Danses, illustré par Louis Fuchs.

 

Dans le numéro du 15 mars 1902 de la revue Néerlandaise « den gulden winckel« , paraît l’annonce suivante :

 

 

Doucet, Jérôme : Danses. Illustrations de Louis Fuchs. Paris, Libr. Paul Ollendorff. 16°. F. 1.90.

Les « Danses » sont imprimées lithographiquement sur papier chromosatin. Elles sont illustrées à toutes les pages et les figures, au lieu d’être imprimées de tons sur papier blanc, sont réservées en blanc sur le fond gris perle du papier. Les dessins sont imprimés en or, le texte en violet. Un brochage nouveau a été inventé pour ce volume, qui, monté sur un ruban, est, pour ainsi dire relié.

Cette même annonce est insérée également dans la « Bibliographie de la France », avec la mention « pour paraître le 21 janvier 1902 », et le texte suivant :

 Les Danses de Jérôme Doucet et Louis Fuchs sont imprimées lithographiquement sur très beau papier chromosatin des papeteries du Marais. Elles sont illustrées à toutes les pages, et les illustrations, au lieu d’être imprimées de tons sur papier blanc, sont réservées en blanc sur le fond du papier qui est, lui, imprimé en gris perle. Les dessins sont imprimés en or, le texte en violet. La couverture, les gardes, tout est dans le même style. Un brochage nouveau a été inventé pour ce volume, qui, monté sur un ruban, est, pour ainsi dire, relié. Les tranches sont dorées.
Le texte lui-même, « Danses », a été traité avec raffinement par le poète Jérôme Doucet et les dessins de Fuchs en sont le digne accompagnement.

Comme on le voit dans ces publicités, l’éditeur met en avant les nouveautés de son ouvrage : composition, technique d’illustration, technique de brochage. Et il est vrai que ce livre tranche à tous points de vue sur la production de l’époque, même si, dans le choix de l’illustration, il est pleinement « Art Nouveau ».

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Le livre est illustré par Louis Fuchs, sur lequel je n’ai rien trouvé ; il ne semble pas avoir illustré d’autres ouvrages. Il est publié par la Librairie Ollendorff et imprimé par les Imprimeries Gérardin, à Versailles, il porte la date de 1901 sur la couverture – il n’y a pas d’achevé d’imprimer. Les illustrations sont imprimées par Ed Méot, lithographe. Le tirage courant n’est pas limité ; on a vu dans l’annonce qu’il était vendu 1, 90 francs. Il existe un tirage de tête, de cent exemplaires sur japon impérial, avec une suite des figures sur papier de chine.

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Le livre se présente comme un ouvrage de petites dimensions (indiqué in-16° dans l’annonce) : 14cm x 19cm ; en pratique c’est un in-folio (!) composé de feuillets simples, collés, et non cousus, sur la couverture. Le papier de « chromosatin » est un papier très épais, cartonné, de couleur blanche ; il est preque entièrement teinté d’un « gris perle » ; le titre des danses et certains motifs sont laissés en réserve, et se détachent en blanc.

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détail d’un feuillet sur chine avec défaut d’impression ; on voit que le papier est imprimé et non teint d’origine.

Les motifs or sont imprimés sur ce fond.

Le texte est imprimé ensuite, d’un violet assez passé.

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Le livre est composé comme suit :

  • une couverture cartonnée, imprimée (outre le fond « gris perle ») de motifs verts ;
  • un feuillet de faux-titre, avec la justification ;
  • un feuillet de titre ;
  • quinze feuillets pour les quinze danses, qui sont : gavotte, pavane, sarabande, passepied, gigue, valse, menuet, ronde, rigaudon, farandole, ballet, carmagnole, danse macabre, bourrée, danse de corde ;
  • un feuillet de table.

Chaque danse occupe donc un feuillet, toujours composé de la même façon :

  • la première page comporte le nom de la danse, en réserve sur le fond et le motif ;
  • la double page intérieure porte, sur une décoration unique, le texte de Doucet ;
  • la quatrième page porte une illustration sans texte.

Techniquement, la méthode nouvelle sensée donner un livre « quasi relié » n’a pas résisté au temps ; l’ouvrage s’est défait et se trouve soit relié sur onglets, soit complètement dérelié.

Les « danses » en question sont des petits poèmes en prose, sur un thème puisé dans la nature, d’une thématique assez proche de la Chanson des Choses ; la tonalité générale est assez sombre, voire lugubre dans certains cas.

Mais le livre est très attachant, avec ses décorations féériques et pleinement Art Nouveau. Quelques années après les Douze Sonnets, Doucet réalise un livre remarquable, devenu assez rare, compte tenu de sa fragilité !

Voici la reproduction complète de l’ouvrage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Douze sonnets : un essai ambitieux.

Doucet, jeune débutant, dans les années 1890 et suivantes, publie des poèmes dans diverses revues et compose des pièces de théâtre qui ne connaissent pas le succès.

En 1893 il publie, chez Léon Vanier, un recueil de sonnets, forme très en vogue à cette époque. Ce recueil est imprimé par l’imprimerie E. Cagniard, à Rouen, il est officiellement vendu trois francs ; une justification manuscrite indique un tirage à quarante exemplaires. Cette édition est probablement faite à compte d’auteur.

 

Les douze sonnets sont les suivants :

  • Dédicace
  • Marie
  • Jumièges
  • Nuit d’Hiver
  • La Neige va tomber
  • La Neige est tombée
  • Avant l’aube
  • Éventail japonais
  • Au second acte de « Samson et Dalila »
  • Sortie de Messe
  • Saint-Adrien
  • Attente

Ces sonnets se lisent agréablement – Doucet ne se prend tout de même pas trop au sérieux. Voici le premier d’entre eux :

Dédicace

Peut-être un jour, plus tard, c’est l’espoir qui fait vivre
Dit la chanson, plus fier que le paon de Junon,
Serai-je l’un de ceux dont on vante le nom,
Et dont à plusieurs mille on édite le livre.

Peut-être aussi – d’un vain espoir je ne m’enivre –
La gloire à mon appel répondra-t-elle : Non.
Peut-être pour demeure aurai-je un cabanon ?
Ma route est commencée ainsi : je veux la suivre.

En attendant, j’ai fait les sonnets que voici,
Mes bons amis, pour vous, n’ayant que le souci
De plaire à votre goût si fin, de vous distraire.

Si je fais mieux plus tard, il me sera très doux
De vous devoir ce mieux ; si c’est pis, au contraire,
Mes meilleurs vers du moins auront été pour vous.

Le recueil est illustré de dessins de Vignet. Il s’agit de Henri Vignet, peintre né à Rouen en 1857 – il participe au Salon de Rouen en 1891. Pour ce recueil, il compose des ornementations florales, traitées en fond à pleine page, et imprimées en vert ou bleu, alternativement – sur la page entière, quitte à prendre le pas sur le texte, rendu d’autant moins lisible.

Matériellement, ce livre est un in-quarto de petites dimensions : 14cm x 18,5 cm, de soixante pages, non paginées, sous une couverture de papier vert d’eau. Il est composé de sept cahiers de huit pages, précédés d’un demi cahier. Sur chaque belle page est imprimé un motif floral – la page en regard étant systématiquement laissée vierge.

Les motifs sont imprimés alternativement en vert et en bleu – mais l’examen attentif montre que des irrégularités peuvent apparaître : deux pages successives en bleu, ou en vert.

Vignet n’a pas composé trente motifs différents – on retrouve plusieurs fois les mêmes dispositions, et la même succession de motifs. Voici tous les motifs recensés :

Série A.

Série B.

Série C.

Ces douze premiers motifs sont les seuls utilisés dans un premier exemplaire. Mais l’examen d’un second exemplaire révèle l’existence d’une autre série (série D) :

Pour toutes ces séries on note l’alternance de vert et de bleu – s’agissant d’un même feuillet plié au format in-quarto, il suffit d’imprimer chaque face d’une couleur et l’autre de l’autre couleur. Ces séries sont toujours utilisées dans cet ordre, indépendamment du texte imprimé – il y a sans doute eu une première impression des motifs, suivant les quatre dispositions choisies. Voici un état des pages successives du recueil :

tableau_total_12sonnets

Sont représentées ici toutes les pages d’un exemplaire, à l’exception du premier demi-cahier. La série G2 est utilisée dans un autre exemplaire. On voit pour ce premier exemplaire l’utilisation des séries A, B, C, A, B, C, B, dans cet ordre. Le second exemplaire présente les séries suivantes : A, C, D, A, B, C, D.

Comme on le voit en comparant ces deux exemplaires, il n’y a aucune recherche d’adéquation particulière entre les poèmes et les motifs.

Ce type d’ornementation, assez original, sera réutilisé par Doucet plus tard, pour son recueil Danses – courts textes de prose, illustré par Louis Fuchs, publié par Ollendorff en 1902.

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On trouve également un conte de Jean Lorrain, illustré de cette façon : Neighilde, conte de Noël, publié par la Revue Illustrée le 1er décembre 1899. Ce conte de quatre pages est illustré par Henri-Patrice Dillon de fonds végétaux, de différentes teintes.

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Deux années plus tard, Doucet publiera un autre livre chez Vanier – la Puissance du souvenir. Curieusement, dans la bibliographie présente en début d’ouvrage, Douze Sonnets n’est pas cité – au contraire de la forme graphique, Doucet aurait-il renié ce premier recueil poétique ?

 

 

Pétrone et Anacréon.

Jérôme Doucet publie, en 1902 et 1903, une paire de deux petits ouvrages de luxe, composés de traductions de petits fragments attribués avec plus ou moins de certitude aux poètes Pétrone et Anacréon, traductions du grec et du latin, établies par lui-même.

Ces deux ouvrages sont publiés par l’éditeur Ferroud – André Ferroud,  ou plutôt son neveu François, qui en ces années-là dirige effectivement la maison d’édition – François, ami de Jérôme Doucet.

Formant pendant, les deux ouvrages ont des caractéristiques communes : il s’agit de deux plaquettes in-4°, de format 25cm x 17cm, comportant 48 pages. Elles sont illustrées de 8 compositions de Louis-Edouard Fournier : une petite vignette sur la couverture, répétée sur la page de titre, et 7 compositions en tête de chacun des 7 fragments traduits.

Les sept petits fragments sont précédés d’une introduction de Jérôme Doucet, de 8 pages, dans la numérotation pour le Pétrone, numérotées en chiffres romains pour l’Anacréon. Chaque fragment traduit est composé sur quatre pages : une page de titre, une page blanche, une page comportant la composition de Fournier, et sur la dernière page, la fin (éventuelle) du fragment.

Pétrone.

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Ce livre, le premier publié, est édité en 1902 – l’achevé d’imprimer est daté du 10 mai (1902), l’imprimeur étant A. Lahure, 9 rue de Fleurus à Paris. Les compositions de Fournier sont gravées à l’eau-forte par Xavier Lesueur.

Doucet a traduit sept fragments :

  • la crainte, mère des Dieux
  • à mon amie
  • les oreilles de Midas
  • l’inutile parure
  • épitaphe d’une chienne de chasse
  • la compensation
  • Pasiphaé

 

Doucet dédie son livre à son ami Jean Lorrain :

A
JEAN LORRAIN
intelligentiae arbiter
cet essai sur
TITUS PETRONIUS
elegantiae arbiter
est dédié
par
Son ami
J.D.

 

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La quatrième de couverture comporte une publicité de Ferroud pour le précédent livre de Doucet, publié par Ferroud : Trois légendes d’or, d’argent et de cuivre.

Le tirage est de 276 exemplaires répartis de la façon suivante :

  • 25 exemplaires sur papier du Japon contenant trois états des eaux-fortes dont l’eau-forte pure, l’eau-forte terminée avec remarque et une composition originale de L.-E. Fournier.
  • 50 exemplaires sur papier du Japon contenant deux états des eaux-fortes dont l’eau-forte avant la lettre.
  • 150 exemplaires sur papier du Marais, à la forme, avec les eaux-fortes avec la lettre, vendus 20 francs.

Plus 50 suites sur papier du Japon, eaux-fortes terminées avant la lettre avec remarque, tirées en sanguine, au prix de vingt francs.

Un exemplaire unique contenant tous les originaux est au prix de mille francs ; les exemplaires de tête sont indiqués à soixante-quinze francs, ce qui ne prend pas en compte la différence des deux tirages.

Les exemplaires en grand papier sont effectivement légèrement plus grands : 26 cm x 18,5 cm.

On trouve trace des exemplaires personnels de Jérôme Doucet et Marie Meunier, qui font partie des exemplaires de tête sur Japon – voir Bibiliothèque Doucet : Pétrone.

Anacréon.

a_titre

L’année suivante Ferroud publie le pendant – l’achevé d’imprimer est daté de septembre 1903. L’imprimeur est différent ; il s’agit cette fois de Ch. Hérissey, à Evreux ; les eaux-fortes sont tirées par Louis Fort à Paris. De même, la gravure est confiée à Edmond Pennequin.

Le livre est dédié à Angelo Mariani – producteur du fameux Vin Mariani (ce qui est indiqué pour un poète comme Anacréon) et éditeur des Figures Contemporaines – dans lesquelles le portrait de Jérôme Doucet apparaît cette année-là :

A
ANGELO MARIANI
cet essai sur
ANACRÉON DE TÉOS
Chantre du Vin
est dédié
J.D.

Les sept fragments traduits sont les suivants :

  • l’amour mouillé
  • son combat avec l’amour
  • l’amour captif
  • à une jeune fille
  • son ivresse
  • à sa maitresse
  • l’amour piqué par une abeille

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Le tirage annoncé est de 226 exemplaires également :

  • un exemplaire unique contenant tous les originaux,
  • 25 exemplaires sur papier du Japon avec trois états des eaux-fortes, vendus 100 francs,
  • 50 exemplaires sur papier du Japon avec deux états des eaux-fortes, vendus 30 francs,
  • 150 exemplaires sur papier du Marais à la forme, avec un état des eaux-fortes, vendus 20 francs.

Plus 50 suites sur papier du Japon, eaux-fortes terminées avant la lettre avec remarque, tirées en sanguine, au prix de vingt francs. Le prix de l’exemplaire de tête est sans doute, comme pour Pétrone, de mille francs ; il a été acheté par Arthur Meyer et figure dans le catalogue de sa  bibliothèque.

Il existe un tirage non mentionné, hors commerce, composé de cinq exemplaires sur papier de chine, réservés aux collaborateurs de l’édition : l’auteur (deux exemplaires, pour lui et son épouse), l’éditeur, et sans doute l’illustrateur et le graveur – Voir Bibliothèque Doucet : Anacréon.

Les exemplaires sur grand papier (japon) sont au format 27cm x 18cm ; les exemplaires sur chine sont au format 26cm x 18cm.

Il existe des états supplémentaires des eaux-fortes, sur chine, japon ancien, en sanguine avec ou sans remarques. L’exemplaire offert par Doucet à Eugène Descaves contient ainsi quatre suites en plus de l’état avec la lettre.

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Anacréon : quatre états de l’eau-forte

 

 

 

 

 

De la fabrication des livres d’art – la formule extérieure

Jérôme Doucet est un praticien de l’édition, en tant qu’auteur, bien sûr, mais aussi éditeur de revue (à la Revue Illustrée) ; et également éditeur (avec le Livre et l’Estampe).

Il a donc des idées sur ce que doit être un livre de bibliophilie ; idées qu’il développe début 1906, dans un article de la revue de Charles Meunier, « Les Arts bibliographiques – l’Oeuvre et l’Image ».

Voici cet article ; il apporte un éclairage intéressant sur la bibliophilie du début du (XIXe) siècle ; et sur les choix éditoriaux effectués par Jérôme Doucet.

L’article est publié sans illustrations ; pour l’agrément de la lecture j’ai inséré quelques images des livres dont parle Doucet.


 

De la Fabrication des Livres d’Art

LA FORMULE EXTÉRIEURE

On a discuté suffisamment, il me semble, sur le texte à choisir pour faire un livre de bibliophile. C’est à ce propos qu’on pourrait répéter, en la variant quelque peu, la fameuse phrase de Figaro, — celui de Beaumarchais, bien entendu,  qui, fut, lui si souvent édité pour les amateurs : « Aux qualités qu’on exige d’un littérateur, connaissez- vous beaucoup d’écrivains qui méritent d’être édités ? »

On peut croire que le nombre est restreint — du moins en certaines périodes de la mode — car en même temps on voit, sous différentes firmes, apparaître en général le même nom. Nous ne nous plaignons pas quand il s’agit d’Anatole France ou de Pierre Louÿs, mais nous voudrions cependant qu’on mélangeât à leur gloire indiscutablement reconnue celle de quelques autres littérateurs.

Le même livre, — faut-il citer Manon Lescaut, Daphnis et Chloé, par exemple, — semble avoir hypnotisé bien souvent les éditeurs en mal de livre d’art ; est-ce parce que parfois, souvent, hélas ! l’éducation est la chose qui manque le plus à la race éditeur ? Est-ce parce que les enfants de Panurge sont encore, doux moutons, innombrables sur notre planète ? est-ce parce que la jalousie ou l’envie sont mauvaises conseillères ? Je l’ignore, mais ce que je sais, c’est que certains bouquins sont, à priori, la base de ce qu’on appelle les librairies d’art, les maisons d’éditions pour bibliophiles.

Et cependant… que de choses apparaissent dignes d’être faites, que de livres sont oubliés qu’on devrait splendidement rééditer !

Mais, nous le répétons, ce n’est pas du choix du sujet que nous voulons discuter ici, c’est de la forme, de la formule pour mieux parler, que nous voulons entretenir nos lecteurs — qui s’intéressent au livre d’art.

Si nous passons en revue les ouvrages publiés depuis nombre d’années, nous sommes frappés de la monotonie de leur conception. A part quelques rares exceptions, — je dis rares, car le nombre des livres dits de luxe est considérable, — nous voyons le livre illustré orné (?) de petits en-têtes, de maigres culs-de-lampe et d’inévitables hors texte.

Il semble que pour les ouvrages, comme pour les lettres à mettre à la poste, il suffise de coller un timbre-poste, de jeter à la boîte pour que l’objet arrive à destination.

Un éditeur, Conquet, triompha — et quel triomphe ! — avec des livres de cette formule. Circonstance aggravante, il triompha avec des prix fort élevés et des tirages assez considérables. Il est vrai que les textes étaient assez bien choisis, les illustrateurs relativement bons, et les graveurs souvent acceptables, puis que les tirages étaient strictement limités et l’homme noble et intelligent. Mais regardez ces livres et demandez-vous si aujourd’hui on aurait du succès aussi commodément.

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Brillat-Savarin, la Physiologie du Goût, Jouaust- source : annonce Ebay -vendeur Jbgordonius.

Les Jouaust, eux, étaient le type même du livre banal où le hors texte semble presque un intrus, arrivé par hasard ; ils n’avaient même pas, sauf deux qui sont réellement bien, l’un surtout, la Physiologie du Goût, le banal en-tête et le sempiternel cul-de-lampe.

Aujourd’hui, qu’en dirait-on ?

Par une exagération contraire, Octave Uzanne apporta dans le livre une fantaisie, une invention, une nouveauté, une gaîté qui firent à ses premiers ouvrages une renommée brillante ; il fut victime de son élan généreux, ne pouvant soutenir longtemps la variété des premiers jours, il tomba dans une monotonie aussi, qui est la répétition de la fantaisie, non renouvelée.

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Verlaine – Fêtes Galantes – Robaudi – , Meunier, 1903. Source : Drouot.

Entre les deux, certes, il y a place pour un juste milieu, et souvent ce degré fut atteint ; mais, je le répète, la chose est rare si on compare le nombre des livres, parfaits, adorables comme les Fêtes Galantes de Verlaine avec les aquarelles de Robaudi, à celui des livres édités, publiés, répandus.

Et cependant, que de motifs à variété ne peut-on pas trouver dans l’édition d’un livre ! Papier, format, caractère, genre de gravure, le champ est infini.

Je sais bien que le bibliophile est féroce, qu’il répudie, en apparence, les procédés mécaniques de reproduction, qu’il n’admet que la gravure, bois ou eau-forte, la lithographie originale, méprise le gillotage, le clichage, les reproductions photographiques, et que cela restreint le champ des éditeurs.

Sliman Ben Ibrahim, Rabia El Kouloub ou Le Printemps des cœurs, illustré par Etienne Dinet, Piazza, 1902. Source : librairie Koegui.

Mais outre que ce mépris n’est qu’apparent, puisque, par exemple, Le Printemps des Cœurs est un livre archi-fêté par les amateurs, il reste assez avec l’eau-forte, la litho et le bois de moyens de faire un livre neuf. Que faut-il pour qu’un livre soit nouveau ? Disposer l’illustration, la typographie de façon nouvelle et, si l’on veut faire bien, faire ce qu’il faut, rien n’est plus facile.

Marier texte et dessins de façon inédite, rien au monde de plus simple, à condition de ne pas lésiner sur le prix de l’illustration, sur le nombre des dessins.

Et si l’on veut s’offrir des formes neuves d’habillage, si l’on veut donner à ses images des silhouettes inattendues, il ne faut pas que cette vignette soit un accident dans le texte, qu’elle apparaisse par-ci par-là au milieu de pages lourdes de typographie.

Il faut qu’au contraire l’illustration domine, se répète, se renouvelle, Je dirai presque à chaque page, et dame, ça coûte.

Flaubert, la Légende de Saint Julien l’Hospitalier, Luc-Olivier Merson, Ferroud, 1895. Source : BNF.

Un exemple frappant de cela : La Légende de Saint Julien l’Hospitalier.  Ce beau livre, épuisé, introuvable, dont par conséquent nous pouvons dire du mal sans nuire à son éditeur, notre éditeur et notre ami, dont les ouvrages sont encore des meilleurs, La Légende, dis-je, a d’admirables dessins d’Olivier Merson aux formes imprévues, inventées adroitement, habilement mariées au texte, mais dix fois trop rares ; si bien que leur originalité, au lieu de plaire, surprend, déçoit, trahit.

Un livre illustré doit l’être beaucoup — je dirai presque à toute page, s’il ne veut rester dans la formule classique de l’en-tête déjà cité. Le livre de luxe n’a pas besoin d’un texte long, comme un tableau de galerie n’a pas besoin d’être immense ; il peut être, il doit être de chevalet, il vaut mieux peu, beau, soigné ; et un livre, pour être possible avec le nombre restreint des tirages actuels, ne peut qu’être court, mince, à condition d’être perlé.

Le papier peut à l’infini varier, pâte, teinte même, il y a place pour une gamme plus longue qu’on ne suppose.

La typographie, elle aussi, dispose de caractères variés ; éviter toutefois le gothique, difficile à lire, n’est-ce pas, mon cher Léon H… de Mayneville ; ne pas abuser du Grasset, un peu lourd, de l’Auriol, un peu léger; il reste encore dans les Didot, les Elzévir, les antiques, les italiques assez de types et de corps pour donner l’illusion d’une nouveauté.

Songer aux initiales, aux belles lettres ornées ou rubriquées qui firent la gloire des Jean de Tournes, des Plantin, des Estienne, de bien d’autres. Songer à la marge qui peut, si elle est bien conçue, être à elle seule une illustration.

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Anatole France, histoire de Dona Maria d’Avalos et de don Fabricio, duc d’Andria, enluminé par Léon Lebègue, Ferroud, 1902. Source : frankzumbach.wordpress.com

On n’a pas usé beaucoup, il nous semble, sauf Lebègue avec ses jolies plaquettes, de l’ornement en complément de ligne ; il y a là source de jolis effets ; le cadre aussi est un motif de beau livre, mais pour être beau, il doit être varié et non répété, et je préfère la marge blanche à tel bois de Giacomelli, à tel motif de Dinet, si riche soit-il, que je revois plus de deux fois.

Quant aux procédés de reproduction, j’ai dit que l’amateur paraît impitoyable ; tant pis, usons de tous les moyens, si le résultat est bon, marions l’hélio, la litho, le patron, la phototypie, qu’importe si nous avons du succès, si l’on épuise nos éditions, si elles font prime dans les ventes.

Essayons de tout, mais soyons neufs, et restons dans les lois du livre, car à ce titre nous pourrions, sous prétexte de faire du nouveau, changer la forme du volume. Et soit dit en passant approprions le choix du dessinateur au sujet à illustrer, prenons des jeunes, plein d’idées et d’élans, et ne demandons pas au rude talent du maître Jean Paul de faire de jolis duos d’amour.

Qui osera faire un ouvrage rond, ovale, ou même en forme de losange? On n’ose déjà pas tenter souvent le format à l’Italienne. Je sais bien qu’il y a une chose qui entrave la variété de la forme, c’est le besoin de couture, de brochure, de reliure, mais cependant on pourrait trouer un volume au centre sans nuire à la couture de dos, on pourrait de même en abattre les angles, ou encocher à la grecque les marges de tête, de côté et de pied.

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Perles et parures. Les joyaux, fantaisie par Gavarni, text par Méry. Source : librairie Maggs.

Le champ est vaste ; les marges en dentelles ont été faites et sont oubliées : qui a les Joyaux de Gavarni ? Les marges sombres ont été connues aux vieux manuscrits, comme l’absence de marges ; le Livre de Demain a essayé les papiers divers il y a quelque trente ans, les encres de couleurs comme dans le volume de Carracioli. Qui trouvera un livre neuf, inconnu, inattendu, mais un livre, original sans être incohérent, surprenant sans être fou ou grotesque. Je serais heureux qu’on nous apportât ici des idées, des essais, des maquettes, prêts à accueillir et pousser à la réalisation toute idée à la fois artistique et pratique, toute idée qui fera le bouquet rêvé du texte, de l’illustration, de la forme, de l’exécution, du procédé, du résultat…., du succès. .

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Le Livre à la mode. Source : le blog du bibliophile.