salon de la Rue ; on eut même peur, le jour où le grand et bon Maître, las de se voir mal imité et rêvant autre chose, voulant son évolution aussi, entama la peinture décorative intérieure, de voir la tristesse retomber sur nos maisons, car ce n’étaient pas les magistraux diplômes de Grasset, ou les décors forcément raréfiés de Toulouse Lautrec qui pouvaient remplacer le vide fait par Chéret absent. – Eh bien ! un autre est venu qui a su prendre sa place et conquérir aussi l’approbation du passant pressé et difficile ; Mucha a triomphé là où le succès semblait impossible.

Je suis même persuadé que ce succès fut plus grand parce qu’il s’adresse à plus de monde, non que ce soit à nos yeux un éloge de plus, mais parce que je crois la constatation équitable. Qui ne connaît les affiches merveilleuses dont le monde fut et est inondé par Mucha ! – les lithographes de la maison Champenois ont su garder aux pastels du maître leur éclat, leurs éblouissements, c’est le triomphe des soies, des ors, des pierreries, c’est de la richesse étalée à pleines mains sur le blanc douteux des murs de nos rues.

Mais, comme il sied d’ailleurs à un artiste de la valeur et de la force de Mucha, cela ne suffit pas à contenter les vues du jeune peintre – le symbole trop limité, trop simple d’une affiche ne peut répondre à sa vision, très littéraire, très complexe.

 

schwabe_Evangile_de_l'enfance_mendes
C. Schwabe, l’évangile de l’Enfance, de Catulle Mendès, Revue Illustrée, 1894. Source : gallica.bnf.fr

Et c’est pour cela que Mucha, voilà deux ans, nous donna Ilsée, un livre prestigieux, rival heureux des Quatre fils Aymon de Grasset, de l’Évangile de I’Enfance, dont la Revue illustrée donna les pages entourées si curieusement par Carlos Schwabe – et qu’aujourd’hui il vient d’achever le Pater

 

Ilsée_Princesse_de_Tripoli_frontispice
Ilsée, princesse de Tripoli, frontispice par Mucha – Source gallica.bnf.fr

A bien regarder ces ouvrages, on comprend, on accepte le symbole vu et interprété de la sorte, c’est bien de l’illustration au sens le plus élevé, le plus artistique du mot, puisque le dessin est une chose nouvelle, évoquée par le texte, le complétant, le paraphrasant, l’accompagnant sans être la répétition de l’idée même, sous une autre forme, ou la traduction plate de l’assemblement des mots d’une phrase. C’est la pensée des acteurs que Mucha dessine – plus que leur matérialité, leurs gestes, leurs physionomies et en cela le livre est plus complet ainsi décoré. Aussi Ilsée fut un juste succès de librairie pour MM. Piazza et Masson qui eurent la bonne idée de la demander au Maître – de l’affiche.

Clio_Anatole_France_gallica
Mucha – Clio, d’Anatole France – source Gallica.bnf.fr

Ce livre sera peut-être le seul que Mucha fera de la sorte. Il vient d’achever, pour la maison Calmann-Lévy, une illustration d’un livre d’Anatole France, mais cette fois nous retrouvons l’illustration de l’Histoire d’Allemagne plus que celui d’Ilsée ou même du Pater.

Car c’est effrayant de considérer l’œuvre formidable que compte ce jeune homme, ce poète que l’on croirait porté à la rêverie plutôt qu’au labeur arrêté.

mucha_histoire_allemagne
Charles Seignobos, histoire d’Allemagne, 40 illustrations dont 33 de Mucha et 7 de Rochegrosse, Armand Colin, 1898. Source : libraire Trois Plumes.

Cette Histoire d’Allemagne que Mucha illustra pour la maison Colin est une suite considérable de véritables tableaux, chaque dessin étant une composition énorme tant pour le décor que pour les foules qu’il y fait mouvoir : Jean de Leyde décapitant une de ses femmes, – Luther à Worms, – la mort de Frédéric Barberousse, etc., etc., sont des œuvres plutôt que des illustrations. Mucha se montre là l’élève de J.-P. Laurens – dont en effet il fréquenta l’atelier, comme il fréquenta ceux de J. Lefebvre, Boulanger et l’académie Julian.

mucha_album_historique_lavisse
Ernest Lavisse, l’album historique, Armand Colin, 1898. Source : Gallica.bnf.fr

L’Album historique, dirigé par M. E. Lavisse, est une œuvre de même caractère et nous reconnaissons par là en Mucha un véritable peintre, un dessinateur consciencieux et sûr de son métier.

Cependant, il ne semble pas que ce talent eût suffi à donner à Mucha la renommée considérable qu’il a conquise ; les années – au nombre de dix – qui furent ses années de début à Paris n’ont pas laissé à ce bon dessinateur de bien réjouissants souvenirs.

Mucha_Gismonda_Sarah_Bernhardt_
Source : Gallica.bnf.fr

Les Contes de grand’mère, chez Furne-Jouvet et Cie, l’Éléphant blanc, chez Colin, les Lunettes bleues, Jamais content, chez le même ; le Chasseur d’épaves chez Mame et d’autres que j’oublie ne firent pas en tant d’années avec une aussi considérable preuve de travail ce que fit en un jour le bon hasard et l’affiche de Gismonda.

 

Cette affiche, du jour au lendemain, apprit à tout Paris le nom de Mucha que les connaisseurs seuls avaient retenu.

Et de fait cette affiche claire, ce vitrail blanc, ce cloisonné de nacres posé sur les murs est une œuvre de tout premier ordre, qui méritait le triomphe remporté.

Ce fut Sarah, la grande Sarah, qui fut pour Mucha ce qu’elle est au théâtre – l’Étoile – et désormais le succès mérité allait arriver, vertigineux, sans arrêt.

On a voulu, de cette bonne rencontre de la grande tragédienne avec le pastelliste, faire une légende comme s’il était besoin de ce truc pour donner du charme aux affiches nées de cette collaboration – on a voulu raconter que Sarah en passant à Prague avait découvert Mucha, inconnu, pauvre, l’avait enlevé et le cachait à Paris dans une cage d’or.  – Hélas ! Mucha était déjà à Paris depuis longtemps, trop longtemps, car les jours étaient rudes.

Il est bien Hongrois – né à Ivancice en Moravie (Autriche), le 24 juillet 1860,- il est bien jeune puisqu’il n’a pas quarante ans, il est bien lié à Sarah par le succès et l’amitié – cela suffit – cette histoire vaut bien toute légende.

Mucha suivit à Munich les cours de l’Académie des Beaux-Arts travaillant à n’importe quoi pour vivre. – De Munich, pauvre toujours – car il a un cœur exquis,- il alla à Vienne, puis de Vienne vint à Paris.

La fortune ne sourit pas d’abord, nous l’avons dit déjà. – Un jour non pas découragé, mais pris du mal du pays, il retourna en Moravie.

Là se place réellement une page de conte. Sans argent, descendu par force du chemin de fer en un village perdu il est amené par sa bonne chance chez le comte Khuene Emmadof. Il y avait de la décoration, de la restauration à faire. Mucha s’en tira de façon merveilleuse – et lui voilà du coup un protecteur qui lui permet de revenir à Paris – c’était en 1890.

Le reste nous l’avons raconté – sur les murs on a pu suivre le talent grandissant de Mucha et la vogue a été sans ombre depuis quelques années.

Mille ont voulu suivre Mucha, mais nul ne stylisera comme lui sans faire apparaître immédiatement l’imitation, la copie. – Il a inventé des enroulements, des entrelacs, pour les cheveux surtout, que tous peuvent pasticher – que seul Mucha sait exécuter sans tomber dans l’exagération qui guette les imitateurs.

Je souhaite pour Mucha, que le Pater soit un nouveau succès aussi grand que celui remporté par ses panneaux décoratifs, les Saisons, les Fleurs, les Arts, et vingt autres de toutes formes, de toutes dimensions tirées sur soie ou sur papier, et qui sont autant de précieuses décorations pour égayer la monotonie des papiers peints de tant de logis.

JÉRÔME DOUCET.

Les reproductions qui accompagnent cet article ont été faites d’après les tirages en couleurs de la maison Champenois.

Voici la reproduction de l’article :

mucha_page4_5

 

Camille Mauclair et l’Art et les Artistes.

Deux lettres de Camille Mauclair adressées à Armand Dayot, actuellement en vente sur Ebay, nous permettent de glisser un œil dans les coulisses de la revue « l’Art et les Artistes », fondée par Armand Dayot, et dont le premier numéro paraît en avril 1905.

Voici la première de ces lettres :

A St Leu Taverny
S et Oise samedi

Cher monsieur Dayot
J’ai vu Besnard hier ; je sais maintenant ce qui figurera à son exposition. Mais je vais faire l’article sans attendre, car elle ne sera constituée que le 7 mai. Je possède tellement le sujet que c’est aisé. Comptez donc sur mon texte pour le 2 mai. Je vous le porterai sans doute le 2 mai au matin avec quelques photos. Je n’ai pas trouvé grand chose chez Besnard, sauf des photos d’œuvres murales. J’ai pourtant pris 4 ou 5 têtes de femmes, et la jne fille orange. J’ai ici la Réjane, que Besnard même n’a plus. Je vous la prêterai, et peut-être une ou 2 autres choses si je les retrouve. Il vous écrira pour la question du cuivre. Il m’a dit qu’en principe il était disposé à vous le donner. Je crois bien que pour le reste il faudra vous entendre avec lui, pour avoir chez Roux ou chez Manzi quelques photos. Quant à mon texte je ferai de mon mieux, c’est tout ce que je puis dire – une sorte de préface synthétique, la dimension du texte rendant impossible tout examen de détail. J’aurais même eu le désir, le dessein de faire cette préface, et qu’elle servît à la fois pour l’exposition (catalogue) et pour la revue, celle-ci la publiant en inédit. Mais les dates rendent impossible cet arrangement et c’est cette raison qui m’a dissuadé d’en parler à Besnard, outre la délicatesse – car j’ai horreur de me mettre en avant et je suppose bien que Petit lui a donné déjà un préfacier plus titré que moi, sinon plus compréhensif de son oeuvre.
Quant à ce que je vous ai dit hier, j’en maintiens l’entière véracité et j’en ai tu bien des détails. Je ne voudrais cependant pas que cette explication prît à vos yeux un caractère agressif, la personne m’étant indifférente et rien de plus, et mon parti étant pris des petits tours passés. Seulement j’ai senti que vous étiez très-froissé, avec votre nature spontanée, des choses douteuses constatées récemment, et je n’ai pu me retenir, entendant nommer avec confiance une seconde personne qui vaut la première, de vous en parler, par une impulsion de sympathie m’engageant à vous mettre en garde – Cela n’empêche nullement que cette personne puisse agir plus convenablement avec vous, personnage officiel et très « assis », dans la vie, qu’avec le jeune et naïf auteur que j’étais il y a deux ans et demi. C’est une question de surveillance et d’essai, voilà tout.
Au 2 mai, cher Monsieur Dayot, et trouvez ici ma bien vive et bien sincère cordialité.
Camille Mauclair
J’aurais le grand désir qu’on sût en France que j’ai publié ce livre récent sur Rodin. Voulez-vous être assez bon pour insérer une petite note que je joindrai à mon texte sur Besnard – un simple écho très bref ? Voulez-vous aussi penser à Sargent, à ses gravures, pour que rien ne m’empêche de m’en occuper sitôt le Besnard publié ?
Enfin je m’en remets à vous pour que soit réparée l’omission de mon nom dans la liste des collaborateurs.

L’article de Mauclair sur Albert Besnard paraît dans le numéro 3 de la Revue, daté de juin 1905 ; il occupe les pages 109 à 119. Il est illustré de dix reproductions in-texte, et deux reproductions à pleine page de tableaux de Besnard – mais il n’y a pas de gravure qui pourrait correspondre au cuivre évoqué par Mauclair dans ce numéro : elle paraîtra dans le numéro de septembre 1906.

besnard_ht_sept1906

De même, le portrait de Réjane évoqué dans la lettre n’est pas reproduit. En revanche six têtes de femmes figurent parmi les douze reproductions.

 

mauclair_rodin

Dans le supplément de ce numéro paraît l’écho suivant, dans la rubrique « Livres d’Art » :

M. Camille Mauclair a publié récemment chez l’éditeur Duckworth, de Londres, un livre sur Auguste Rodin, sa technique et son symbolisme. L’ouvrage, luxueusement édité et illustré, outre une biographie, une bibliographie et une iconographie très complètes, présente une analyse minutieuse et une psychologie très précise des idées et du caractère tout spécial du génial sculpteur. Cette oeuvre obtient un grand succès de curiosité sympathique dans la presse anglaise et dans le public sur lequel l’oeuvre de Rodin exerce, comme on sait, une profond influence.
Ajoutons que la même librairie d’art, qui avait déjà publié le livre de M. Mauclair sur l’Impressionnisme avant l’édition française, a demandé au même écrivain un Watteau dont, paraît-il, la thèse sera inattendue et curieuse.

Le texte prend tout son sel si l’on sait que c’est Camille Mauclair qui en est l’auteur…

On a vu, dans sa lettre, que Mauclair est un peu frustré par les limites imposées à son article ; il se rattrapera près de vingt années plus tard, en publiant, dans la même revue (numéro de mars 1924) une grande étude sur Besnard – qui occupe les pages 209 à 246, soit la quasi-totalité du numéro.

mauclair_besnard_1924

Dans cette étude de très nombreuses œuvres sont reproduites, dont le fameux portrait de Réjane..

mauclair_besnard_rejane.JPG

 

Voici la seconde lettre de Camille Mauclair à Armand Dayot.

 

St Leu Samedi
Mon cher ami
J’irai peut-être vous demander à déjeuner lundi. Comme dit l’autre, attendez-moi sans m’attendre : c’est-à-dire que je compte venir, mais qu’il peut arriver un empêchement de dernière heure. De votre côté, s’il y en a un ne m’écrivez ni ne prenez souci : si je ne vous trouve pas, je fais d’autres courses et voilà tout. Nullement étonné de l’affaire du Matin, mais curieux de savoir le genre de muflerie, celle-ci, en soi, n’ayant jamais fait doute en mes prévisions.
L’article fera grand plaisir au brave Picard. Avez-vous prié Laurent de faire un dessin hors-texte (Doucet me disait vous en avoir parlé, une litho ou je ne sais quoi. On aurait aisément une chose exquise). Vous savez qu’en fait de miss C. qui a le temps d’attendre et dont rien ne presse, nous sommes convenus de Mlle Claudel, et pour avril ! Autre chose. Je sors de l’exposition Pellet absolument enthousiasmé par la génialité de Louis Legrand, et je rêve un article sur lui, que je sens plus que tous les autres. Nous en causerons. Pour l’amour de Dieu laissez dans l’ombre mon ignoble portrait de la brochure Aubry ! A vous 
Mauclair
Lisez la « Revue » du 15, il y a l’article sur le Salon d’Art.

Camille Mauclair parle de Doucet : il occupe, au moins depuis le numéro 2 de la revue, le poste de « secrétaire« , terme vague, qui reprend le titre qui était le sien au sein de la Revue Illustrée ; Doucet ne publiera pas d’article, du moins pas d’article signé de son nom ; il signera la rubrique des nouvelles parutions. Doucet et Mauclair se connaissent depuis quelques années ; notamment depuis la publication, par le Livre et l’Estampe, du livre de Mauclair, les Danaïdes.

L’article sur Picard paraît dans le numéro de décembre 1905 ; il est paginé de 107 à 116.

mauclair_picard.JPG

Il contient deux pages hors-texte, qui peuvent correspondre à ce qu’évoque Doucet – mais Laurent n’est pas mentionné.

Il n’y aura pas d’article publié sur Camille Claudel ; même si elle est citée à plusieurs reprises, avec notamment la reproduction du Pardon, dans le numéro de décembre 1905.

art_artiste_claudel

L’article sur Louis Legrand, souhaité par Camille Mauclair, sera publié dans le numéro de janvier 1906 ; il occupe les pages 152 à 164 ; la revue publie pas moins de sept hors-texte à cette occasion !

legrand_3

Nb : La plupart des illustrations de cet article sont issues de Gallica (gallica.bnf.fr).

 

le peintre animalier Auguste Vimar

Dans un article publié par la Revue Illustrée le 1er mars 1904, Jérôme Doucet dresse le portrait de son ami le peintre animalier Auguste Vimar.

Cet article est assez inhabituel, par le ton, très familier (Doucet n’hésite pas à comparer Vimar à un chien !) et par sa forme : l’article est le fac-simile du texte autographe de Doucet, illustré par de nombreuses aquarelles de Vimar, le tout imprimé (comme pour les publications de luxe de la Revue) sur un papier couché de bonne qualité.

Voici cet article :

A. Vimar

vimar_lion1

D’aucuns prétendent que celui qui aime un animal tout particulièrement et l’admet à ses côtés dans la vie, en arrive peu à peu à ressembler à la bête préférée.
C’est ainsi qu’on voulut que Géricault _ connu généralement par son « Radeau de la Méduse » mais qui fut également l’auteur de tant de toiles, de dessins, de litographies où le Cheval pour la première fois fut copié _ sur nature_ eut un profil chevalin et qu’Eugène Delacroix fut doué d’une  tête léonine _ en sa qualité de maître peintre des tigres et des lions.
Vimar, lui _ aime toutes les bêtes_ c’est peut-être pour cela qu’il ne ressemble, absolument, à aucune_ si_ pourtant_ il est dévoué et sûr comme un Terre-neuve, il est fidèle et bon comme un bon chien. Et soit dit en passant combien est grande notre injustice vis-à-vis des toutous- combien maladroite notre manie des comparaisons.

vimar_chien
Il est chien, disons-nous, en parlant d’un être égoïste et avare et nous insultons gratuitement ainsi- une brave bête _ s’il en fut _  le toutou que d’aucuns- mieux avisés- ont déclaré être _ ce qu’il y avait de meilleur chez l’homme.
Au physique_ Vimar_ est un brave gars, _ grand, robuste, découplé, superbe ; il voudrait bien avec sa grande barbe blanche vous faire croire qu’il n’est plus jeune- mais toute son allure dément cette prétention, il est plus souple, plus fort, plus solide que nous tous_ il n’a pris à la vieillesse que ce qu’elle a de beau – la noblesse de l’attitude et la calme placidité.
Au moral_ être exquis_ ai-je déjà dit_ bon et fidèle, dévoué et franc_ j’ajouterai, érudit, intelligent, fin, lettré, un artiste_ et un vrai jusqu’au bout des doigts.
Vimar est à la fois un maître peintre et un dessinateur humoriste de premier ordre. C’est, qu’on le sache bien, un des meilleurs animaliers français et l’on peut s’attendre d’un jour à l’autre  à une grosse révélation sur son nom.
Hélas – nous avons déjà eu l’occasion de la dire à la Revue Illustrée.
La peinture_ l’Art, sont accaparés aujourd’hui surtout par la spéculation. Il faut pour consacrer les talents, les grosses cotes que les marchands font naître au feu des enchères (ventes réelles, ou factices, des grandes collections) sur les noms des peintres liés à eux par de déplorables traités.
Tel qui mourait hier de faim en ayant la bonne idée de laisser un paquet de titres_ je veux dire de toiles_ suffisant pour que la spéculation ait de quoi s’exercer se voit aujourd’hui vendu, tout mort. vingt, trente, quarante ou soixante mille.

vimar_tigres

Or voici que _ sans qu’on ait besoin de le tuer_ Vimar va prendre son tour. L’Amérique lasse peut-être d’avoir été découverte, s’est avisée de découvrir à son tour Vimar – On s’arrache là-bas ses chevaux, peintures un peu trop américaines, peut-être – à mon goût, avec leur perfection absolue, leur blaireautage impeccable – On se dispute ses chiens expressifs et vivants, et bientôt lui aussi connaîtra les tintements des écus aux grands jours de la salle Drouot.
Je le connais assez pour savoir qu’il résistera à cette désastreuse influence et qu’il repoussera les tentations dangereuses qui transforment si vite un artiste en un fabricant de toiles d’un genre _ en un débitant de carrés à l’huile d’un ton et d’un sujet imposés par les demandes de la clientèle.  Cependant je préfère le portraicturer avant la lettre_ avant qu’il ne soit tout-à-fait un grand homme.
Jusqu’à ce jour ce que l’on connaît de lui ce sont surtout ses dessins humouristiques, ses animaux étourdissants.
Il y a plus d’un demi-siècle, Paris fêtait J.J. Grandville _ Les Métamorphoses du jour, les Fables de La Fontaine, la Vie privée et publique des animaux, livres à peu près inconnus de nos jours, goûtaient cependant à cette époque _ de véritables triomphes _ et ajoutons-le _ mérités.
Il y eut chez Grandville un sens absolu de la gaîté, de la caricature et de son amertume, de sa vérité en même temps.
Les animaux de ce maître, étaient la figuration parfaite de nos ridicules, de nos laideurs, de nos vices.
Et dans la pléiade qui compta Daumier, Gavarni, bertall, Cham, Trimolet et tant d’autres _ Grandville fut au premier rang.
De même Vimar serait un maître de ce genre, à côté de Forain, Willette, Hermann-Paul, Steinlein _ et quelques autres s’il eût accentué l’amertume – de ses caricatures au lieu d’adoucir la cruauté légère qu’on trouvait chez Grandville.
Vimar est bon _ ses bêtes sont gaies, amusantes, cocasses _ elles ne sont pas assez cruelles pour atteindre la grosse popularité, elles ne sont ni politiques, ni pornographiques _ et c’est leur seul défaut devant la popularité de la rue.
Mais elles sont toujours admirablement dessinées, vraies et vivantes _ elles sont indiscutablement spirituelles et séduisantes.
Autant la peinture de Vimar est savante et poussée blaireautée et pimpante, autant ses dessins sont alertes et légers.
On croirait un magicien qui du bout d’un baguette enchantée, à forme de plume ou de pinceau, fait sortir des bêtes vivantes, d’une blanche feuille de papier.
Elles courent, galoppent, vivent _ sans effort, sans retouches, c’est adroit et primesautier comme un croquis de japonais,_ comme une encre de chine d’Okousaï ou d’Outamaro.
Et c’est bien français, bien  parisien.
Les bambins le connaissent et l’aiment.

vimar_chat
Il a donné chez Delagrave, un A B C _ Le dernier des lions _ avec texte d’Eugène Mouton, dont le profil n’était pas fait, pas plus que le nom pour démentir l’assertion écrite en tête de cet article.
Chez Delagrave encore les fables de Lachambaudie qui avaient besoin des dessins de Vimar pour mériter de revoir le jour.
Chez Mame les fables de La Fontaine ; Vimar est le La fontaine du dessin _ les Vertus et les grâces des bêtes, zoologie morale de Eugène Mouton, dit Mérinos, déjà nommé.
Chez Plon et Nourrit _ l’Arche de Noé, l’Illustre dompteur de Paul Guigou _ et la Légende des Bêtes, avec Signoret
Chez Laurens, de Perrault, le Petit Chaperon Rouge, et de Florian, les Fables.
Chez Juven _ le Mardi-gras des Animaux, chez May, l’Oie du Capitole, au Figaro,  l’Automobile Vimar.
Ajoutez à cela une collaboration active au Figaro Illustré, à la Revue Mame, au Rire, à Mon Journal, au Soleil du Dimanche, des affiches de courses, des cartes postales, des menus…. et vous aurez l’idée de cette féconde adresse.

L’atelier de Vimar est une véritable arche de Noé d’où les bêtes à l’infini se répandent par le monde.
Le musée de Marseille a mis en bonne place la Causerie des Chiens. La Baronne de Rotschild a donné au musée de Dijon « la Chienne Phta » _ Béziers et Digne ont aussi leurs toiles d’animaux.
Barbedinne et Siot-Decauville ont édité des bronzes qui seront un jour recherché somme le sont aujourd’hui les Barye _ car à la vérité je vous le dis Vimar est un maître animalier qui compte et compterait parmi les plus aimés, s’il n’était pas si modeste, si on le connaissait mieux, mais il se cache et fuit le bruit et le battage.
Demandez au Maître Gérôme qui voudrait nous faire croire aussi avec ses cheveux blancs qu’il n’est pas un jeune, demandez à Glairin, à Victorien Sardou, le cousin de Vimar ce qu’il leur a fallu d’efforts pour décider Vimar à oser ce qu’il ose _ car ils furent pour lui, avec Eugène Mouton récemment décédé, des amis sûrs, des appuis sincères, Vimar le dit avec joie, car il est reconnaissant _ comme le toutou déjà cité.
Mais si ces amis furent pour lui dévoués et réconfortants, c’est qu’ils voyaient tout le talent qui se cache en Vimar, c’est qu’ils aimaient l’homme qui mérite si bien d’être aimé par ses amis.

Vimar _ on le devine à son allure, on en est sûr quand on le connaît, est ce qu’on appelle quelqu’un, et l’on n’éprouve aucune surprise en apprenant ses nobles origines.
La famille Vimar ou plutôt Wimar est de vieille noblesse irlandaise.
A la suite de Jacques II, d’Angleterre, les WImar vinrent se fixer en France. Le nom se francisa peu à peu et le grand-père de notre ami, le comte Vimar, fut sénateur et pair de France sous la Restauration.
Lui est né à Marseille en 1851.
Ses armes parlantes sont d’azur, aux huit poids de marks, d’argent_ huit marks : Ouimar_ Wimar_ le hautain langage héraldique est coutumier de ces à-peu-près, de ces transformations de mots.

Un souhait pour finir _ que les Américains nous enlèvent à prix d’or les toiles, les panneaux parachevés où Vimar se rapproche de Meissonnier _ dont il a quelque peu le masque _ mais qu’on nous laisse ses dessins à la fois si habiles et si sincères _ qu’on nous laisse cet illustrateur exquis, cet humoriste de bon ton, les enfants aujourd’hui ne sont pas si gâtés, cela leur évitera le désir de regarder aux devantures des Kiosques, les infamies et les immondices qui s’y étalent trop souvent.
Qu’on nous laisse surtout l’homme et les longues causeries où il nous dit _ si naïvement _ si naturellement _ de si belles choses.

Jérôme Doucet.

Vimar a illustré un livre de Doucet – un petit livre de quelques pages, au format in-12, chez Juven – et un livre de Camille Lemonnier, Les Maris de Mlle Nounouche, dont Doucet signe la préface et a sans doute préparé l’édition.

Voici la reproduction de l’article :

vimar_portrait

 

 

la maison idéale : la salle de bains.

La Revue Illustrée, dans son numéro du 15 août 1899, publie un article qui tient beaucoup du publi-reportage, dans une série intitulée ‘la maison idéale‘ – cet article-ci traitant de la salle de bains.

Cette série est signée M. Builder, et l’article est accompagné de la note suivante :

Nous rappelons à nos lecteurs que sous ce titre est réunie une série d’articles sur l’hygiène moderne et le confort actuel. Grâce à une série d’investigations sérieuses et tenaces qui n’ont pas demandé moins de dix-huit mois, nous croyons avoir réuni pour eux des renseignements précieux et la liste des maisons idéales

L’article est illustré d’un dessin de J. Deydier, représentant une vue idéalisée d’une salle de bains, d’une taille et d’un décor dignes d’un château.

builder_salle_de_bains

Voici l’article en question :

L’ANGLAIS, à qui l’on ne peut refuser le sens pratique de la vie, considère – avec un certain dédain du reste – que nous ne savons pas organiser chez nous le cabinet de toilette, la salle de bains. Avec le quart de l’argent qu’un Français dépense pour son salon – si souvent inutile – il pourrait se monter un « lavalory » confortable, et cela du moins est une des choses essentielles de la vie. Voilà ce qu’il dit. Il est vrai que nous ne sommes pas toujours sollicités par les objets usuels que nous rencontrons sur notre route et les accessoires de bains en particulier sont souvent défectueux.

En notre maison idéale, la salle de bains est une des pièces principales ; elle sera une pièce idéale, c’est-à-dire parfaite à tous points de vue – grâce à la merveilleuse invention de M. Charles Blanc, le constructeur du boulevard Richard-Lenoir.

M. Charles Blanc a trouvé les deux choses qui manquaient, le chauffe-bains idéal, la robinetterie idéale également. Ses lavabos, ses baignoires, qui sont parfaits, ont des concurrents – rares il est vrai – mais ses inventions personnelles sont uniques. Notre salle de bains idéale sera donc installée par lui. Elle sera spacieuse, mais cependant elle peut être réduite aux dimensions les plus restreintes grâce à la perfection des appareils Ch. Blanc qui ne tiennent aucune place inutile. Le sol sera indifféremment carrelé, avec des nattes, ou recouvert de toile cirée, car les appareils Blanc sont disposés de façon à éviter presque absolument toute éclaboussure. Le parquet pourrait être ciré comme en un salon. Considérons le chauffe-bain d’abord ; – l’instrument a toutes les qualités ; il est simple de forme, il est très petit, d’un entretien nul, surtout s’il est nickelé, d’un maniement à la fois enfantin et sans danger. Je le répète, il est matériellement impossible de faire mieux puisqu’il est parlait, puisqu’il est idéal.

Qu’on se reporte à la figure. On croirait à le voir posé sur ses deux petites consoles – car il est léger et n’a pas besoin de support – important une petite vitrine de nickel, une fantaisie jolie, quelque cave à liqueurs, tout excepté une chose encombrante. Et maintenant pour ce qui est de son usage c’est encore plus délicieux. On frotte une allumette, tout en tournant un robinet, et on allume un petit bec de gaz qui est la veilleuse du chauffe-bain et tout est fini. On peut laisser brûler indéfiniment ce petit bec qui dépense un centime ou deux à l’heure et l’on a maintenant, avec un geste du doigt, toutes les commodités, tous les agréments possibles.

Et cela grâce à l’accessoire indispensable, le robinet mitigeur.

Ce robinet est plus qu’une trouvaille, c’est une merveille, c’est le robinet idéal. Un petit cadran avec des mots clairs et faciles à suivre – froide, chaude, mitigée, arrêt, vidange, au centre du cadran, une aiguille que commande une poignée et c’est tout. Veut-on un bain, on met l’aiguille au mot chaude. Aussitôt l’eau afflue à 50 degrés dans la baignoire – le chauffe-bains s’étant de lui-même, à distance, allumé sans que vous ayez eu autre chose qu’à exprimer le désir – réalisé par un mouvement du doigt sur le cadran.

N’est-ce pas parfait.

Pendant les quelques minutes que le robinet met à remplir la baignoire, on vaque à ses petites occupations de toilette, et sans qu’on y pense voilà le bain prêt; il a demandé quelques minutes, coûté quelques centimes.

A-t-on même, par distraction, oublié le robinet qui coule : qu’importe ! un trop-plein est là qui a de la tête, de l’attention pour vous. Donc, pas d’ennui, ni éclaboussure, ni débordement. Pas de crainte d’accident, le gaz ne s’allume jamais sans que l’eau soit dans les tubes, et l’arrêt du gaz comme son allumage est instantané à votre seule volonté, obéissant passivement à l’aiguille du cadran.

De plus, la pression de l’eau importe peu, le chauffe-bains est fait de bel et bon cuivre, brasé, sans soudures d’étain; il résiste à vingt atmosphères et c’est le triple de ce qu’il aura jamais à supporter.

Veut-on de l’eau tiède, on met l’aiguille à mitigée ; de la froide, au mot froide. Veut-on vider la baignoire, on met l’aiguille à vidange ; ou veut-on s’en aller, au mot arrêt.

Ça n’est pas plus difficile que de mettre l’aiguille d’une pendule à l’heure voulue, c’est seulement beaucoup plus vile fait.

Pour le lavabo, même procédé, le même robinet mitigeur donne toutes les eaux à toutes les températures voulues.

Et j’allais oublier, qu’un seul appareil suffit pour la baignoire et le lavabo, suffit même pour toutes les baignoires et tous les lavabos qu’il vous plaira de disposer aux étages, si nombreux soient-ils, de la maison.
Je ne saurais trop conseiller à nos lecteurs, d’aller jusqu’au boulevard Richard-Lenoir au 45, à deux pas de la Place de la Bastille. Ils trouveront là une salle de bains installée ainsi, et l’homme le plus aimable du monde, M. Ch. Blanc, qui les recevra avec plaisir et leur montrera en une seconde ses appareils parfaits.

Que de fois on a perdu son temps pour une visite inutile. Celle-là est précieuse. L’hygiène c’est la moitié de la santé, presque la santé entière; – une salle de bains organisée ainsi évitera, j’en suis sûr, bien des indispositions, des lassitudes, des rhumes, des langueurs. C’est un trésor dans une maison; c’est un bonheur pour une femme soucieuse de sa santé et de sa jeunesse.

Donc, je conclus : pour que notre cabinet de toilette soit l’idéal – je ne vois rièn qui puisse surpasser, même de loin, là robinetterie et le chauffe-bain de Charles Blanc. – Ce sera la grosse récompense de sa section à l’Exposition de 1900.

Le ton est très commercial ; on peut penser que Mr. Charles Blanc a dû être content de cet article.

Regardons maintenant la photographie d’une vraie salle de bains, réalisée également cette même année 1899 :

31 rue Gambetta Clamart salle de bain

Il y a une certaine ressemblance avec le dessin de la Revue Illustrée ! pour vérifier, limitons-nous à une partie des images, le dessin étant inversé (comme il se doit pour toute gravure) :

Les similitudes sautent aux yeux : la baignoire décorée, sur une estrade ; les robinets col de cygne, le chauffe-bains nickelé et ses tuyauteries.

Si on se rappelle que cette série d’articles est signée Builder, qui est un pseudonyme probable de Jérôme Doucet, on ne sera pas surpris de trouver cette salle de bains idéale dans la maison que Doucet se fait construire au même moment, à Clamart.

Doucet et la demi-reliure

Doucet, bibliophile, faisait relier ses livres ; journaliste, il tenait une chronique régulière dans la Reliure, l’organe des patrons du syndicat de la reliure.

la_reliure

Il avait donc un avis certain sur la façon de faire relier ses livres… et cet avis est assez tranché.

Dans la Reliure, Doucet fait paraître un article assez long, « l’art et le goût« , (sous-entendu, en matière de reliure), sur les numéros 461 à 465, de février à juin 1934 ; il y revient dans le numéro 467, d’août 1934, pour répondre à des critiques.

Voici ce qu’il écrit au sujet des demi-reliures.

Dans le numéro 464, après avoir traité des cartonnages, il aborde la demi-reliure :

Si nous arrivons à la demi-reliure, nous avons encore beaucoup plus à dire, parce qu’elle est moins simple, plus complexe que les cartonnages.
Les occasions de faire des fautes de goût sont multipliées. D’abord, je le répète, la demi-reliure est une chose un peu hybride.
Si nous la considérons uniquement comme un moyen de conservation du livre qu’on doit utiliser, pour travailler, elle est parfaitement logique.
Il est inutile alors de faire une dépense sans raison sur un bouquin de travail ; ce serait sot même en outre, puisque la manipulation pourrait abîmer une belle reliure, forcément délicate.
S’il s’agit d’un ouvrage d’art, de bibliothèque, la demi-reliure n’a qu’une explication : l’économie, et ceci n’a rien à faire avec l’art, c’est même ordinairement contraire au bon goût.
Je préfère un cartonnage bien exécuté à une demi-reliure même réussie.
Pourquoi les profondes modifications de nos conditions d’existence ont-elles rendu presque impossibles les reliures jansénistes de jadis qui, à mon goût, étaient le seul échelon artistique entre le cartonnage et la reliure pleine décorée de filets, second échelon pour atteindre la reliure mosaïquée, cette œuvre d’art précieuse entre toutes.

chanson_choses_ex_marie_meunier

Reliure : René Kieffer, sur la Chanson des Choses, Doucet.

On voit que Doucet n’est pas favorable aux demi-reliures… mais il va aller encore plus loin dans la suite.

bovary_doucet

Reliure : René Kieffer, sur Madame Bovary, Ferroud.

Doucet poursuit dans le numéro suivant :

Nous voici donc arrivés à examiner les règles du goût en ce qui concerne un des points principaux de l’œuvre d’un relieur.
La demi-reliure n’est-elle pas, en effet, ce qui compose la partie principale de ses travaux, je pourrais même dire, pour la plupart, toutes les œuvres quotidiennes.
La demi-reliure. Mais son nom le dit bien, l’avoue clairement et si elle est bête, elle est loyale, elle n’est une reliure qu’à moitié, une demi-reliure, l’ouvrage recouvert par elle est relié à demi.
Et rien n’est affreux, absurde comme une demi-mesure. On ne doit pas faire, dit un vieux proverbe, sagesse des nations, les choses à demi.
Même par surtout pour la reliure.
Oui, oui, je sais, vos raisons, ne me les répétez pas, je vous redirais qu’économie et goût, c’est ennemis mortels.
Comme faire, alors ? il y a plusieurs moyens, soit intellectuels, soit même matériels.
Au lieu de faire relier deux volumes et de dépenser sur chacun une demi-reliure, n’en donnez qu’un à votre relieur et faites faire une reliure toute entière, une reliure pleine, une vraie reliure, pas une demi.
Nous verrons tout à l’heure le côté pratique, les détails matériels, dont on est bien forcé de s’occuper quoique nous parlions art et goût.
Ce que j’écris en ce moment s’adresse, non à vous amis relieurs, mais aux bibliophiles et si je vous le dis, c’est pour que vous le leur répétiez.
Ayez le courage de combattre ce bon combat contre la demi-reliure, soyez audacieux. Je sais bien que votre profession vous porte plutôt à la rêverie, à la réflexion, soyez de votre temps, des combattifs.
Parlez aux clients, dites-leur d’acheter moins de livres, de les relier mieux. En art la qualité a toujours dominé la quantité. Dites-leur qu’une médiocre reliure, une demi-reliure n’ajoute aucune valeur marchande à un livre si, par bonheur, elle ne lui en retire pas.
Osez – je me souviens de la lettre-circulaire que René Kieffer adressa aux bibliophiles – sous le titre Réflexions sur la reliure.
Il combattait, avec beaucoup de modération pour moi, car il avait peur de se faire dire : « Vous êtes trop intéressé à la question pour en parler librement, vous êtes orfèvre, monsieur Josse ».
Mais il disait bien nettement tout ce que la demi-reliure a d’hybride, de médiocre, de … moitié fait.
Et il offrait – voilà bien parler – des reliures pleines à des prix nets et probants.
Examinons, en effet, une demi-reliure.
Ou bien elle se contente d’un dos simplement avec des plats papier. En ce cas elle est potable, bonasse, mais c’est uniquement la protection d’un livre médiocre.
En ce cas un joli cartonnage sera combien plus artistique, montrera combien plus de goût.
Si le cartonnage n’est pas résistant, c’est que le livre est d’usage courant. Alors c’est un bouquin de travail, pas besoin, de luxe, le goût suffit. Et il est nécessaire toujours. Faites un cartonnage percaline, il en est de très résistants.
René Kieffer a oublié de dire dans sa note que l’on a fait à une époque des cartonnages toile gaufrée parfois, souvent illustrés, qui sont amusants, et la preuve en est que certains, dits romantiques dans les catalogues, font de jolis prix, alors que le même livre, en demi-reliure, se vend moins bien que broché.
Ou bien, ne perdons pas le fil de nos idées, la demi-reliure est avec coins, elle veut nous en boucher un dirai-je, et elle devient prétentieuse.
Car le coin n’est pas, à la façon de certains petits coins en parchemin vert des reliures anciennes, protecteur de l’angle fragile, il veut être décoratif.
Il est parfois énorme, rejoint presque la bande du dos, sur le plat, il s’étale, fi !
Et alors – regardez bien – la peau employée est presque aussi copieuse que pour une reliure pleine, la fabrication, avec le détail des quatre coins, est presque aussi longue que celle d’une reliure pleine, etc.
Et comme c’est une demi-reliure, tout de même, vous ne pouvez demander que le demi-prix d’une vraie, d’une réelle reliure.
Alors ? Alors au lieu d’une demi-reliure en beau maroquin, à coins, à mors large, faites une reliure pleine, en cuir, veau, basane même, mais pas à demi.
Souvenez-vous des livres d’autrefois, tous en veau plein, en basane pleine, en parchemin.
Monotone une bibliothèque ainsi composée de ces livres un peu sombres ? Non. Les dos avec leurs fers et leurs pièces de titres sont suffisamment variés, et c’est eux seuls que l’on voit.
Puis aujourd’hui il y a tant, tant de matériaux variés d’aspect, de couleurs, de grains. Il y a des tas de choses pour recouvrir un livre et pas à demi.
Il y a même des marocains, des vrais, des plus vrais que ceux du Cap, car ils viennent du Maroc, de notre colonie, non d’une colonie anglaise, à des prix permettant des pleins abordables, des peaux à 30 et 40 francs, prix pour deux beaux livres in-12 au moins, en bleu, en rouge, en citron.
Mais en tout ça, me demande un relieur raisonnable voyant que je m’emballe et vagabonde, vos règles de goût pour la reliure s. v. p.
Mes règles – ou plutôt ma règle – elle est simple, courte, claire et nette :

N’en faites pas…

(les italiques et les caractères gras sont de Doucet). C’est clair !

doucet_lemonnier_nounouche

Reliure : René Kieffer, sur les Maris de Mlle Nounouche, de Lemonnier – premier contreplat.

Dans le numéro 467, Doucet publie un complément à son article :

Mon dernier article m’a valu deux lettres.
Je veux y répondre ici, puisque les correspondants liront cette réponse — n’ont-ils pas lu la causerie? — et en même temps elle sera sous les yeux des autres lecteurs, parmi lesquels, peut-être, il en est qui n’ont pas osé répondre, exprimer des sentiments pareils, au moins analogues, à ceux de mes interlocuteurs.
Dans l’une de ces épîtres, courtoises et sensées, je lis cette phrase :
« Ne pas faire de demi-reliure, dites-vous, Monsieur, mais alors je n’ai qu’à fermer mon atelier, puisque l’on ne me demande que cela, uniquement, et je n’aurais qu’à mourir de faim. »
Avec, plus loin, cette petite sentence : « Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ».
Je réponds d’abord à cet axiome qui est bien comme tous les autres, parfaitement vrai et faux à la fois, parce que la vérité n’est pas toujours une ; elle est parfois complexe et même variable, opposable à elle-même, ainsi que le proclame un autre dicton : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ».
Si on s’en tenait à l’exactitude de la sentence : les conseilleurs… on ne donnerait jamais aucun avis, on supprimerait toute critique et les réflexions sages, les observations sensées, d’où découlent si souvent d’heureuses améliorations ne seraient jamais énoncées.
Puis, je réponds encore à mon correspondant :
« Mon avis n’engage que moi. Vous n’êtes pas forcé, ni aucun autre, de me croire, de me suivre, même de me lire. »
J’apporte des objections, on peut m’en objecter d’autres, je montre la question sous un jour, on peut la présenter sous un autre : de ces discussions la lumière jaillira… peut-être.
Si elle est aveuglante, tant pis, mon cher correspondant; je ne veux certes pas que vous mourriez de faim. Je vous rappellerai seulement un vieil artisan de Saintes qui brûla ses meubles pour faire son œuvre, car il mourait de faim, ce dont il devint, immortel, il se nommait Bernard Palissy.
Pardon, je veux vous répondre plus clairement, plus amicalement, mon ami.
Je ne dis pas : refusez les commandes de demi-reliure que l’on vous apporte, je vous conseille seulement de causer avec votre client, qui vous écoutera au moins, vous suivra peut-être.
Montrez-lui les inconvénients, le ridicule, la laideur de celte formule hybride : la demi-reliure ; faites-lui valoir la sincérité, le goût, le chic de la reliure pleine ; même si elle emploie des matériaux peu coûteux, papier peigne pour le cartonnage, toile ou tout ersatz pour les autres.
Calculez devant lui que le prix d’une peau banale, mais de cuir tout de même, pour une pleine reliure, n’est pas supérieur au prix du maroquin nécessaire à une demi-reliure avec larges mors et grands coins proportionnés.
Car si la demi-reliure a encore des mors et des coins de demi-grandeur elle devient alors d’une mesquinerie ridicule.
Je voudrais que vous arriviez ainsi, peu à peu, à le convaincre, après vous avoir vous-même convaincu d’abord. Car vous pouvez vous demander si vous le persuaderez, puisque je ne vous ai pas persuadé moi-même.
Puisqu’on demande du nouveau, de l’inédit, ne serait-ce pas une innovation de trouver le moyen de faire de la reliure pleine au prix de la demi-reliure en employant des matériaux nouveaux qu’on n’avait pas jadis.
Pour ce qui est de la main-d’œuvre, je prétends — par raisonnement — sans être du métier, hélas! que vous n’avez pas plus de difficulté, si vous êtes relieur digne de ce nom, que vous n’emploierez pas plus de temps pour faire une couvrure en plein ou bien de la faire avec dos, coins et plats rapportés.
Alors… ne faites plus de demi-reliure et vous ne mourrez pas de faim.
Et restons bons amis, voulez-vous ?
Dans l’autre lettre, je relève une phrase, qui est inconsciemment douloureuse, à mon sens, parce qu’elle résume trop une intention humaine généralisée aujourd’hui plus que jamais, épater les autres, leur en jeter plein la vue, dit-on, soyons nets : les leurrer.
« Quand les volumes, écrit mon relieur, sont rangés dans la bibliothèque, derrière la vitre close, avec leur dos de beau cuir, même souvent mosaïqué, comme les autres, les pleins coûteux, ils font absolument le même effet. On ne voit pas les plats, ils deviennent, pour ainsi dire, tout à fait inutiles. »
Vraiment ! alors vous unissez l’art et l’utilité ; eh bien, vous allez les faire faire de beaux enfants, des horreurs.
Puis vous ne pensez pas, en écrivant ces lignes, que c’est, en somme, une duperie que vous combinez. Vous voulez, en décorant le dos de mosaïque, faire croire qu’il y en a sur les plats. Le possesseur de livres serait donc assez bêtement vaniteux pour vouloir épater ses visiteurs en leur faisant croire qu’il a de somptueuses reliures là où il n’en a que de demi.
Il pourrait aussi les inviter à déjeuner et leur servir un poulet en carton décoré, comme dans les pièces de théâtre.
Mais, objectez-vous, quand il faudra découper et manger le poulet… Parfaitement à quoi je réponds : Mais quand il faudra ouvrir la vitrine et tirer le bouquin, la honte d’être pris en flagrant délit d’orgueil mensonger sera pis encore.
D’ailleurs avez-vous songé qu’avec ce raisonnement — inutilité d’un plat qui ne se voit pas, quand le livre est en rayon — vous rendez complètement inutile, beaucoup plus encore, la doublure mosaïquée qui est une somptuosité, une gloire de la reliure.
Non, mon ami, le véritable amateur, artiste, n’a pas une belle reliure pour les autres, par gloriole, par vanité ; il la possède par amour, par goût, par passion, pour soi-même.
Je ne dis pas qu’il n’aime pas à les montrer, en disant ou en pensant : vous n’avez pas aussi beau, aussi réussi. Mais ceci c’est de l’amour car c’est un mélange d’adoration, d’attachement et de jalousie.
Et je conclus :
Mon premier correspondant, faites encore des demi-reliures pour ne pas mourir de faim, mais essayez de réagir, mon second, ne songez jamais au trompe-l’oeil, c’est presque de la malhonnêteté !… et c’est haïssable en reliure, plus qu’ailleurs. Les relieurs sont peut-être les plus loyaux des artisans.

doucet_contreplat_mort_dauphin

Reliure : Laurent, sur la Mort du Dauphin, de Daudet, premier contreplat.

L’article est illustré par diverses reliures, issues de la bibliothèque de Jérôme Doucet.