les peintres français

Au début du siècle, Doucet a un éditeur, Félix Juven, chez qui il publie de nombreux livres pour enfants, comme Contes merveilleux, en 1904. Mais cet éditeur n’est pas seulement un éditeur pour la jeunesse ; et en 1905, Jérôme Doucet lui donne à publier un ouvrage d’un tout autre genre : les peintres français.

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Il s’agit d’un recueil de quatorze études sur des peintres, pour la plupart actifs au XIXe siècle – avec deux exceptions, les deux premiers Vernet, Claude-Joseph et Carle. Il se présente sous la forme d’un épais in-8° de 318 pages, au format 19 cm x 28 cm ; sous différents cartonnages, il est imprimé par Paul Dupont, 144 rue Montparnasse, Paris, en août 1905 ; et publié par la Société d’Édition et de Publications / Librairie Félix Juven / 122, rue Réaumur, 122.

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Les peintres retenus sont les suivants :

  • Ignace-Henri-Jean-Théodore Fantin-Latour (1805-1875)
  • Jean-Baptiste-Camille Corot (1796-1875)
  • Claude-Joseph Vernet (1714-1789)
  • Antoine-Charles-Horace, dit Carle Vernet (1758-1836)
  • Horace Vernet (1789-1863)
  • Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)
  • Jean-Paul Laurens (1838-1921)
  • Adolphe-William Bouguereau (1825-1905)
  • Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)
  • Jules-Adolphe Breton (1827-1906)
  • Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815-1891)
  • Eugène Fromentin (1820-1876)
  • Adolphe Yvon (1817-1893)
  • Jean-François Millet (1814-1875)

A lire cette liste, il semble évident que le livre ne cherche pas à faire oeuvre de vulgarisation, ni d’éducation ; encore moins de modernité. Les peintres retenus sont pratiquement tous compatibles avec un idéal bourgeois, voire petit-bourgeois ; on ne trouve rien qui fâche dans cette liste ; aucun impressionniste, aucun des grands noms, aujourd’hui universellement reconnus – Courbet, Renoir, Pissarro, Gauguin, Cézanne, Van Gogh… Alors que certains noms retenus sont maintenant largement oubliés, au moins du grand public, comme Yvon, Laurens, Breton.

Ce choix ne reflète certainement pas les goûts de Doucet, qui admire Pissarro, Van Gogh, Jongkind, qui est familier de la peinture des impressionnistes. Non, cela ressemble plutôt à un choix éditorial, de mettre en avant des gloires, pas forcément de l’histoire de l’art, mais plutôt du roman national.

Le traitement est également composite ; on parle de l’art des artistes, certes, mais aussi de leur biographie, avec de nombreuses anecdotes ; et on aborde également des questions plus triviales, comme la cote passée et actuelle des dits artistes. En ce sens, le livre reste instructif, sur la réception, au début du siècle de tout un pan de l’art français – l’art académique, voire pompier dans certains cas, certes.

Le livre est publié en fin d’année, pour les étrennes ; et il est vendu 7 francs. Les notices sont illustrées de nombreuses photographies, reproductions en noir de tableaux et dessins des artistes concernés. Voici ce qu’en dit la revue l’Art et les Artistes, de son ami Armand Dayot :

Fantin-Latour, Corot, les trois Vernet, Ingres, J. S. Laurens, Bouguereau, Puvis de Chavannes, Jules Breton, Meissonier, Fromentin, Yvon, Millet. Telle est la liste des peintres français dont M. Jérôme Doucet raconte la vie et, d’une plume vive et savante, analyse les travaux. Ce livre, destiné à figurer dans toutes les bibliothèques d’art, est orné d’une suite de reproductions empruntées à l’oeuvre de chacun des artistes.

De même, dans les Annales Politiques et littéraires, un autre ami de Doucet, Adolphe Brisson, donne cette chronique :

Dans un autre volume, les Peintres Français, je trouve d’aimables historiettes que Jérôme Doucet a recueillies.

En 1867, à l’Exposition universelle, Jules Breton était assis à côté de Millet le jour de la distribution des récompenses ; le hasard, ou leur volonté, avait bien fait les choses, en rapprochant deux maîtres si bien faits pour se comprendre, et Millet, en manière de conclusion, disait à Breton :

— Nous cherchons tous deux l’infinie nature ; ne sommes-nous pas libres de suivre le sillon que nous aimons : vous, les liserons des blés, et, moi, les rudes moissons ?

Infortuné Millet ! Ses tableaux, qui se vendent, aujourd’hui, au poids de l’or, lui rapportaient à peine de quoi subsister. Du moins éprouva-t-il, dans sa misère, le grand cœur de quelques rares amis qui le secoururent, et avec quelle délicatesse! L’anecdote suivante en fait foi. Elle est connue, il est vrai, mais bien jolie: C’était le temps où Millet exposait son tableau le Greffeur, que les vrais amateurs couvraient d’éloges, mais n’achetaient point.

Si la louange venait, la fortune se cachait toujours : personne ne demandait à acquérir le Greffeur. On allait fermer l’Exposition. Millet se désespérait quand, un soir, Théodore Rousseau vint le voir :

— Un Américain, qui m’a acheté ma toile, m’a demandé si je te connaissais ; il veut bien acheter ton Greffeur; mais il n’a que quatre mille francs à te donner.

— Son nom? fit Millet, aux anges.

— Ma foi, je n’en sais rien.

— Peu importe, dit Millet, donne, et donne vite !

Rousseau vendit le Greffeur et apporta les quatre mille francs. On sait, aujourd’hui, le nom de l’Américain providentiel : c’était Rousseau lui-même qui, ne voulant pas blesser la juste susceptibilité de Millet, lui faisait cette exquise charité.

Du même coup, Rousseau plaçait avantageusement son argent. Et cela prouve que la vertu est, parfois, récompensée.

conclusions

Voici les derniers paragraphes des notices de Doucet, pour chaque artiste – Doucet prophétise, et se trompe un peu sur la postérité de certains d’entre eux.

A studio in the Batignolles, by Henri Fantin-Latour

  • Ignace-Henri-Jean-Théodore Fantin-Latour (1805-1875)

Il fut [..] aimé et estimé de tous ceux qui l’approchèrent. Si on ne lui donna pas de son vivant tout ce qu’il méritait, s’il attendit presque jusqu’à la fin de sa carrière la vente et les succès, s’il ne connut jamais les honneurs, il goûta d’autres douceurs de la vie : celles de l’intimité, celles que l’on puise en soi-même.
Et c’est une figure belle et simple, qu’il est utile et profitable d’étudier à côté de tant de figures d’artistes qui vivent trop dans le monde, trop éloignés de ce chevalet, alors que la vie de Fantin se passa tout entière à son cher travail.

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  • Jean-Baptiste-Camille Corot (1796-1875)

« le style, c’est l’homme », a dit Buffon ; il eût pu dire de même  » l’oeuvre, c’est l’artiste » : tout Corot avec sa grande âme généreuse, avec sa vision large et sa noble générosité se trouve dans son oeuvre.
La façon magistrale dont les sujets sont vus, interprétés, exprimés, sans mesquinerie comme sans exagération, n’est que le pur et beau reflet de cette haute et grande figure qui survivra à la mode et résistera à la spéculation.

joseph_Vernet-Le_port-

  • Claude-Joseph Vernet (1714-1789)

[..]Malgré des inégalités, malgré des bas, des médiocrités dues à sa trop grande production et à sa merveilleuse facilité, il demeure un vrai peintre, un grand peintre et un des beaux paysagistes de notre pays, et à coup sûr un précurseur non seulement de Corot, mais de tout le mouvement de 1830 qui révolutionna complètement la conventionnelle tactique des paysagistes d’alors.

carle_Vernet_-_Louis-Philippe_duc_d'Orléans_(1773-1850)_en_uniforme_de_colonel-général_des_Hussards

  • Antoine-Charles-Horace, dit Carle Vernet (1758-1836)

Le bel artiste a dit sur lui-même, à la veille de mourir, la parole la plus juste qui soit : « C’est singulier comme je ressemble au grand dauphin : fils de roi, père de roi, et jamais roi… »
Fils de Joseph, père d’Horace, Carle fut un délicieux croquiste et non, comme eux, un peintre robuste et durable.

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  • Horace Vernet (1789-1863)

Horace Vernet fut un peintre d’une rare fécondité, et ses peintures vont de la vignette d’illustration au vaste panorama. Sa gloire fut énorme de son vivant la critique, par contre, fut sans pitié depuis sa mort ; il n’est pas un vrai, un bon peintre, il l’a dit lui-même dans son bon sens : « Je sais ce qui manque à mes ouvrages, quant à l’idée et quant à l’exécution. Que voulez-vous ? il faut m’avaler comme je suis ; je n’ai qu’un robinet, mais il a bien coulé, et quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, en verra sortir rien de bon. J’ai immensément travaillé, j’ai gagné des millions qui ont passé je ne sais où, j’ai bien vécu, j’ai beaucoup parcouru le monde, comme dit la chanson, j’au vu beaucoup de choses, trop de choses pour ma tête qui n’est pas forte… »
Ce fut un sage qui se connut soi-même.

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  • Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)

[..]On reconnait que sous sa forme si académique, Ingres fut un des premiers et le plus grand révolutionnaire en notre art.
Et même avec raison, car l’incompatibilité n’est qu’apparente entre les deux mérites, les amateurs aujourd’hui réunissent dans leur galerie au même rang, les toiles brillantes, éclatantes de Delacroix et les œuvres calmes et fortes de notre maître. 
La gloire finale – qui est fille de la justice – réunit ces deux ennemis féroces malgré leurs diamétrales tendances ; et auprès des faiblesses de dessin que la couleur de Delacroix rend acceptables, la science impeccable du dessin fait paraître immortelles les toiles grises de J.-B. Dominique Ingres. 

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  • Jean-Paul Laurens (1838-1921)

Jean-Paul continue à ressembler à Michel-Ange, non seulement par le masque, mais encore par la grandeur et la majesté du talent.
C’est une des plus belles et des plus simples figures que l’on connaisse ; l’approcher, c’est l’admirer ; le connaître, c’est l’aimer ; ces pures gloires, dont la modestie égale la grandeur, sont des exemples qu’il faudrait pouvoir montrer à tous, car elles réconfortent et sont, pour un pays, cent fois plus belles que toutes les victoires.

William-Adolphe_Bouguereau_(1825-1905)_-_The_Nut_Gatherers_(1882)

  • Adolphe-William Bouguereau (1825-1905)

L’institut ouvrit, en 1876, ses portes à William Bouguereau ; il a passé par tous les grades de la Légion d’Honneur ; il est commandeur et sera grand officier demain. Et, cependant, on ne peut le taxer d’être intriguant ; n’est-ce donc pas la preuve absolue de la force irrésistible de ce que le latin nommait labor improbus, le plus bel encouragement pour celui qui voit, dans le travail et l’idéal toujours poursuivis, le plus sûr moyen d’arriver sinon à la gloire, du moins à l’estime et à coup sûr au repos et au calme de sa conscience ?

Au moment où nous mettons sous presse la nouvelle de la mort du grand artiste nous arriva, non pas foudroyante, car le mal l’avait terrassé depuis quelque temps mais cependant inattendue.
William Bouguereau s’est éteint à quatre-vingts ans, à La Rochelle, sa ville natale. Un labeur incessant, une production sans égale, ont bien rempli ces longues et fructueuses années, et Bouguereau est la preuve nouvelle que le travail honore, enrichit et conserve.

NB : Bouguereau est mort le 19 août 1905 ; l’achevé d’imprimer est daté de 08-1905.

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  • Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898)

Une des peintures les plus connues de Puvis de Chavannes est la toile du Luxembourg : Pauvre Pêcheur. A-t-il été assez bafoué, caricaturé ce Pauvre Pêcheur ! mais peu à peu on s’est habitué à ce qu’on jugeait grotesque et qui n’est qu’entièrement vrai.[..]
Puvis était Lyonnais. Fils de cette belle cité mystique et que les brouillards du Rhône et de la Saône ont rendue quelque peu mélancolique, son âme de Lyonnais se retrouve tout entière dans ce pauvre pêcheur ; en lui se retrouvent ces deux vérités :
On peut avec un rien faire un immortel chef-d’oeuvre ; 
On peut imposer à la foule, si l’oeuvre est belle, une formule universelle qui la froisse, la surprend ou la dépasse. 

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  • Jules-Adolphe Breton (1827-1906)

Il a beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup travaillé ; il est le fils de ses œuvres et ses œuvres représentent une école tout entière ; il est un maître et sas place est solide ; rien, ni la mode, ni la nouveauté, ne viendra détrôner Jules Breton.

Meissonier_-_1814,_Campagne_de_France

  • Jean-Louis-Ernest Meissonier (1815-1891)

[..]Il fut une gloire universelle, il valut à la France une renommée à l’extérieur qui fit pâlir celle de Menzel, l’Allemand, et cette gloire internationale fut couronnée à l’Exposition universelle de 1855, lorsque le jury international désigna Meissonier, et Meissonier seul, pour une grande médaille d’honneur.
[..]Le nom de Meissonier n’en continuera pas mois à être universel, et, je crois, immortel.

FROMENTIN_Chasse_au_faucon_en_Algerie_;_La_curée

  • Eugène Fromentin (1820-1876)

[..]un peu d’oubli, injuste, s’est fait autour de cette jolie figure ; il est temps qu’on reparle de Fromentin et qu’on lui redonne sa vraie place.
Un monument suffira, car il rappellera un nom qui n’est pas oublié, il fera regarder à nouveau des œuvres dont le mérite ne sera jamais discuté, il consacrera définitivement un homme à qui on peut reprocher en somme que d’avoir du talent pour différentes  branches de l’art, et cela est un doux reproche, c’est ce que les gens du peuple appellent en leur langage imagé : « Se plaindre que la mariée est trop belle. »

Yvon_Bataille_de_Solferino_Compiegne

  • Adolphe Yvon (1817-1893)

N’oublions pas la très pure et grande page l’Évangile éternel, ou le Triomphe du Christianisme, où s’étale librement la grande et belle âme d’Adolphe Yvon.
Elle nous montre l’étendue de son talent ; mais, pour l’histoire, Yvon sera ce que fut Horace Vernet pour la monarchie de Juillet, le peintre du second empire, le digne évocateur de Malakoff et de Solférino.

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  • Jean-François Millet (1814-1875)

[..] il est ému et nous émeut, il nous montre sans révolte, mais avec des larmes, les misères qui nous entourent. C’est un socialiste, mais un socialiste chrétien. « Aidez-vous et aimez-vous les uns les autres, » dit-il, écoutant la parole du Christ ; l’auteur de l’Homme à la houe et de l’Angélus, est à la fois, une âme de haute allure, un cœur de bonté infinie, un être de pure et belle religion. C’est un des grands maîtres ; c’est une gloire pour son pays.

Nb : les tableaux reproduits proviennent de Wikipédia ; dans la mesure du possible ils correspondent à des tableaux reproduits ou évoqués dans le livre de Doucet.

 

 

 

 

 

 

 

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