trois légendes, d’or, d’argent et de cuivre.

Jérôme Doucet, dans la liste de ses ouvrages publiés, insérée en tête de la Puissance du Souvenir, publié en 1895, présente ce titre dans la catégorie Romans :

  • trois légendes, d’or, d’argent et de cuivre (Revue Illustrée). Illustrations de Georges Rochegrosse.

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Comme le titre l’indique, il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un recueil regroupant trois « légendes » écrites par Doucet. En 1895, les trois légendes en question sont écrites, mais non encore publiées.

Le recueil en question n’est pas un recueil de circonstance ; Doucet a écrit ces contes en vue de cette publication. Il s’en explique dans un avant-propos, inédit, inséré dans un exemplaire sans doute offert à l’épouse de Tiarko Richepin, fils de Jean Richepin (le texte de cet avant-propos est donné en annexe).

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En particulier, Doucet a choisi le nombre de contes du recueil : trois, d’après le choix de Gustave Flaubert. Il a également choisi, toujours comme Flaubert, de situer ces trois contes dans trois époques différentes : les temps bibliques, le moyen âge, l’époque moderne. Et le titre découle de ces choix : l’or, pour évoquer la légende dorée, pour l’époque biblique ; l’argent, pour évoquer le moyen âge, le cuivre, pour l’époque moderne.

Et deux de ces contes ont été écrits en fonction de ces choix ; en effet, si le premier conte, biblique, était déjà écrit, Doucet avait prévu deux autres contes, finalement non retenus, car ils ne correspondaient pas à ce qu’impliquait le choix du titre-programme retenu.

les trois contes finalement retenus sont les suivants :

  • La Légende de Sainte Marie l’Egyptienne ; d’après un épisode de la Légende Dorée, de Jacques de Voragine ;
  • La Mort au beau Visage qui retrace une légende autour de la figure de Charles le Bon, comte de Flandres ;
  • L’âme du samovar – une variation autour de l’expression disant que le samovar, qui chante quand l’eau bout, a une âme.

Ces contes sont illustrés (« enluminés ») par Georges Rochegrosse, ami de Jérôme Doucet ; ces illustrations comportent des vignettes et des encadrements variés ; elles sont mises en couleur à la main et rehaussées, suivant le conte, de couleurs et d’émaux or, argent ou cuivre.

On voit que dès 1895 ces choix sont fixés ; mais la publication réelle sera bien plus tardive. En effet Doucet a prévu de les publier dans la Revue Illustrée, avec laquelle il a commencé sa collaboration ; et il s’agira pour cette Revue d’une publication exceptionnelle, qui sera réservée pour les numéros de Noël.

Publication exceptionnelle à plusieurs points de vue ; en effet, ces contes seront imprimés en couleurs, ce qui n’est pas systématique dans la Revue ; ils le seront sur un papier de très bonne qualité (Draeger) ; et, chose exceptionnelle, ils seront rehaussés à la main. La réalisation de ces pages sera anticipée et étalée sur plusieurs mois avant la date de publication prévue ; malgré cela, elle prend du retard, ce qui conduira la Revue à décaler les dates de publication.

Le premier conte, la Légende de Sainte-Marie l’Egyptienne, est publié en deux parties, le 15 mars puis le 15 avril 1895, sur 16 pages (2 fois 8 pages) – ceci sans page de titre ni frontispice.

Le second conte, la Légende de la Mort au beau visage, est publié en trois fois, le 15 décembre 1897, le 15 mars 1898 puis le 15 avril 1898 (3 fois 8 pages).  Dans ces 24 pages sont comprises une page de titre et un frontispice.

Le troisième conte, l’Âme du Samovar, est publié bien plus tard, en 1905 ; cette fois-ci il est réparti sur 6 numéros, avec à chaque fois seulement 4 pages. En tête de la première publication sont insérées en plus une page de titre et un frontispice – avec verso laissé blanc, ce qui fait au total 28 pages. Les dates de publication sont :

  • 1er janvier 1905
  • 15 février 1905
  • 15 mars 1905
  • 1er mai 1905
  • 1er juin 1905
  • 1er juillet 1905

Comme on le voit ces dates ne coïncident pas vraiment avec les dates des numéros de Noël ; c’était bien la volonté de la Revue ; mais la réalisation technique, avec rehauts à la main, pour chaque exemplaire, a pris du retard. Pour s’en excuser, la Revue publie,  dans le numéro de Noël 1894, l’insert suivant :

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La Revue Illustrée désirait offrir à ses lecteurs, dans le Numéro de Noël, une véritable primeur artistique, un joyau de bibliothèque :

Un Conte Mystique
illustré d’aquarelles de Rochegrosse.

Ces aquarelles ont été confiées à d’habiles artistes, qui les colorient à la main et les rehaussent d’or.
On comprend ce que doit exiger de soins et de temps un travail aussi délicat.
Bien qu’étant commencée depuis plusieurs mois, cette enluminure, digne des précieux missles du Moyen-Age, n’est pas encore complètement terminée, et plutôt que de compromettre par un travail hâtif un résultat qui, nous pouvons l’assurer à nos lecteurs, est déjà merveilleux, nous préférons leur demander un mois de répit, et ne publier qu’en Janvier la Légende de Sainte-Marie L’Égyptienne.
Nous sommes certains que le plaisir qu’ils goûteront en feuilletant les admirables aquarelles de Rochegrosse, nous fera pardonner ce retard.

Comme on l’a vu, le retard sera un peu plus important…

Avec la publication de la première partie, la Revue insère de nouveau un petit billet explicatif :

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Nous commençons aujourd’hui la publication de

La Légende de Sainte-Marie L’égyptienne

Nous nous sommes attachés à faire colorier à la main les précieuses miniatures de ROCHEGROSSE, à la façon des enluminures des anciens Missels. Nous espérons que cette illustration, que son prix et ses difficultés interdisaient jusqu’ici aux Revues périodiques, sera justement appréciée par nos lecteurs.
La seconde partie de la Légende paraîtra dans le numéro du 15 Avril. Dans le volume semestriel, la première partie sera reliée immédiatement avant la seconde.

Le problème ne se reproduit pas lors de la publication du second conte ; la première partie est publiée à temps, le 15 décembre 1897 ; mais la parution de la suite tarde, et la Revue insère de nouveau un petit texte explicatif en tête de la seconde partie :

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Nous donnons aujourd’hui la seconde partie du conte mystique de Jérôme Doucet :

La Mort au beau Visage

Nous nous sommes attachés à faire colorier à la main ces précieuses miniatures de Rochegrosse, à la façon des enluminures des anciens missels.
La première partie est parue dans le numéro du 15 décembre dernier. La troisième et dernière partie de la Légende paraîtra dans le numéro du 15 Avril. Dans ce volume semestriel, ces trois parties, formant chacune 8 pages, seront réunies et reliées immédiatement l’une après l’autre, de façon à former un tout complet de :

La légende de la Mort au beau Visage

Il faut noter que le regroupement, dans le volume semestriel, est effectif pour le premier conte, mais pas pour le second. Et la publication du dernier conte, plusieurs années plus tard, ne donne pas lieu à tant de scrupules : la publication est étalée sur tout un semestre.

Comme on le voit, l’illustration de Rochegrosse est importante ; et la mise en couleurs à la main est un argument commercial important.

Illustrations de Rochegrosse.

la Légende de Sainte Marie l’Égyptienne.

Pour ce premier conte, Rochegrosse crée :

  • une page de titre, le titre étant calligraphié, inscrite dans un encadrement ;
  • une grande illustration hors texte, inscrite dans un second encadrement ;
  • huit lettrines, pour chacun des huit chapitres ;
  • un cul-de-lampe.

La page de titre, et le hors-texte, ne sont pas reproduits dans la Revue Illustrée : la première page comporte à la fois le titre calligraphié, la première lettrine, le premier encadrement et le début du texte, ce qui en fait une page relativement surchargée.

Le texte est enchâssé dans les deux encadrements ; le premier étant utilisé trois fois, le second treize fois ; les couleurs changent à chaque page : bleu, vert, violet, rose, ocre…

 

La légende de la Mort au beau Visage.

Pour ce conte Rochegrosse crée :

  • une page de titre, calligraphié, sans encadrement ;
  • une grande illustration hors texte ;
  • huit lettrines, pour chacun des huit chapitres ;
  • un cul-de-lampe.
  • trois encadrements différents.

Les encadrements sont reproduits plusieurs fois dans des couleurs différentes ; mais cette fois-ci ils ne sont pas systématiquement utilisés à chaque page :

  • le premier encadrement est reproduit quatre fois, en violet, vert, bleu ;
  • le second encadrement est reproduit quatre fois, en rose, jaune,  vert ;
  • le troisième encadrement est reproduit trois fois, en bleu, violet.

A noter une particularité : la dernière vignette, en début du chapitre VIII, représente Jérôme Doucet lui-même ; ce qui est cohérent avec le texte, puisque dans ce chapitre Doucet parle directement au lecteur. C’est une des rares illustrations représentant Doucet ; pour d’autres exemples voir Iconographie Doucetienne.

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L’âme du Samovar.

Pour le dernier conte, Rochegrosse crée :

  • une page de titre, avec le titre dessiné, dans un premier encadrement ;
  • une grande illustration hors-texte, dans un second encadrement ;
  • huit lettrines, pour chacun des huit chapitres ;
  • un cul-de-lampe.

Le texte est enchâssé dans les deux encadrements, chacun étant utilisé treize fois – les « couleurs » varient – une variation sur des tons cuivrés, verts, ocres, ou seulement au trait, pour les premières pages. Pour ce dernier conte les lettrines et le cul-de-lampe sont imprimés en vert, avec rehaut noir et métal pour la lettre.

On est assez loin de la mise en couleur à la main des deux premiers contes ; mais nous ne sommes plus à la même époque.

 

Publication en volume.

Comme on l’a vu, Doucet envisage très tôt, dès 1895, une publication en volume, qu’il imagine réalisée par la Revue Illustrée. Bien qu’inhabituel, ce procédé n’est pas unique ; la Revue a déjà publié l’Evangile de l’Enfance, de Catulle Mendès, illustré par Schwabe. Mais cela ne se fera pas – et la publication en volume sera confiée à l’éditeur Ferroud ; Doucet est un ami de François, le neveu d’André.

Annonces.

Dans le Bulletin du Bibliophile, un autre ami de Doucet, Georges Vicaire, annonce ainsi la future publication :

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« Mais on ne chôme pas à la Librairie des Amateurs ; à peine le Pavillon sur l’eau paru, voici que l’éditeur annonce plusieurs autres publications[…] puis un autre livre de Jérôme Doucet, illustré de 34 compositions de Georges Rochegrosse, gravées en taille-doucet et également tirées en couleurs[…]

Au moment de la parution, l’annonce dans le même Bulletin est légèrement différente :

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On ne parle plus de couleurs.

La parution du livre est effective à la fin de l’année 1901 ; il est annoncé avec les nouvelles parutions, dans le numéro du 20 octobre 1901 des Annales Politiques et Littéraires. Dans le numéro du 22 décembre1901, Adolphe Brisson, autre ami de Doucet, publie la chronique suivante :

Trois Contes d’Or, d’Argent et de Cuivre, par M. Jérôme Doucet. Récits ciselés dans une forme précieusement archaïque. Le plus rare, à mon gré, est le second, dont M. Doucet a emprunté la matière à quelque vieille légende. […] L’histoire est charmante. Et le peintre Rochegrosse y a joint de petits tableaux qui sont, selon sa coutume, somptueux et délicats. M. Rochegrosse a l’imagination naturellement épique ; il se plaît à évoquer les splendeurs, et les tumultes de la vie chevaleresque. Il en rend, à merveille, les côtés brillants et extérieurs. Je n’ose affirmer qu’il en pénètre aussi bien le sens intime.

Il y a dans son talent quelque chose de fastueux, une truculence qui l’apparente avec les poètes de l’école romantique et parnassienne, avec Hugo, Gautier, Mendès… et Banville !…

Publication.

le livre, publié donc à la fin de l’année 1901, se présente sous la forme d’un in-8 de (8) 121 (3) pages, comportant 33 illustrations de Rochegrosse, gravées en taille-douce (et en noir ; pas de gravure en couleurs pour cet ouvrage). Le livre est imprimé par l’imprimerie Philippe Renouard, rue des Saints Pères, à Paris, et les gravures tirées par Wittman.

Pour obtenir le compte de 33 illustrations, il faut compter, pour chaque Légende :

  • une page de titre, encadrée ;
  • un hors-texte ;
  • 8 lettrines ;
  • un cul-de-lampe.

titre, hors texte (inédit) et première page de Sainte-Marie l’Égyptienne

 

Le prospectus de souscription indique les différents tirages :

  • un exemplaire unique (non numéroté), sur peau de vélin, avec une aquarelle originale de G. Rochegrosse, contenant une suite en couleur sur japon et une suite en noir sur chine, ainsi que tous les bons à tirer (2000 francs) ;
  • 20 exemplaires sur papier du Japon ou grand vélin d’Arches, contenant une suite en noir et un motif original à l’aquarelle de G. Rochegrosse (350 francs) ;
  • 60 exemplaires sur japon ou grand vélin d’Arches, contenant une suite en noir (200 francs) ;
  • 50 exemplaires sur petit Japon (120 francs) ;
  • 220 exemplaires sur vélin d’Arches (80 francs).

Les grands papiers sont au format 25 cm  x 16 cm ; les autres exemplaires au format 23,5 cm  x 15,5 cm. Au moment de la publication, les 20 premiers exemplaires sont déjà souscrits.

Ce n’est pas clairement indiqué mais les 20 premiers exemplaires doivent comporter une des aquarelles réalisées par G. Rochegrosse pour l’ouvrage : certainement une des lettrines. Il est à noter l’existence d’un tirage des illustrations en couleur, mais qui a été effectué à un nombre réduit d’exemplaires (officiellement un seul, mais on peut se demander s’il n’existe pas un tirage réservé aux auteurs).

Le livre est dédié à Marie Georges Rochegrosse, en témoignage de respectueuse amitié. Il s’agit de Marie Lebon, l’épouse de Georges Rochegrosse, qu’il a épousé en 1896, et qui mourra en janvier 1920.

Différences entre la publication en Revue et le livre : illustrations.

L’illustration diffère légèrement de la publication dans la Revue Illustrée :

  • présence du faux-titre et du hors texte, pour Sainte-Marie L’Égyptienne ;
  • de ce fait, la première page de Sainte-Marie l’Égyptienne est allégée ;
  • le hors-texte de la Mort au beau visage est entouré d’un encadrement différent ;
  • rajout d’un encadrement sur les pages de faux-titre ;
  • absence générale des encadrements sur le texte ;
  • Redimensionnement des illustrations : 13 cm de hauteur contre 19 cm dans la Revue, pour le hors-texte de la Mort au beau visage.
  • et bien sûr tirage des illustrations en noir.

On peut observer ces différences, en comparant une aquarelle originale, sa traduction dans la Revue, et sa gravure dans le livre ; en effet, toutes les aquarelles n’ont pas trouvé place dans les exemplaires de tête. L’une d’entre elles est passée en vente le 26 mars 2015, à Drouot, chez Ader Nordmann (lot 72) ; elle a été adjugée 800 euros. L’aquarelle mesure 23 cm x 17 cm (dimensions du papier sans doute, soit environ 21 cm x 16 cm) ; la taille de la lettrine dans la Revue est de 15cm x 11 cm ; sa taille dans le livre est de 11 cm x 8 cm.

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Les deux lettrines en couleurs sont issues de deux exemplaires différents ; en regardant en haute résolution (toutes les images sont cliquables et en haute résolution) on peut observer des différences dans l’apposition de l’argenture et des couleurs, notamment pour les fleurs en bas à gauche.

La Mort au beau visage, aux dépens de l’auteur, 1922.

En 1922, Jérôme Doucet republie, à compte d’auteur, le second conte de ce recueil. Il s’agit d’une publication en hommage à son épouse, Marie Meunier, qui est morte en avril 1919, à la Rochelle. Il en confie l’ornementation à Eugène Belville (1863-1931), décorateur. Il ne s’agit pas ici d’illustration ; Belville a conçu des encadrements stylisés, reproduits plusieurs fois, imprimés en noir et violet ; le texte lui-même est imprimé en violet. Le livre, non paginé, comporte une feuillet blanc, un second feuillet avec le faux-titre et la justification, un feuillet portant le titre, un feuillet avec la dédicace ; le texte commence ensuite, sur 24 pages, à partir du verso de la dédicace. Viennent ensuite un feuillet avec l’imprimeur, puis un dernier feuillet blanc.

Le livre est broché sous une couverture « de deuil », imprimée en or sur fond noir ; le décor évoquant une reliure ancienne. les feuillets font 19cm x 14 cm ; la couverture 20,5cm x 14,8 cm. Il est imprimé par Melzer, 21 rue Chartier, à Paris.

La justification indique :

  • un exemplaire sur parchemin
  • 499 exemplaires sur papier gris.

Le livre n’a pas été mis dans le commerce ; et je ne suis pas convaincu qu’il y ait eu autant d’exemplaires de réellement diffusés – l’ouvrage semble rare.

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Voici le texte de la dédicace :

à
l’impérissable mémoire
de
Marie-Thérèsee-Jérôme DOUCET
ma femme
la Morte au beau visage
LA ROCHELLE – PARIS
Avril
1919-1922

La décoration d’Eugène Belville est d’inspiration macabre : têtes de mort, ronces, cierges éteints, fleurs de cimetière… Nous sommes effectivement en présence d’une publication de deuil.

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Différences sur le texte.

Doucet a retouché légèrement le texte ; il s’agit de corrections de style essentiellement ; quelques transitions modifiées, quelques ponctuations rectifiées. Ces corrections sont plus marquées sur la Mort au beau visage, republié en 1922.

Voici quelques exemples de différences sur la Mort au beau visage :

Dans la Revue :

« Qui donc me succédera, puisque Dieu ne m’a donné ni fils ni parents ? » demandait Beaudoin VII, comte de Flandre, aux chevaliers qu’il avait convoqués autour de son lit de mort, et tous répondirent spontanément :  » Ce sera le comte Charles, le fils de Kanut, roi de Danemark, le petit-fils de Robert le Frison. »

« Comte, selon notre bon vouloir et selon le vœu formel des seigneurs de notre beau pays, tu seras héritier de ma couronne.  Je le dis avec joie, car je te sais excellent chrétien et vaillant chevalier et j’aurai, du moins, la suprême consolation d’être utile aux miens jusque dans la mort. « 

En 1901 :

« Qui donc me succédera, puisque hélas Dieu ne m’a donné ni fils ni parents ? » demandait Beaudoin VII, comte de Flandre, aux chevaliers qu’il avait convoqués autour de son lit de mort, et tous répondirent simultanément :  » Ce sera le comte Charles, le fils de Kanut, roi de Danemark, le petit-fils de Robert le Frison. »

« Comte, selon notre bon vouloir et selon le vœu formel des seigneurs de notre beau pays, tu seras héritier de ma couronne.  Je le dis avec joie, car je te sais excellent chrétien et vaillant chevalier et j’aurai, du moins, la suprême consolation d’être utile aux miens jusque dans la mort. »

En 1922 :

« Qui donc me succédera, puisque hélas Dieu ne m’a donné ni fils ni parents ? » demandait Beaudoin VII, comte de Flandre, aux chevaliers qu’il avait convoqués autour de son lit de mort, et tous répondirent simultanément :  » Ce sera le comte Charles, le fils de Kanut, roi de Danemark, le petit-fils de Robert le Frison. »

« Beau Sire, de part notre bon vouloir et selon le vœu formel des seigneurs de notre province, tu seras héritier de ma couronne. Je te la lègue en toute confiance et avec une joie profonde car je te sais excellent chrétien et vaillant chevalier et j’aurai, du moins, la suprême consolation d’être utile aux miens jusque dans la mort. « 

En général les corrections de 1901 sont conservées ; d’autres modifications sont apportées en 1922, qui corrigent légèrement l’expression. A noter un changement de structure ; le chapitre VIII commence une page plus tôt (à « Au lendemain.. »)  alors que dans la Revue et dans l’édition de 1901 il commence à l’envoi (« Ami lecteur… »).

Annexe : avant-propos inédit.

Jérôme Doucet a rédigé un « avant-propos », qu’il a envoyé à madame Tiarko Richepin, l’épouse du fils de Jean Richepin. Dans ce texte, il explique le choix du titre, et des contes qui composent ce recueil. En voici une transcription, établie avec l’aide bienvenue d’Evanghélia Stead (l’écriture de Doucet n’est pas toujours facile à déchiffrer) :

Avant-propos

Cet ouvrage devait d’abord s’appeler “Légendes d’or” mais de la sorte c’était forcément un reflet du livre de J. de Voragine, ce n’eut été que du vermeil.

Puis de la sorte rien ne limitait dans le titre le nombre des contes à ce 3 que Flaubert avait consacré en situant ses « Trois contes » à des époques cadencées.

Le titre primitif me fit songer à d’autres métaux, cadencés eux aussi, par leur valeur, et comme les époques qu’ils pourraient symboliser ; ainsi jadis l’âge de pierre désigne fort nettement ces rudes temps du silex.

Or – argent – cuivre – les trois noms étaient trouvés avec leurs trois stades harmoniques.

Fatalement – la légende d’or était divine et du domaine de Voragine.
La légende d’argent – précisément se plaçait instinctivement au moyen âge.

La légende de cuivre était de nos vagues époques de sillon : naturellement.

Ste Marie l’Egyptienne fut choisie – sans discussion –

Pour la légende d’argent j’écrivis d’abord – « le Chevalier au Cygne » c’est-à-dire la véritable histoire de Lohengrin – ou Lorengrain – mais c’était à la fois un peu allemand et trop féerie du Rhin.

Pour la légende de cuivre je fis « Les sept Souabes » amusante histoire de sept bons commerçants qui conspirent à l’hôtellerie – veulent délivrer le pays d’un monstre imaginaire qui le terrorise –

C’était trop bourgeois – la femme et l’amour y manquaient – amour profane – charnel qui était nécessaire après l’amour mystique de la légende dorée, l’amour paternel de celle d’argent.
Enfin – la Mort au beau visagel’Âme du samovar me parurent être ce que je voulais. Le livre fut clos ainsi.

Tel quel on le peut certes attaquer – Voici du moins des raisons défensives.

Dans ce texte Doucet évoque deux autres contes : le Chevalier au Cygne, et les sept Souabes. Je n’ai pas retrouvé trace de publication du premier. Doucet a publié un conte pour enfants, sous ce titre, dans le Monde Moderne, de Juven, en 1907. Il s’agit d’une histoire, inspirée de Grimm, assez peu en harmonie avec le recueil ; on peut penser que Doucet l’a réécrite pour sa publication. Deux illustrations d’Andréas ornent le conte.

 

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Lettres de femmes.

Dans la Revue Illustrée, dont il est le secrétaire de la rédaction, Doucet publie, entre autres, ses propres productions : poèmes, contes, interviews, compte-rendu d’expositions, et courtes nouvelles.

trois nouvelles dans la Revue Illustrée en 1898.

Dans ce dernier genre, il publie, pendant l’année 1898, trois courtes nouvelles dans un genre un peu particulier : chaque nouvelle est une lettre de femme.

Ces nouvelles sont :

  • la fuite, publiée le 15 janvier 1898,
  • amis, publiée le 1er mai 1898,
  • la puissance du souvenir, publiée le 1er septembre 1898.

La fuite et la puissance du souvenir sont signées Doucet et occupent 4 pages dans la Revue Illustrée ; amis est signée Montfrileux et occupe 5 pages. la fuite est dédicacée à Marcel Prévost – cette dédicace ne sera pas reprise dans le volume publié.

A noter que Doucet a déjà utilisé ce titre, la Puissance du Souvenir, mais il n’y a qu’un très lointain rapport entre les deux textes.

Chaque nouvelle est illustrée de trois vignettes de Marold : une en tête de nouvelle, une dans le corps, une en cul-de-lampe.

Ludek Marold, artiste tchèque né en 1865, comme Jérôme Doucet, est à Paris depuis 1889 ; il produit de nombreuses illustrations, et a notamment illustré 4 des Chansons figurant dans la Chanson des Choses. En 1897, Marold est retourné à Prague, où il meurt, le 1er décembre 1898. Ceci date ces nouvelles et ces illustrations au plus tard en 1896.

Trois lettres de femmes, en 1900.

 

Ces trois nouvelles sont regroupées en 1900 dans un petit recueil, publié par la Revue Illustrée. C’est un volume de format in-8 (15cm x 23 cm), de 51 pages plus 3 non numérotées. L’achevé d’imprimé est daté du 20 janvier 1900, pour la Revue Illustrée, par G. de Malherbe, imprimerie de Vaugirard à Paris.

Cette plaquette est protégée par une couverture de papier épais, parcheminée ; le titre est imprimé en haut et à droite. Au dos, figure la mention suivante :

. . Du même auteur . . .
DANSES-PARFUMS..
.PRINCESSES DE JADE
….ET DE JADIS

Danses est un volume de poèmes en prose, qui sera publié deux années plus tard ;  Princesses de Jade et de Jadis, recueil de 3 contes cruels, sera publié en 1903, par Le Livre et l’Estampe, quand Doucet aura quitté la Revue Illustrée ; Doucet n’a pas publié de livre sous le titre Parfums.

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Le tirage est limité à 200 exemplaires :

  • 20 exemplaires sur Whatman avec les figures en couleur, et une suite sur chine des figures ;
  • 50 exemplaires sur chine fort avec une suite sur chine ;
  • 130 exemplaires sur Vangelder.

A ces 200 exemplaires s’ajoutent 20 exemplaires réservés à la Société des XX.

Le volume est dédié à René Baschet :

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René Baschet, premier fils de Ludovic, dirige la Revue Illustrée ; il a été le témoin de Doucet à son mariage, le 24 juillet 1897.

Les dix illustrations annoncées sont les trois illustrations d’origine de chaque nouvelle, auxquelles se rajoute la vignette de la page de titre.

Voici quelques pages, d’un exemplaire de tête, avec les figures en couleur :

 

 

 

Autres lettres de femmes.

Doucet a publié d’autres textes comparables, dans d’autres revues :

  • L’intérimaire, publiée le 6 octobre 1906 dans la Vie Parisienne.
  • l’ancienne maîtresse : lettre de femme, chanson d’Yvette Guilbert, créée à la Scala, paroles de Jérôme Doucet, musique de E. Jaquinot, publiée par Paul Dupont en 1897.
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Source : gallica.bnf.fr

Il existe sans doute d’autres textes comparables, non repérés, dans les nombreuses revues auxquelles Doucet collaborait à cette époque.

Trois lettres d’hommes.

Jérôme Doucet a également écrit le pendant à ces trois nouvelles :

  • de la copie, publiée le 1er novembre 1903 ;
  • le portrait, publiée le 15 juillet 1905 ;
  • Sois sage, ô ma belle inconnue, publiée le 15 novembre 1905.

Ces trois nouvelles, de trois pages chacune, sont illustrées suivant le même schéma que les trois premières : une vignette d’en-tête, une vignette in texte qui peut servir de hors-texte, et un cul-de-lampe. le dessinateur n’est pas Marold mais Georges Dutriac, illustrateur prolifique, qui est un collaborateur régulier de la Revue Illustrée dans ces années-là.

Elles n’ont pas été reprises en volume ; et on pu être écrites et illustrées après la première série. Voici la reproduction de ces trois nouvelles :

  • de la copie :

 

  • le portrait :

 

  • Sois sage, ô ma belle inconnue :

 

 

 

Doucet a donc particulièrement aimé ce genre, puisqu’il l’a utilisé sur près de dix ans, au travers d’une dizaine de productions.

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Les choses meurent – Léon Raffin

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Jérôme Doucet, en 1927, a déjà publié de très nombreux ouvrages (plus de quatre-vingt !) – il a maintenant plus de soixante ans ; son épouse Marie Meunier est morte huit années plus tôt. Mais il poursuit son œuvre ; cette année-là, il publie un recueil de courts textes, des poèmes en prose, assez comparable à celui publié en 1902, avec Louis Fuchs, Danses.

Ce nouveau recueil sera intitulé « les choses meurent » ; c’est une référence au roman d’Edouard Estaunié, publié en 1913, « les choses voient« , qui a connu le succès et est réédité régulièrement. Doucet explique son projet dans la dédicace à Edouard Estaunié, ainsi que dans l’avant-propos (reproduits en annexe).

Comme son nom l’indique, la tonalité est macabre – d’ailleurs Doucet regroupe ici treize textes, nombre fatidique ! comme il s’en explique dans le post-scriptum (reproduit en annexe).

une longue dédicace, un avant-propos, un post-scriptum… Certes ces textes sont bienvenus pour étoffer un volume assez mince, mais cela traduit sans doute aussi l’importance que Doucet lui accorde. Le thème de la mort est présent depuis longtemps dans son œuvre, on l’a vu dès Danses, et depuis la mort de son épouse, en 1919, c’est flagrant.

Techniquement, c’est un petit volume, de 19cm x 14 cm ; sous une couverture de papier sont brochés seize feuillets :

  • un feuillet pour la dédicace et la justification,
  • un feuillet pour le titre et l’avant-propos,
  • un feuillet par texte, soit treize feuillets,
  • un feuillet pour le post-scriptum, l’achevé d’imprimé et la table.

Chaque feuillet de texte comporte, sur la première page, le titre du texte, avec l’illustration ; sur les deux pages centrales, le texte ; la quatrième page est laissée vierge.

Le livre compte 59 pages ; il est édité par la Librairie Lucien Gougy, 5 quai Conti, à Paris  (Gougy est un ami de longue date de Doucet), et imprimé par Harambat, à Paris ; l’achevé d’imprimé est daté du 2 novembre 1927. Il est tiré à 500 exemplaires : 50 exemplaires sur japon impérial, et 450 exemplaires sur « japon blanc », vendus 35 francs – le livre est disponible pour la fin d’année 1927.

Les treize textes sont les suivants :

  • la rose se fane ;
  • la chandelle s’éteint ;
  • le ballon crève ;
  • la photo s’efface ;
  • le verre se brise ;
  • la buche se consume ;
  • le fruit se pourrit ;
  • la fourrure se mite ;
  • le tapis s’use ;
  • la barque sombre ;
  • le fer se rouille ;
  • la maison s’effondre ;
  • la tombe s’effrite.

Comme on le voit Doucet ménage une progression ; à la fin tout disparaît, même la tombe !

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Voici d’ailleurs la tombe de Marie Meunier, près de cent années après sa mort, au cimetière de Beaumont-le-Roger, avec le coffre en bronze que Doucet y a ajouté, pour héberger les livres qu’il lui dédie.

Illustrations.

Les illustrations – une par texte, une pour la couverture, sont dues à Léon Raffin. Le livre est édité fin 1927 – ces illustrations sont sans doute réalisées au cours de l’année ; Léon Raffin, né en 1906, a donc une vingtaine d’années. Il est étudiant aux Beaux-Arts et peut-être déjà en relations avec l’éditeur Devambez, chez qui il travaillera (avec la Grande Masse) dans les années suivantes. C’est peut-être via Devambez que Doucet et Raffin se sont rencontrés ; en effet Doucet a fait éditer deux plaquettes publicitaires par cet éditeur, Chaussures d’Antan, illustrées par Maurice Leloir, et les Recettes plaisantes et délectables du chocolat granulé de Royat, illustrées par Delaw (pour les chocolats de la Marquise de Sévigné).

Pour ce texte, Léon Raffin produit des illustrations typiques de l’air du temps ; nous sommes en pleine période Arts Décoratifs, deux années après l’exposition de 1925. Les couleurs employées sont en nombre réduit : l’argent,  le noir ; une touche discrète d’une seule autre couleur (rouge, bleu, vert, jaune). La typographie est soigneusement adaptée et participe à l’illustration.

Doucet, avec ce choix d’illustration, comme avec Danses (très Art Nouveau), se montre ici très moderne.

Par la suite, Léon Raffin poursuivra une carrière de peintre, et notamment de fresquiste, en décorant de nombreux édifices – dans une manière bien plus classique. Il est décédé en 1996.

Voici la reproduction des treize illustrations des textes :

Annexes :

Dédicace à Edouard Estaunié :

Il y a trente années, quand je publiai ma première œuvre – des vers naturellement – j’hésitai entre deux titres : La chanson des choses ou les Choses chantent.

Je m’arrêtai au premier qui me parut plus indiqué pour le public et aussi, en vérité, parce que, si je pensais donner quelques-unes des chansons évoquées en moi par certaines choses, je n’osais prétendre à montrer qu’elles chantent réellement.

Vous, au contraire, mon cher Maître, vous nous fîtes merveilleusement comprendre comment « les choses voient » ce qui, d’ailleurs, est autrement subtil et combien plus poignant.

C’est pourquoi, aujourd’hui, je n’hésite plus entre les deux titres qui se présentent à ma pensée, pour ce livret : Les petites morts ou les choses meurent, je choisis le second, bien qu’il diminue considérablement le nombre de mes sujets.

Je ne puis plus, en effet, puisque je précise qu’il s’agit de choses, commenter les petites morts – petites uniquement parque les bêtes le sont elles-mêmes – d’une souris, garrotée, telle un criminel de Goya ; d’un perdreau fusillé, comme un duc à Vincennes ; d’un papillon empalé, à la manière d’un condamné turc ; d’une chauve-souris crucifiée, ainsi qu’un des mauvais larrons ; d’un chaton noyé dans un sac, ni plus ni moins qu’une houri infidèle.

Des bêtes ne sont point des choses, mais des êtres vivants qui passent de vie à trépas.

Chose : cela même veut désigner quelque chose… chose de très précis. L’heure qui s’écoule, le souvenir qui se perd, la nuance qui s’efface, l’empire qui s’effondre, l’amour qui s’éteint… ce ne sont point des choses, à vrai dire, c’est moins ou plus… comme il vouss (sic) plaira.

Mais l’arbre qui vit, grandit et meurt est-ce une chose ?… les feuilles mortes ?…

Malgré tout je garde mon titre ; il me convient, car il m’autorise, il m’oblige même, en quelque sorte – oh ! la si douce obligation – à vous offrir la dédicace de cet opuscule, en témoignage minuscule, de la très grande admiration que m’ont causée vos livres, que j’ai lus.

J.D.

5 avril.

Avant-propos :

Pour tous les humains – qu’il s’agisse du génie le plus vaste ou du moindre imbécile – on emploie la même formule : « il est mort. »

C’est d’ailleurs la seule égalité réelle et possible. Pour l’ensemble des bêtes – sauf, parfois, sentimentalement, quand il s’agit d’un animal familier – on se sert des mêmes mots, qui paraissent – pourquoi d’ailleurs ? –  méprisants : « Elle est crevée. »

Pour les choses, au contraire, quelle variété d’expressions ! quel raffinement !

Chacune, à peu près, a son verbe pour désigner sa fin, sa mort en vérité, car les choses meurent, tout comme nous, avec le temps, ou par notre faute.

Et même, il y a des choses qui ont plusieurs termes pour exprimer une mort identique ; entre autres, le bois. Selon sa résistance il se consume, il brûle, il flambe.

La disparition des choses, dans le temps, est plus ou moins rapide ; certaines sont presqu’éphémères ; d’autres résistent avec des airs d’immortalité ; mais il n’est nul besoin d’un Einstein pour prouver qu’elle n’est que fort relative.

L’airain, par exemple. Horace le prend orgueilleusement comme symbole de pérénnité pour ses odes ; Exegi monumentum oere perennius. Or il est rongé, très à la longue soit, mais forcément, par une manière de rouille, d’un adorable ton verdâtre, il tombe, il retourne lui aussi en poussière… irrésistiblement.

Le bronze… si dur… Allez dans la cathédrale Saint-Pol-de-Léon, regardez le pied droit du Saint-Pierre en bronze, que des lèvres – quoi de plus doux, de plus tendre qu’un baiser ? – ont usé.

Bref, les choses meurent toutes aussi ; mais cela se dit : « se briser, s’évaporer, se consumer, se démolir, s’user, se pourrir, se déchirer, s’effacer, se rouiller, etc., etc., etc. « 

Un détail pourtant : si les choses peuvent avoir, fréquemment, une mort subite, brutale, elles ignorent le suicide.

Post-scriptum :

Et ce n’est point tout. Certes : Je pourrais vous conter mainte autre petite mort de choses…

Comment, par exemple, le papier est déchiré, déchiqueté, voire mâché – quelle triste mine ! – le sucre, qui ne sait pas nager, tombe au fond du verre, s’y noie, se fond ; la source se tarit : eau pure ou fraîche inspiration ; la fortune se dépense ; la beauté se ride ; l’empire s’écroule ; la mare s’évapore ; le caillou est écrasé, broyé, effrité, rédut en poudre sous les roues, après que le cantonnier – sur la route de Louviers ou sur toute autre – l’a déjà concassé ; le nuage crève, mort accompagnée des larmes de la pluie ; la récolte est grêlée ; le tableau s’écaille ; le meuble est rongé des vers, comme nous, sans compter tout ce qui est mangé, croqué, dévoré, avalé, bu…

Mais ces treize exemples-ci suffiront, j’espère ; ah ! pourvu, même, qu’ils ne soient déjà trop : 13. J’ai choisi ce chiffre, ce nombre fatidique, pour son air fatal. D’aucuns prétendent, affirment, croient qu’il est source de malheur. Moi j’ai confiance en lui ; je veux espérer qu’il empêchera mon livre de tomber dans l’oubli ; ou – ce qui serait pis encore – d’être mort-né.

 

Louis Fuchs

En 1901 (début 1902, en fait), Jérôme Doucet publie un petit livre, recueil de poèmes en prose, chez Ollendorff : Danses. Ce livre est illustré par Louis Fuchs – et il semble bien que ce soit le seul livre publié par ce dernier.

Qui est donc Louis Fuchs ?

On peut, grâce aux outils actuels, retracer une partie de sa carrière.

En 1897, Les magasins du Louvre organisent un concours, dont un des sujets est uen horloge avec boîte aux lettres. Les trois premiers prix sont décernés à Messieurs Louis Fuchs, Paquet et Rudnicki – avec un prix de 750 francs pour Louis Fuchs. Il est alors précisé que Louis Fuchs est élève de l’école des Arts décoratifs.

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Source Gallica.bnf.fr : Revue des Arts décoratifs, résultat du concours des magasins du Louvre.

Deux années plus tard, nous retrouvons Louis Fuchs à l’occasion du deuxième concours ouvert par l’Union centrale des Arts décoratifs, en vue de l’Exposition Universelle de 1900.

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source Gallica.bnf.fr : revue des Arts décoratifs.

Pour ce concours, Louis Fuchs présente un projet de vase « Crocus », qui sera réalisé par Daum. L’article de la Revue des Arts décoratifs, qui rend compte de ce concours, précise que « à l’exécution, ce joli vase a perdu quelque peu et n’a pas gardé les colorations distinguées de la maquette primée au premier concours de l’Union centrale ; le ton rose, trop vif et trop uniformément dur, ne se fond plus avec les feuilles vertes, actuellement trop foncées de la base. Mais les proportions ont conservé leur charme et la silouhette sa souplesse peu banale. » Louis Fuchs est récompensé par un prix de 500 francs.

Fuchs, édité par Daum : vase Crocus. Source : musée des arts décoratifs

La même année, il est de nouveau récompensé, par 500 francs de nouveau (premier prix), pour le concours en vue de la décoration de la rue Royale pendant les fêtes de l’Exposition Universelle.

En 1900, Doucet a remarqué Louis Fuchs, qui illustre, dans le numéro du 1er juin de la Revue Illustrée, une nouvelle de Henri de Saussine : le voile de Tanit. Il s’agit d’un dialogue assez court, édité sur 5 pages dans la Revue, imprimé sur un fond composé par Louis Fuchs, en camaïeu vert ou sanguine ; le procédé décoratif est assez comparable à ce qu’il réalisera pour Danses.

L’année suivante, pour le numéro du 15 juin 1901, Fuchs collaborera une nouvelle fois avec la Revue Illustrée, en illustrant un poème de Maurice Rollinat, l’Aigle.

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Les motifs décoratifs, avec des moyens différents, rappellent certaines pages de Danses.

Que devient Louis Fuchs après ces publications ? nous trouvons trace de ses travaux dans certaines publications d’Art décoratif, notamment Dekorative Vorbilder – voici notamment un paon avec des tournesols, qui rappelle fortement une page de Danses :

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Fuchs : Pfau mit Sonnenblume nach einem aquarell von Louis Fuchs. Source : annonce catawiki.

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Louis Fuchs s’oriente vers les Arts décoratifs et devient professeur à l’Ecole des Arts décoratifs de Nancy – L’Est Républicain nous apprend qu’il est professeur de décoration, avec Victor Prouvé. il prend sa retraite vers le début de 1935 et se consacre alors à son art – et notamment la peinture.

Une galerie américaine propose une toile de Louis Fuchs ; non datée mais indiquée de 1890-1900.

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Madison Gallery : Louis Joseph Gustave Fuchs, quais de la Seine à Paris.

Je n’ai pas trouvé d’informations d’état civil ; on peut supposer qu’il est né vers 1870-75, puisqu’il est en fin d’études des Arts Décoratifs en 1897 – ce qui est cohérent avec son départ en retraite en 1935, vers l’âge de soixante ans.

 

 

 

Danses, illustré par Louis Fuchs.

 

Dans le numéro du 15 mars 1902 de la revue Néerlandaise « den gulden winckel« , paraît l’annonce suivante :

 

 

Doucet, Jérôme : Danses. Illustrations de Louis Fuchs. Paris, Libr. Paul Ollendorff. 16°. F. 1.90.

Les « Danses » sont imprimées lithographiquement sur papier chromosatin. Elles sont illustrées à toutes les pages et les figures, au lieu d’être imprimées de tons sur papier blanc, sont réservées en blanc sur le fond gris perle du papier. Les dessins sont imprimés en or, le texte en violet. Un brochage nouveau a été inventé pour ce volume, qui, monté sur un ruban, est, pour ainsi dire relié.

Cette même annonce est insérée également dans la « Bibliographie de la France », avec la mention « pour paraître le 21 janvier 1902 », et le texte suivant :

 Les Danses de Jérôme Doucet et Louis Fuchs sont imprimées lithographiquement sur très beau papier chromosatin des papeteries du Marais. Elles sont illustrées à toutes les pages, et les illustrations, au lieu d’être imprimées de tons sur papier blanc, sont réservées en blanc sur le fond du papier qui est, lui, imprimé en gris perle. Les dessins sont imprimés en or, le texte en violet. La couverture, les gardes, tout est dans le même style. Un brochage nouveau a été inventé pour ce volume, qui, monté sur un ruban, est, pour ainsi dire, relié. Les tranches sont dorées.
Le texte lui-même, « Danses », a été traité avec raffinement par le poète Jérôme Doucet et les dessins de Fuchs en sont le digne accompagnement.

Comme on le voit dans ces publicités, l’éditeur met en avant les nouveautés de son ouvrage : composition, technique d’illustration, technique de brochage. Et il est vrai que ce livre tranche à tous points de vue sur la production de l’époque, même si, dans le choix de l’illustration, il est pleinement « Art Nouveau ».

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Le livre est illustré par Louis Fuchs, sur lequel je n’ai rien trouvé ; il ne semble pas avoir illustré d’autres ouvrages. Il est publié par la Librairie Ollendorff et imprimé par les Imprimeries Gérardin, à Versailles, il porte la date de 1901 sur la couverture – il n’y a pas d’achevé d’imprimer. Les illustrations sont imprimées par Ed Méot, lithographe. Le tirage courant n’est pas limité ; on a vu dans l’annonce qu’il était vendu 1, 90 francs. Il existe un tirage de tête, de cent exemplaires sur japon impérial, avec une suite des figures sur papier de chine.

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Le livre se présente comme un ouvrage de petites dimensions (indiqué in-16° dans l’annonce) : 14cm x 19cm ; en pratique c’est un in-folio (!) composé de feuillets simples, collés, et non cousus, sur la couverture. Le papier de « chromosatin » est un papier très épais, cartonné, de couleur blanche ; il est preque entièrement teinté d’un « gris perle » ; le titre des danses et certains motifs sont laissés en réserve, et se détachent en blanc.

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détail d’un feuillet sur chine avec défaut d’impression ; on voit que le papier est imprimé et non teint d’origine.

Les motifs or sont imprimés sur ce fond.

Le texte est imprimé ensuite, d’un violet assez passé.

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Le livre est composé comme suit :

  • une couverture cartonnée, imprimée (outre le fond « gris perle ») de motifs verts ;
  • un feuillet de faux-titre, avec la justification ;
  • un feuillet de titre ;
  • quinze feuillets pour les quinze danses, qui sont : gavotte, pavane, sarabande, passepied, gigue, valse, menuet, ronde, rigaudon, farandole, ballet, carmagnole, danse macabre, bourrée, danse de corde ;
  • un feuillet de table.

Chaque danse occupe donc un feuillet, toujours composé de la même façon :

  • la première page comporte le nom de la danse, en réserve sur le fond et le motif ;
  • la double page intérieure porte, sur une décoration unique, le texte de Doucet ;
  • la quatrième page porte une illustration sans texte.

Techniquement, la méthode nouvelle sensée donner un livre « quasi relié » n’a pas résisté au temps ; l’ouvrage s’est défait et se trouve soit relié sur onglets, soit complètement dérelié.

Les « danses » en question sont des petits poèmes en prose, sur un thème puisé dans la nature, d’une thématique assez proche de la Chanson des Choses ; la tonalité générale est assez sombre, voire lugubre dans certains cas.

Mais le livre est très attachant, avec ses décorations féériques et pleinement Art Nouveau. Quelques années après les Douze Sonnets, Doucet réalise un livre remarquable, devenu assez rare, compte tenu de sa fragilité !

Voici la reproduction complète de l’ouvrage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Douze sonnets : un essai ambitieux.

Doucet, jeune débutant, dans les années 1890 et suivantes, publie des poèmes dans diverses revues et compose des pièces de théâtre qui ne connaissent pas le succès.

En 1893 il publie, chez Léon Vanier, un recueil de sonnets, forme très en vogue à cette époque. Ce recueil est imprimé par l’imprimerie E. Cagniard, à Rouen, il est officiellement vendu trois francs ; une justification manuscrite indique un tirage à quarante exemplaires. Cette édition est probablement faite à compte d’auteur.

 

Les douze sonnets sont les suivants :

  • Dédicace
  • Marie
  • Jumièges
  • Nuit d’Hiver
  • La Neige va tomber
  • La Neige est tombée
  • Avant l’aube
  • Éventail japonais
  • Au second acte de « Samson et Dalila »
  • Sortie de Messe
  • Saint-Adrien
  • Attente

Ces sonnets se lisent agréablement – Doucet ne se prend tout de même pas trop au sérieux. Voici le premier d’entre eux :

Dédicace

Peut-être un jour, plus tard, c’est l’espoir qui fait vivre
Dit la chanson, plus fier que le paon de Junon,
Serai-je l’un de ceux dont on vante le nom,
Et dont à plusieurs mille on édite le livre.

Peut-être aussi – d’un vain espoir je ne m’enivre –
La gloire à mon appel répondra-t-elle : Non.
Peut-être pour demeure aurai-je un cabanon ?
Ma route est commencée ainsi : je veux la suivre.

En attendant, j’ai fait les sonnets que voici,
Mes bons amis, pour vous, n’ayant que le souci
De plaire à votre goût si fin, de vous distraire.

Si je fais mieux plus tard, il me sera très doux
De vous devoir ce mieux ; si c’est pis, au contraire,
Mes meilleurs vers du moins auront été pour vous.

Le recueil est illustré de dessins de Vignet. Il s’agit de Henri Vignet, peintre né à Rouen en 1857 – il participe au Salon de Rouen en 1891. Pour ce recueil, il compose des ornementations florales, traitées en fond à pleine page, et imprimées en vert ou bleu, alternativement – sur la page entière, quitte à prendre le pas sur le texte, rendu d’autant moins lisible.

Matériellement, ce livre est un in-quarto de petites dimensions : 14cm x 18,5 cm, de soixante pages, non paginées, sous une couverture de papier vert d’eau. Il est composé de sept cahiers de huit pages, précédés d’un demi cahier. Sur chaque belle page est imprimé un motif floral – la page en regard étant systématiquement laissée vierge.

Les motifs sont imprimés alternativement en vert et en bleu – mais l’examen attentif montre que des irrégularités peuvent apparaître : deux pages successives en bleu, ou en vert.

Vignet n’a pas composé trente motifs différents – on retrouve plusieurs fois les mêmes dispositions, et la même succession de motifs. Voici tous les motifs recensés :

Série A.

Série B.

Série C.

Ces douze premiers motifs sont les seuls utilisés dans un premier exemplaire. Mais l’examen d’un second exemplaire révèle l’existence d’une autre série (série D) :

Pour toutes ces séries on note l’alternance de vert et de bleu – s’agissant d’un même feuillet plié au format in-quarto, il suffit d’imprimer chaque face d’une couleur et l’autre de l’autre couleur. Ces séries sont toujours utilisées dans cet ordre, indépendamment du texte imprimé – il y a sans doute eu une première impression des motifs, suivant les quatre dispositions choisies. Voici un état des pages successives du recueil :

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Sont représentées ici toutes les pages d’un exemplaire, à l’exception du premier demi-cahier. La série G2 est utilisée dans un autre exemplaire. On voit pour ce premier exemplaire l’utilisation des séries A, B, C, A, B, C, B, dans cet ordre. Le second exemplaire présente les séries suivantes : A, C, D, A, B, C, D.

Comme on le voit en comparant ces deux exemplaires, il n’y a aucune recherche d’adéquation particulière entre les poèmes et les motifs.

Ce type d’ornementation, assez original, sera réutilisé par Doucet plus tard, pour son recueil Danses – courts textes de prose, illustré par Louis Fuchs, publié par Ollendorff en 1902.

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On trouve également un conte de Jean Lorrain, illustré de cette façon : Neighilde, conte de Noël, publié par la Revue Illustrée le 1er décembre 1899. Ce conte de quatre pages est illustré par Henri-Patrice Dillon de fonds végétaux, de différentes teintes.

lorrain_dillon_neighilde

Deux années plus tard, Doucet publiera un autre livre chez Vanier – la Puissance du souvenir. Curieusement, dans la bibliographie présente en début d’ouvrage, Douze Sonnets n’est pas cité – au contraire de la forme graphique, Doucet aurait-il renié ce premier recueil poétique ?

 

 

le peintre animalier Auguste Vimar

Dans un article publié par la Revue Illustrée le 1er mars 1904, Jérôme Doucet dresse le portrait de son ami le peintre animalier Auguste Vimar.

Cet article est assez inhabituel, par le ton, très familier (Doucet n’hésite pas à comparer Vimar à un chien !) et par sa forme : l’article est le fac-simile du texte autographe de Doucet, illustré par de nombreuses aquarelles de Vimar, le tout imprimé (comme pour les publications de luxe de la Revue) sur un papier couché de bonne qualité.

Voici cet article :

A. Vimar

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D’aucuns prétendent que celui qui aime un animal tout particulièrement et l’admet à ses côtés dans la vie, en arrive peu à peu à ressembler à la bête préférée.
C’est ainsi qu’on voulut que Géricault _ connu généralement par son « Radeau de la Méduse » mais qui fut également l’auteur de tant de toiles, de dessins, de litographies où le Cheval pour la première fois fut copié _ sur nature_ eut un profil chevalin et qu’Eugène Delacroix fut doué d’une  tête léonine _ en sa qualité de maître peintre des tigres et des lions.
Vimar, lui _ aime toutes les bêtes_ c’est peut-être pour cela qu’il ne ressemble, absolument, à aucune_ si_ pourtant_ il est dévoué et sûr comme un Terre-neuve, il est fidèle et bon comme un bon chien. Et soit dit en passant combien est grande notre injustice vis-à-vis des toutous- combien maladroite notre manie des comparaisons.

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Il est chien, disons-nous, en parlant d’un être égoïste et avare et nous insultons gratuitement ainsi- une brave bête _ s’il en fut _  le toutou que d’aucuns- mieux avisés- ont déclaré être _ ce qu’il y avait de meilleur chez l’homme.
Au physique_ Vimar_ est un brave gars, _ grand, robuste, découplé, superbe ; il voudrait bien avec sa grande barbe blanche vous faire croire qu’il n’est plus jeune- mais toute son allure dément cette prétention, il est plus souple, plus fort, plus solide que nous tous_ il n’a pris à la vieillesse que ce qu’elle a de beau – la noblesse de l’attitude et la calme placidité.
Au moral_ être exquis_ ai-je déjà dit_ bon et fidèle, dévoué et franc_ j’ajouterai, érudit, intelligent, fin, lettré, un artiste_ et un vrai jusqu’au bout des doigts.
Vimar est à la fois un maître peintre et un dessinateur humoriste de premier ordre. C’est, qu’on le sache bien, un des meilleurs animaliers français et l’on peut s’attendre d’un jour à l’autre  à une grosse révélation sur son nom.
Hélas – nous avons déjà eu l’occasion de la dire à la Revue Illustrée.
La peinture_ l’Art, sont accaparés aujourd’hui surtout par la spéculation. Il faut pour consacrer les talents, les grosses cotes que les marchands font naître au feu des enchères (ventes réelles, ou factices, des grandes collections) sur les noms des peintres liés à eux par de déplorables traités.
Tel qui mourait hier de faim en ayant la bonne idée de laisser un paquet de titres_ je veux dire de toiles_ suffisant pour que la spéculation ait de quoi s’exercer se voit aujourd’hui vendu, tout mort. vingt, trente, quarante ou soixante mille.

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Or voici que _ sans qu’on ait besoin de le tuer_ Vimar va prendre son tour. L’Amérique lasse peut-être d’avoir été découverte, s’est avisée de découvrir à son tour Vimar – On s’arrache là-bas ses chevaux, peintures un peu trop américaines, peut-être – à mon goût, avec leur perfection absolue, leur blaireautage impeccable – On se dispute ses chiens expressifs et vivants, et bientôt lui aussi connaîtra les tintements des écus aux grands jours de la salle Drouot.
Je le connais assez pour savoir qu’il résistera à cette désastreuse influence et qu’il repoussera les tentations dangereuses qui transforment si vite un artiste en un fabricant de toiles d’un genre _ en un débitant de carrés à l’huile d’un ton et d’un sujet imposés par les demandes de la clientèle.  Cependant je préfère le portraicturer avant la lettre_ avant qu’il ne soit tout-à-fait un grand homme.
Jusqu’à ce jour ce que l’on connaît de lui ce sont surtout ses dessins humouristiques, ses animaux étourdissants.
Il y a plus d’un demi-siècle, Paris fêtait J.J. Grandville _ Les Métamorphoses du jour, les Fables de La Fontaine, la Vie privée et publique des animaux, livres à peu près inconnus de nos jours, goûtaient cependant à cette époque _ de véritables triomphes _ et ajoutons-le _ mérités.
Il y eut chez Grandville un sens absolu de la gaîté, de la caricature et de son amertume, de sa vérité en même temps.
Les animaux de ce maître, étaient la figuration parfaite de nos ridicules, de nos laideurs, de nos vices.
Et dans la pléiade qui compta Daumier, Gavarni, bertall, Cham, Trimolet et tant d’autres _ Grandville fut au premier rang.
De même Vimar serait un maître de ce genre, à côté de Forain, Willette, Hermann-Paul, Steinlein _ et quelques autres s’il eût accentué l’amertume – de ses caricatures au lieu d’adoucir la cruauté légère qu’on trouvait chez Grandville.
Vimar est bon _ ses bêtes sont gaies, amusantes, cocasses _ elles ne sont pas assez cruelles pour atteindre la grosse popularité, elles ne sont ni politiques, ni pornographiques _ et c’est leur seul défaut devant la popularité de la rue.
Mais elles sont toujours admirablement dessinées, vraies et vivantes _ elles sont indiscutablement spirituelles et séduisantes.
Autant la peinture de Vimar est savante et poussée blaireautée et pimpante, autant ses dessins sont alertes et légers.
On croirait un magicien qui du bout d’un baguette enchantée, à forme de plume ou de pinceau, fait sortir des bêtes vivantes, d’une blanche feuille de papier.
Elles courent, galoppent, vivent _ sans effort, sans retouches, c’est adroit et primesautier comme un croquis de japonais,_ comme une encre de chine d’Okousaï ou d’Outamaro.
Et c’est bien français, bien  parisien.
Les bambins le connaissent et l’aiment.

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Il a donné chez Delagrave, un A B C _ Le dernier des lions _ avec texte d’Eugène Mouton, dont le profil n’était pas fait, pas plus que le nom pour démentir l’assertion écrite en tête de cet article.
Chez Delagrave encore les fables de Lachambaudie qui avaient besoin des dessins de Vimar pour mériter de revoir le jour.
Chez Mame les fables de La Fontaine ; Vimar est le La fontaine du dessin _ les Vertus et les grâces des bêtes, zoologie morale de Eugène Mouton, dit Mérinos, déjà nommé.
Chez Plon et Nourrit _ l’Arche de Noé, l’Illustre dompteur de Paul Guigou _ et la Légende des Bêtes, avec Signoret
Chez Laurens, de Perrault, le Petit Chaperon Rouge, et de Florian, les Fables.
Chez Juven _ le Mardi-gras des Animaux, chez May, l’Oie du Capitole, au Figaro,  l’Automobile Vimar.
Ajoutez à cela une collaboration active au Figaro Illustré, à la Revue Mame, au Rire, à Mon Journal, au Soleil du Dimanche, des affiches de courses, des cartes postales, des menus…. et vous aurez l’idée de cette féconde adresse.

L’atelier de Vimar est une véritable arche de Noé d’où les bêtes à l’infini se répandent par le monde.
Le musée de Marseille a mis en bonne place la Causerie des Chiens. La Baronne de Rotschild a donné au musée de Dijon « la Chienne Phta » _ Béziers et Digne ont aussi leurs toiles d’animaux.
Barbedinne et Siot-Decauville ont édité des bronzes qui seront un jour recherché somme le sont aujourd’hui les Barye _ car à la vérité je vous le dis Vimar est un maître animalier qui compte et compterait parmi les plus aimés, s’il n’était pas si modeste, si on le connaissait mieux, mais il se cache et fuit le bruit et le battage.
Demandez au Maître Gérôme qui voudrait nous faire croire aussi avec ses cheveux blancs qu’il n’est pas un jeune, demandez à Glairin, à Victorien Sardou, le cousin de Vimar ce qu’il leur a fallu d’efforts pour décider Vimar à oser ce qu’il ose _ car ils furent pour lui, avec Eugène Mouton récemment décédé, des amis sûrs, des appuis sincères, Vimar le dit avec joie, car il est reconnaissant _ comme le toutou déjà cité.
Mais si ces amis furent pour lui dévoués et réconfortants, c’est qu’ils voyaient tout le talent qui se cache en Vimar, c’est qu’ils aimaient l’homme qui mérite si bien d’être aimé par ses amis.

Vimar _ on le devine à son allure, on en est sûr quand on le connaît, est ce qu’on appelle quelqu’un, et l’on n’éprouve aucune surprise en apprenant ses nobles origines.
La famille Vimar ou plutôt Wimar est de vieille noblesse irlandaise.
A la suite de Jacques II, d’Angleterre, les WImar vinrent se fixer en France. Le nom se francisa peu à peu et le grand-père de notre ami, le comte Vimar, fut sénateur et pair de France sous la Restauration.
Lui est né à Marseille en 1851.
Ses armes parlantes sont d’azur, aux huit poids de marks, d’argent_ huit marks : Ouimar_ Wimar_ le hautain langage héraldique est coutumier de ces à-peu-près, de ces transformations de mots.

Un souhait pour finir _ que les Américains nous enlèvent à prix d’or les toiles, les panneaux parachevés où Vimar se rapproche de Meissonnier _ dont il a quelque peu le masque _ mais qu’on nous laisse ses dessins à la fois si habiles et si sincères _ qu’on nous laisse cet illustrateur exquis, cet humoriste de bon ton, les enfants aujourd’hui ne sont pas si gâtés, cela leur évitera le désir de regarder aux devantures des Kiosques, les infamies et les immondices qui s’y étalent trop souvent.
Qu’on nous laisse surtout l’homme et les longues causeries où il nous dit _ si naïvement _ si naturellement _ de si belles choses.

Jérôme Doucet.

Vimar a illustré un livre de Doucet – un petit livre de quelques pages, au format in-12, chez Juven – et un livre de Camille Lemonnier, Les Maris de Mlle Nounouche, dont Doucet signe la préface et a sans doute préparé l’édition.

Voici la reproduction de l’article :

vimar_portrait

 

 

Louis Châlon, illustrateur oublié.

Louis Châlon, né en 1866, et mort en 1916 (mais certaines sources indiquent 1940 ?) est un artiste typique de l’Art Nouveau. Peintre, sculpteur, illustrateur, aujourd’hui c’est surtout par ses statuettes, toujours très recherchées, qu’il conserve une certaine notoriété. Son œuvre d’illustrateur est plus ignorée.

Il faut dire qu’il a surtout développé ses talents dans la presse, support relativement éphémère (même s’il s’agissait d’une presse de luxe), et ses compositions, très colorées et vivantes, supportaient assez mal la reproduction en volume, pour lesquels les moyens mis en œuvre n’étaient pas à la hauteur de l’illustration d’origine.

Nous avons un exemple typique de ce phénomène, avec les illustrations produites pas Louis Châlon pour illustrer le roman de Félicien Champsaur, ‘Lulu, roman clownesque‘.

lulu

Ce pseudo-roman est paru en feuilleton dans diverses revues ; et Champsaur a fait appel à de nombreux illustrateurs, parmi lesquels Louis Châlon, qui a fourni (entre autres) deux séries d’illustrations, pour les Saisons et pour le Rêve de l’eau.

Ces illustrations sont des gouaches, et deux d’entre elles sont passées en vente récemment :

chalon_ete_gouache

l’été, gouache sur papier, au format 40 x 32 cm, est passée en vente le 6 juin 2017 chez Millon.

chalon_lulu_gouache

le rêve de l’eau, gouache sur papier, au format 37 x 27 cm, est en vente actuellement sur Ebay.

Ces deux séries d’illustrations sont parues en feuilleton dans la Revue Illustrée, le 1er septembre 1899 pour le Rêve de l’eau, et le 15 avril 1900 pour les Saisons.

Elles sont reprises dans l’édition en volume de « Lulu« , publiée en 1901 par Charpentier et Fasquelle ; on peut donc comparer l’original, la publication en revue, et la publication en livre.

 

la Revue Illustrée : le Rêve de l’eau.

 

La Revue Illustrée : les Saisons.

Voici la traduction dans la Revue Illustrée – Pour le Rêve, trois pages, et les quatre saisons, sur quatre feuilles. Pour les saisons, la couleur est préservée, et l’illustration reste très lisible, et assez fidèle à l’original. Pour le Rêve, le tirage en camaïeu est très dommageable – le dessin reste bien lisible mais nous avons perdu beaucoup du charme de la gouache d’origine.

 

Lulu : le rêve de l’eau.


Lulu : les Saisons.

Voici enfin le tirage dans le livre édité par Charpentier et Fasquelle. le format est bien plus réduit, toute couleur a disparu, sur les illustrations du Rêve on ne distingue presque plus aucun détail… il faut de l’imagination pour comprendre les dessins !

Le support le plus pérenne est aussi celui sur lequel les illustrations sont les plus mal interprétées. Pas étonnant que Louis Châlon ait été oublié !

André Cahard illustre Doucet.

André Cahard, qui a commencé sa carrière d’illustrateur par une série sur les Ballets, dans la Revue Illustrée, a mis en images six contes de Jérôme Doucet, de 1898 à 1903. Cette série n’a pas été publiée en livre, mais Doucet a fait illustrer, auparavant ou par la suite, trois de ces contes par d’autres illustrateurs.

Tous ces contes sont publiés sur huit pages, avec un papier Draeger, de meilleure qualité que le papier standard de la Revue ; certains sont précédés d’une page de titre. Dans les paragraphes suivants, pour les contes ayant déjà fait l’objet d’un article, je me contente de renvoyer à cet article.

l’Effigie.

Ce conte, publié le 15 juillet 1898, sera repris ensuite, sous une forme enfantine, dans le recueil « la légende des mois« , illustré par Serge de Solomko.

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la Perle.

Ce conte est publié le 1er novembre 1898 ; comme l’effigie, Doucet le réutilisera, amplifié, et illustré par Paul de Pidoll et Edgar Maxence, dans Verrières.

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Le Philtre.

Ce conte est publié le 1er septembre 1902 ; il avait été repris, simplifié, et illustré par Louis Morin, pour le recueil « Notre ami Pierrot« .

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La mort de Pierrot.

Ce conte, publié le 1er décembre 1902, est dans le même esprit que le Philtre ; mais il ne figure pas dans « Notre ami Pierrot« . La tonalité, comme son nom le laisse deviner, est assez sombre.

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les trois rencontres de Jean Bourbarry.

Ce conte est publié le 15 juillet 1902. Jean Bourbarry, jeune garçon plein de bonne volonté et de bons sentiments,  fait trois rencontres qui lui donnent des conseils peu moraux, mais efficaces ; après avoir testé les bons sentiments, et avoir perdu son argent et son travail, Jean teste les conseils en question – et devient patron. Ce conte, assez cynique, est dédié à « J. de Montfrileux » ; c’est bien sûr son pseudonyme ; mais c’était surtout celui de son père.

Source : gallica.bnf.fr

Ressemblance.

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Le dernier conte, illustré par André Cahard, est publié le 1er juin 1903. Deux jumeaux vivent ensemble ; la blessure de l’un d’eux crée une différence – l’autre tombe amoureux pendant la convalescence de son frère – sans en parler. Un quiproquo naît de cette situation – l’amante rencontrant le frère, et défaillant de n’être pas reconnue. Mais tout se termine bien.

Ce conte possède une page de titre, curieusement imprimée en noir, contrairement aux autres pages.

Dans la plupart de ces contes, André Cahard insère le texte de Doucet dans un entrelacs décoré, en couleurs, comportant une illustration à mi-page. La numérisation de Gallica, en noir et blanc, ne permet pas de se rendre compte de la finesse de ces ornementations.

 

 

le philtre, de Doucet, illustré par André Cahard.

Le 1er septembre 1902, la Revue Illustrée publie un nouveau conte de Doucet, illustré par André Cahard : le Philtre. Comme pour les précédentes, cette publication ne sera pas reprise ; comme les précédentes, le conte lui-même sera réédité, modifié, et illustré par un autre illustrateur.

Ici, gros changement tout de même : l’autre illustration, due à Louis Morin, est publiée antérieurement, le 15 mars 1901 – il s’agit de la première des douze histoires qui composent le recueil ‘notre ami Pierrot‘, édité par Ollendorff en 1900 – elle porte le même titre, et est dédiée à l’ami Ludo (Ludovic Baschet).

Source : Gallica.bnf.fr

Dans notre ami Pierrot, l’histoire est semblable dans ses grandes lignes : Pierrot, l’apprenti du sorcier Bellarmin, utilise un philtre d’amour pour séduire Juliette, la filleule du sorcier : celui-ci les surprend mais ne peut que les bénir.

Le traitement est pourtant assez différent – l’histoire de Pierrot est fortement résumée, traitée sur le mode de la pièce de théatre, elle est découpée en quatre scènettes et se résume pratiquement à des dialogues – le texte ne compte au total que soixante-dix lignes !

Au contraire, dans la seconde version, illustrée par André Cahard, Doucet prend le temps de développer son récit sur huit pages – avec la disparition pratiquement complète des dialogues, le texte est quatre fois plus long.

Cette seconde version est dédiée à Angelo Mariani – l’année suivante, Doucet dédiera un livre à Mariani : Anacréon.

Dans les deux cas l’artiste choisi produit des illustrations à mi-pages : quatre aquarelles humoristiques pour Louis Morin, huit dessins gravés par A. Faule pour André Cahard.