Doucet et la demi-reliure

Doucet, bibliophile, faisait relier ses livres ; journaliste, il tenait une chronique régulière dans la Reliure, l’organe des patrons du syndicat de la reliure.

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Il avait donc un avis certain sur la façon de faire relier ses livres… et cet avis est assez tranché.

Dans la Reliure, Doucet fait paraître un article assez long, « l’art et le goût« , (sous-entendu, en matière de reliure), sur les numéros 461 à 465, de février à juin 1934 ; il y revient dans le numéro 467, d’août 1934, pour répondre à des critiques.

Voici ce qu’il écrit au sujet des demi-reliures.

Dans le numéro 464, après avoir traité des cartonnages, il aborde la demi-reliure :

Si nous arrivons à la demi-reliure, nous avons encore beaucoup plus à dire, parce qu’elle est moins simple, plus complexe que les cartonnages.
Les occasions de faire des fautes de goût sont multipliées. D’abord, je le répète, la demi-reliure est une chose un peu hybride.
Si nous la considérons uniquement comme un moyen de conservation du livre qu’on doit utiliser, pour travailler, elle est parfaitement logique.
Il est inutile alors de faire une dépense sans raison sur un bouquin de travail ; ce serait sot même en outre, puisque la manipulation pourrait abîmer une belle reliure, forcément délicate.
S’il s’agit d’un ouvrage d’art, de bibliothèque, la demi-reliure n’a qu’une explication : l’économie, et ceci n’a rien à faire avec l’art, c’est même ordinairement contraire au bon goût.
Je préfère un cartonnage bien exécuté à une demi-reliure même réussie.
Pourquoi les profondes modifications de nos conditions d’existence ont-elles rendu presque impossibles les reliures jansénistes de jadis qui, à mon goût, étaient le seul échelon artistique entre le cartonnage et la reliure pleine décorée de filets, second échelon pour atteindre la reliure mosaïquée, cette œuvre d’art précieuse entre toutes.

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Reliure : René Kieffer, sur la Chanson des Choses, Doucet.

On voit que Doucet n’est pas favorable aux demi-reliures… mais il va aller encore plus loin dans la suite.

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Reliure : René Kieffer, sur Madame Bovary, Ferroud.

Doucet poursuit dans le numéro suivant :

Nous voici donc arrivés à examiner les règles du goût en ce qui concerne un des points principaux de l’œuvre d’un relieur.
La demi-reliure n’est-elle pas, en effet, ce qui compose la partie principale de ses travaux, je pourrais même dire, pour la plupart, toutes les œuvres quotidiennes.
La demi-reliure. Mais son nom le dit bien, l’avoue clairement et si elle est bête, elle est loyale, elle n’est une reliure qu’à moitié, une demi-reliure, l’ouvrage recouvert par elle est relié à demi.
Et rien n’est affreux, absurde comme une demi-mesure. On ne doit pas faire, dit un vieux proverbe, sagesse des nations, les choses à demi.
Même par surtout pour la reliure.
Oui, oui, je sais, vos raisons, ne me les répétez pas, je vous redirais qu’économie et goût, c’est ennemis mortels.
Comme faire, alors ? il y a plusieurs moyens, soit intellectuels, soit même matériels.
Au lieu de faire relier deux volumes et de dépenser sur chacun une demi-reliure, n’en donnez qu’un à votre relieur et faites faire une reliure toute entière, une reliure pleine, une vraie reliure, pas une demi.
Nous verrons tout à l’heure le côté pratique, les détails matériels, dont on est bien forcé de s’occuper quoique nous parlions art et goût.
Ce que j’écris en ce moment s’adresse, non à vous amis relieurs, mais aux bibliophiles et si je vous le dis, c’est pour que vous le leur répétiez.
Ayez le courage de combattre ce bon combat contre la demi-reliure, soyez audacieux. Je sais bien que votre profession vous porte plutôt à la rêverie, à la réflexion, soyez de votre temps, des combattifs.
Parlez aux clients, dites-leur d’acheter moins de livres, de les relier mieux. En art la qualité a toujours dominé la quantité. Dites-leur qu’une médiocre reliure, une demi-reliure n’ajoute aucune valeur marchande à un livre si, par bonheur, elle ne lui en retire pas.
Osez – je me souviens de la lettre-circulaire que René Kieffer adressa aux bibliophiles – sous le titre Réflexions sur la reliure.
Il combattait, avec beaucoup de modération pour moi, car il avait peur de se faire dire : « Vous êtes trop intéressé à la question pour en parler librement, vous êtes orfèvre, monsieur Josse ».
Mais il disait bien nettement tout ce que la demi-reliure a d’hybride, de médiocre, de … moitié fait.
Et il offrait – voilà bien parler – des reliures pleines à des prix nets et probants.
Examinons, en effet, une demi-reliure.
Ou bien elle se contente d’un dos simplement avec des plats papier. En ce cas elle est potable, bonasse, mais c’est uniquement la protection d’un livre médiocre.
En ce cas un joli cartonnage sera combien plus artistique, montrera combien plus de goût.
Si le cartonnage n’est pas résistant, c’est que le livre est d’usage courant. Alors c’est un bouquin de travail, pas besoin, de luxe, le goût suffit. Et il est nécessaire toujours. Faites un cartonnage percaline, il en est de très résistants.
René Kieffer a oublié de dire dans sa note que l’on a fait à une époque des cartonnages toile gaufrée parfois, souvent illustrés, qui sont amusants, et la preuve en est que certains, dits romantiques dans les catalogues, font de jolis prix, alors que le même livre, en demi-reliure, se vend moins bien que broché.
Ou bien, ne perdons pas le fil de nos idées, la demi-reliure est avec coins, elle veut nous en boucher un dirai-je, et elle devient prétentieuse.
Car le coin n’est pas, à la façon de certains petits coins en parchemin vert des reliures anciennes, protecteur de l’angle fragile, il veut être décoratif.
Il est parfois énorme, rejoint presque la bande du dos, sur le plat, il s’étale, fi !
Et alors – regardez bien – la peau employée est presque aussi copieuse que pour une reliure pleine, la fabrication, avec le détail des quatre coins, est presque aussi longue que celle d’une reliure pleine, etc.
Et comme c’est une demi-reliure, tout de même, vous ne pouvez demander que le demi-prix d’une vraie, d’une réelle reliure.
Alors ? Alors au lieu d’une demi-reliure en beau maroquin, à coins, à mors large, faites une reliure pleine, en cuir, veau, basane même, mais pas à demi.
Souvenez-vous des livres d’autrefois, tous en veau plein, en basane pleine, en parchemin.
Monotone une bibliothèque ainsi composée de ces livres un peu sombres ? Non. Les dos avec leurs fers et leurs pièces de titres sont suffisamment variés, et c’est eux seuls que l’on voit.
Puis aujourd’hui il y a tant, tant de matériaux variés d’aspect, de couleurs, de grains. Il y a des tas de choses pour recouvrir un livre et pas à demi.
Il y a même des marocains, des vrais, des plus vrais que ceux du Cap, car ils viennent du Maroc, de notre colonie, non d’une colonie anglaise, à des prix permettant des pleins abordables, des peaux à 30 et 40 francs, prix pour deux beaux livres in-12 au moins, en bleu, en rouge, en citron.
Mais en tout ça, me demande un relieur raisonnable voyant que je m’emballe et vagabonde, vos règles de goût pour la reliure s. v. p.
Mes règles – ou plutôt ma règle – elle est simple, courte, claire et nette :

N’en faites pas…

(les italiques et les caractères gras sont de Doucet). C’est clair !

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Reliure : René Kieffer, sur les Maris de Mlle Nounouche, de Lemonnier – premier contreplat.

Dans le numéro 467, Doucet publie un complément à son article :

Mon dernier article m’a valu deux lettres.
Je veux y répondre ici, puisque les correspondants liront cette réponse — n’ont-ils pas lu la causerie? — et en même temps elle sera sous les yeux des autres lecteurs, parmi lesquels, peut-être, il en est qui n’ont pas osé répondre, exprimer des sentiments pareils, au moins analogues, à ceux de mes interlocuteurs.
Dans l’une de ces épîtres, courtoises et sensées, je lis cette phrase :
« Ne pas faire de demi-reliure, dites-vous, Monsieur, mais alors je n’ai qu’à fermer mon atelier, puisque l’on ne me demande que cela, uniquement, et je n’aurais qu’à mourir de faim. »
Avec, plus loin, cette petite sentence : « Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ».
Je réponds d’abord à cet axiome qui est bien comme tous les autres, parfaitement vrai et faux à la fois, parce que la vérité n’est pas toujours une ; elle est parfois complexe et même variable, opposable à elle-même, ainsi que le proclame un autre dicton : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ».
Si on s’en tenait à l’exactitude de la sentence : les conseilleurs… on ne donnerait jamais aucun avis, on supprimerait toute critique et les réflexions sages, les observations sensées, d’où découlent si souvent d’heureuses améliorations ne seraient jamais énoncées.
Puis, je réponds encore à mon correspondant :
« Mon avis n’engage que moi. Vous n’êtes pas forcé, ni aucun autre, de me croire, de me suivre, même de me lire. »
J’apporte des objections, on peut m’en objecter d’autres, je montre la question sous un jour, on peut la présenter sous un autre : de ces discussions la lumière jaillira… peut-être.
Si elle est aveuglante, tant pis, mon cher correspondant; je ne veux certes pas que vous mourriez de faim. Je vous rappellerai seulement un vieil artisan de Saintes qui brûla ses meubles pour faire son œuvre, car il mourait de faim, ce dont il devint, immortel, il se nommait Bernard Palissy.
Pardon, je veux vous répondre plus clairement, plus amicalement, mon ami.
Je ne dis pas : refusez les commandes de demi-reliure que l’on vous apporte, je vous conseille seulement de causer avec votre client, qui vous écoutera au moins, vous suivra peut-être.
Montrez-lui les inconvénients, le ridicule, la laideur de celte formule hybride : la demi-reliure ; faites-lui valoir la sincérité, le goût, le chic de la reliure pleine ; même si elle emploie des matériaux peu coûteux, papier peigne pour le cartonnage, toile ou tout ersatz pour les autres.
Calculez devant lui que le prix d’une peau banale, mais de cuir tout de même, pour une pleine reliure, n’est pas supérieur au prix du maroquin nécessaire à une demi-reliure avec larges mors et grands coins proportionnés.
Car si la demi-reliure a encore des mors et des coins de demi-grandeur elle devient alors d’une mesquinerie ridicule.
Je voudrais que vous arriviez ainsi, peu à peu, à le convaincre, après vous avoir vous-même convaincu d’abord. Car vous pouvez vous demander si vous le persuaderez, puisque je ne vous ai pas persuadé moi-même.
Puisqu’on demande du nouveau, de l’inédit, ne serait-ce pas une innovation de trouver le moyen de faire de la reliure pleine au prix de la demi-reliure en employant des matériaux nouveaux qu’on n’avait pas jadis.
Pour ce qui est de la main-d’œuvre, je prétends — par raisonnement — sans être du métier, hélas! que vous n’avez pas plus de difficulté, si vous êtes relieur digne de ce nom, que vous n’emploierez pas plus de temps pour faire une couvrure en plein ou bien de la faire avec dos, coins et plats rapportés.
Alors… ne faites plus de demi-reliure et vous ne mourrez pas de faim.
Et restons bons amis, voulez-vous ?
Dans l’autre lettre, je relève une phrase, qui est inconsciemment douloureuse, à mon sens, parce qu’elle résume trop une intention humaine généralisée aujourd’hui plus que jamais, épater les autres, leur en jeter plein la vue, dit-on, soyons nets : les leurrer.
« Quand les volumes, écrit mon relieur, sont rangés dans la bibliothèque, derrière la vitre close, avec leur dos de beau cuir, même souvent mosaïqué, comme les autres, les pleins coûteux, ils font absolument le même effet. On ne voit pas les plats, ils deviennent, pour ainsi dire, tout à fait inutiles. »
Vraiment ! alors vous unissez l’art et l’utilité ; eh bien, vous allez les faire faire de beaux enfants, des horreurs.
Puis vous ne pensez pas, en écrivant ces lignes, que c’est, en somme, une duperie que vous combinez. Vous voulez, en décorant le dos de mosaïque, faire croire qu’il y en a sur les plats. Le possesseur de livres serait donc assez bêtement vaniteux pour vouloir épater ses visiteurs en leur faisant croire qu’il a de somptueuses reliures là où il n’en a que de demi.
Il pourrait aussi les inviter à déjeuner et leur servir un poulet en carton décoré, comme dans les pièces de théâtre.
Mais, objectez-vous, quand il faudra découper et manger le poulet… Parfaitement à quoi je réponds : Mais quand il faudra ouvrir la vitrine et tirer le bouquin, la honte d’être pris en flagrant délit d’orgueil mensonger sera pis encore.
D’ailleurs avez-vous songé qu’avec ce raisonnement — inutilité d’un plat qui ne se voit pas, quand le livre est en rayon — vous rendez complètement inutile, beaucoup plus encore, la doublure mosaïquée qui est une somptuosité, une gloire de la reliure.
Non, mon ami, le véritable amateur, artiste, n’a pas une belle reliure pour les autres, par gloriole, par vanité ; il la possède par amour, par goût, par passion, pour soi-même.
Je ne dis pas qu’il n’aime pas à les montrer, en disant ou en pensant : vous n’avez pas aussi beau, aussi réussi. Mais ceci c’est de l’amour car c’est un mélange d’adoration, d’attachement et de jalousie.
Et je conclus :
Mon premier correspondant, faites encore des demi-reliures pour ne pas mourir de faim, mais essayez de réagir, mon second, ne songez jamais au trompe-l’oeil, c’est presque de la malhonnêteté !… et c’est haïssable en reliure, plus qu’ailleurs. Les relieurs sont peut-être les plus loyaux des artisans.

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Reliure : Laurent, sur la Mort du Dauphin, de Daudet, premier contreplat.

L’article est illustré par diverses reliures, issues de la bibliothèque de Jérôme Doucet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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