Les choses meurent – Léon Raffin

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Jérôme Doucet, en 1927, a déjà publié de très nombreux ouvrages (plus de quatre-vingt !) – il a maintenant plus de soixante ans ; son épouse Marie Meunier est morte huit années plus tôt. Mais il poursuit son œuvre ; cette année-là, il publie un recueil de courts textes, des poèmes en prose, assez comparable à celui publié en 1902, avec Louis Fuchs, Danses.

Ce nouveau recueil sera intitulé « les choses meurent » ; c’est une référence au roman d’Edouard Estaunié, publié en 1913, « les choses voient« , qui a connu le succès et est réédité régulièrement. Doucet explique son projet dans la dédicace à Edouard Estaunié, ainsi que dans l’avant-propos (reproduits en annexe).

Comme son nom l’indique, la tonalité est macabre – d’ailleurs Doucet regroupe ici treize textes, nombre fatidique ! comme il s’en explique dans le post-scriptum (reproduit en annexe).

une longue dédicace, un avant-propos, un post-scriptum… Certes ces textes sont bienvenus pour étoffer un volume assez mince, mais cela traduit sans doute aussi l’importance que Doucet lui accorde. Le thème de la mort est présent depuis longtemps dans son œuvre, on l’a vu dès Danses, et depuis la mort de son épouse, en 1919, c’est flagrant.

Techniquement, c’est un petit volume, de 19cm x 14 cm ; sous une couverture de papier sont brochés seize feuillets :

  • un feuillet pour la dédicace et la justification,
  • un feuillet pour le titre et l’avant-propos,
  • un feuillet par texte, soit treize feuillets,
  • un feuillet pour le post-scriptum, l’achevé d’imprimé et la table.

Chaque feuillet de texte comporte, sur la première page, le titre du texte, avec l’illustration ; sur les deux pages centrales, le texte ; la quatrième page est laissée vierge.

Le livre compte 59 pages ; il est édité par la Librairie Lucien Gougy, 5 quai Conti, à Paris  (Gougy est un ami de longue date de Doucet), et imprimé par Harambat, à Paris ; l’achevé d’imprimé est daté du 2 novembre 1927. Il est tiré à 500 exemplaires : 50 exemplaires sur japon impérial, et 450 exemplaires sur « japon blanc », vendus 35 francs – le livre est disponible pour la fin d’année 1927.

Les treize textes sont les suivants :

  • la rose se fane ;
  • la chandelle s’éteint ;
  • le ballon crève ;
  • la photo s’efface ;
  • le verre se brise ;
  • la buche se consume ;
  • le fruit se pourrit ;
  • la fourrure se mite ;
  • le tapis s’use ;
  • la barque sombre ;
  • le fer se rouille ;
  • la maison s’effondre ;
  • la tombe s’effrite.

Comme on le voit Doucet ménage une progression ; à la fin tout disparaît, même la tombe !

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Voici d’ailleurs la tombe de Marie Meunier, près de cent années après sa mort, au cimetière de Beaumont-le-Roger, avec le coffre en bronze que Doucet y a ajouté, pour héberger les livres qu’il lui dédie.

Illustrations.

Les illustrations – une par texte, une pour la couverture, sont dues à Léon Raffin. Le livre est édité fin 1927 – ces illustrations sont sans doute réalisées au cours de l’année ; Léon Raffin, né en 1906, a donc une vingtaine d’années. Il est étudiant aux Beaux-Arts et peut-être déjà en relations avec l’éditeur Devambez, chez qui il travaillera (avec la Grande Masse) dans les années suivantes. C’est peut-être via Devambez que Doucet et Raffin se sont rencontrés ; en effet Doucet a fait éditer deux plaquettes publicitaires par cet éditeur, Chaussures d’Antan, illustrées par Maurice Leloir, et les Recettes plaisantes et délectables du chocolat granulé de Royat, illustrées par Delaw (pour les chocolats de la Marquise de Sévigné).

Pour ce texte, Léon Raffin produit des illustrations typiques de l’air du temps ; nous sommes en pleine période Arts Décoratifs, deux années après l’exposition de 1925. Les couleurs employées sont en nombre réduit : l’argent,  le noir ; une touche discrète d’une seule autre couleur (rouge, bleu, vert, jaune). La typographie est soigneusement adaptée et participe à l’illustration.

Doucet, avec ce choix d’illustration, comme avec Danses (très Art Nouveau), se montre ici très moderne.

Par la suite, Léon Raffin poursuivra une carrière de peintre, et notamment de fresquiste, en décorant de nombreux édifices – dans une manière bien plus classique. Il est décédé en 1996.

Voici la reproduction des treize illustrations des textes :

Annexes :

Dédicace à Edouard Estaunié :

Il y a trente années, quand je publiai ma première œuvre – des vers naturellement – j’hésitai entre deux titres : La chanson des choses ou les Choses chantent.

Je m’arrêtai au premier qui me parut plus indiqué pour le public et aussi, en vérité, parce que, si je pensais donner quelques-unes des chansons évoquées en moi par certaines choses, je n’osais prétendre à montrer qu’elles chantent réellement.

Vous, au contraire, mon cher Maître, vous nous fîtes merveilleusement comprendre comment « les choses voient » ce qui, d’ailleurs, est autrement subtil et combien plus poignant.

C’est pourquoi, aujourd’hui, je n’hésite plus entre les deux titres qui se présentent à ma pensée, pour ce livret : Les petites morts ou les choses meurent, je choisis le second, bien qu’il diminue considérablement le nombre de mes sujets.

Je ne puis plus, en effet, puisque je précise qu’il s’agit de choses, commenter les petites morts – petites uniquement parque les bêtes le sont elles-mêmes – d’une souris, garrotée, telle un criminel de Goya ; d’un perdreau fusillé, comme un duc à Vincennes ; d’un papillon empalé, à la manière d’un condamné turc ; d’une chauve-souris crucifiée, ainsi qu’un des mauvais larrons ; d’un chaton noyé dans un sac, ni plus ni moins qu’une houri infidèle.

Des bêtes ne sont point des choses, mais des êtres vivants qui passent de vie à trépas.

Chose : cela même veut désigner quelque chose… chose de très précis. L’heure qui s’écoule, le souvenir qui se perd, la nuance qui s’efface, l’empire qui s’effondre, l’amour qui s’éteint… ce ne sont point des choses, à vrai dire, c’est moins ou plus… comme il vouss (sic) plaira.

Mais l’arbre qui vit, grandit et meurt est-ce une chose ?… les feuilles mortes ?…

Malgré tout je garde mon titre ; il me convient, car il m’autorise, il m’oblige même, en quelque sorte – oh ! la si douce obligation – à vous offrir la dédicace de cet opuscule, en témoignage minuscule, de la très grande admiration que m’ont causée vos livres, que j’ai lus.

J.D.

5 avril.

Avant-propos :

Pour tous les humains – qu’il s’agisse du génie le plus vaste ou du moindre imbécile – on emploie la même formule : « il est mort. »

C’est d’ailleurs la seule égalité réelle et possible. Pour l’ensemble des bêtes – sauf, parfois, sentimentalement, quand il s’agit d’un animal familier – on se sert des mêmes mots, qui paraissent – pourquoi d’ailleurs ? –  méprisants : « Elle est crevée. »

Pour les choses, au contraire, quelle variété d’expressions ! quel raffinement !

Chacune, à peu près, a son verbe pour désigner sa fin, sa mort en vérité, car les choses meurent, tout comme nous, avec le temps, ou par notre faute.

Et même, il y a des choses qui ont plusieurs termes pour exprimer une mort identique ; entre autres, le bois. Selon sa résistance il se consume, il brûle, il flambe.

La disparition des choses, dans le temps, est plus ou moins rapide ; certaines sont presqu’éphémères ; d’autres résistent avec des airs d’immortalité ; mais il n’est nul besoin d’un Einstein pour prouver qu’elle n’est que fort relative.

L’airain, par exemple. Horace le prend orgueilleusement comme symbole de pérénnité pour ses odes ; Exegi monumentum oere perennius. Or il est rongé, très à la longue soit, mais forcément, par une manière de rouille, d’un adorable ton verdâtre, il tombe, il retourne lui aussi en poussière… irrésistiblement.

Le bronze… si dur… Allez dans la cathédrale Saint-Pol-de-Léon, regardez le pied droit du Saint-Pierre en bronze, que des lèvres – quoi de plus doux, de plus tendre qu’un baiser ? – ont usé.

Bref, les choses meurent toutes aussi ; mais cela se dit : « se briser, s’évaporer, se consumer, se démolir, s’user, se pourrir, se déchirer, s’effacer, se rouiller, etc., etc., etc. « 

Un détail pourtant : si les choses peuvent avoir, fréquemment, une mort subite, brutale, elles ignorent le suicide.

Post-scriptum :

Et ce n’est point tout. Certes : Je pourrais vous conter mainte autre petite mort de choses…

Comment, par exemple, le papier est déchiré, déchiqueté, voire mâché – quelle triste mine ! – le sucre, qui ne sait pas nager, tombe au fond du verre, s’y noie, se fond ; la source se tarit : eau pure ou fraîche inspiration ; la fortune se dépense ; la beauté se ride ; l’empire s’écroule ; la mare s’évapore ; le caillou est écrasé, broyé, effrité, rédut en poudre sous les roues, après que le cantonnier – sur la route de Louviers ou sur toute autre – l’a déjà concassé ; le nuage crève, mort accompagnée des larmes de la pluie ; la récolte est grêlée ; le tableau s’écaille ; le meuble est rongé des vers, comme nous, sans compter tout ce qui est mangé, croqué, dévoré, avalé, bu…

Mais ces treize exemples-ci suffiront, j’espère ; ah ! pourvu, même, qu’ils ne soient déjà trop : 13. J’ai choisi ce chiffre, ce nombre fatidique, pour son air fatal. D’aucuns prétendent, affirment, croient qu’il est source de malheur. Moi j’ai confiance en lui ; je veux espérer qu’il empêchera mon livre de tomber dans l’oubli ; ou – ce qui serait pis encore – d’être mort-né.

 

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